Jeudi 22 septembre

Hormis un drapeau de l'UCI et quelques tentes blanches, désertes, rien ne laisse supposer que le Paseo de la Castellana va couronner le prochain champion du monde dans quatre jours. Certes, les hommes d'affaires ont fait place aux dirigeants sportifs dans les hôtels. Même la station de métro Lago, à 500 mètres de l'arrivée du contre-la-montre professionnel, qui débute dans une heure, est calme.
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Hormis un drapeau de l'UCI et quelques tentes blanches, désertes, rien ne laisse supposer que le Paseo de la Castellana va couronner le prochain champion du monde dans quatre jours. Certes, les hommes d'affaires ont fait place aux dirigeants sportifs dans les hôtels. Même la station de métro Lago, à 500 mètres de l'arrivée du contre-la-montre professionnel, qui débute dans une heure, est calme. A hauteur de la ligne d'arrivée, les commentateurs TV sont installés à la spartiate : une tribune de cinq marches, six chaînes TV par marche, chacune disposant d'une petite table en bois et de sièges rabattables en plastique très inconfortables. La tribune VIP se remplit. Le soleil se reflète sur notre écran mais nous sommes mieux lotis que les photographes, assis sur l'asphalte brûlant. 14 h 10. Leif Hoste, sixième à Lisbonne sur un parcours similaire il y a quatre ans, part. A dix kilomètres et demi, son chrono est déjà médiocre. Alexandre Vinokourov arrive. Quatrième temps. Il jure. Son casque acoustique produit un sifflement quand sa position sur le vélo est mauvaise. Cela ne l'a pas aidé. Michael Rogers est champion du monde pour la troisième fois de suite dans la spécialité. Neuf heures. Délégués et officiels de l'UCI débarquent au Melia Hotel, de même que toute la famille de Pat McQuaid, candidat à la présidence. Dans ce luxe d'un autre temps, on se serre la main, on se congratule. Un homme en costume sombre et turban se démène. C'est le Malaisien DarshanSingh, également candidat. Les conversations s'interrompent un instant à l'arrivée de Hein Verbruggen, droit, résolu. La dernière année de sa présidence n'a pas été sans nuages. Monsieur Singh prend la parole, pour ne rien dire, dans un anglais folklorique. Hein Verbruggen parvient difficilement à contenir son sourire. Le Malaisien met dix minutes à annoncer ce que tout le monde savait : il retire sa candidature. La suite est moins amusante. Verbruggen se contente de répéter qu'il se retire, McQuaid s'exprime dans un français incompréhensible. Gregorio Moreno, le directeur de société que poussent en avant les organisateurs des grands tours, fait une meilleure impression. Il martèle qu'il n'est pas question de revivre le cirque de ces trois derniers mois. Le vote. Chaque candidat désigne un témoin pour le comptage des voix. Puis les 42 personnes ayant le droit de dote sont appelées, reçoivent un bulletin de vote. Quelque 40 minutes plus tard, l'UCI a un nouveau président. Pat McQuaid obtient 31 voix contre 11 à Moreno. Reste à élire un comité de management de neuf personnes, selon la même procédure. Au bout d'une heure, c'en est assez. Cette gérontocratie est à mille lieues du cyclisme. Nous nous rendons à l'Hôtel AC Forum, sis un peu en dehors du centre. Il abrite la délégation belge. Les coureurs reviennent deux heures plus tard que prévu car les élites ont parcouru 75 kilomètres après la reconnaissance du parcours. Tom Boonen est affûté. Patiemment, il répond à la meute de journalistes qui l'entourent. Oui, il ignore si on assistera à un sprint massif. Non, élargir le dernier virage n'améliorera pas la sécurité. Selon Boonen, la question n'est pas de savoir si mais combien de coureurs vont tomber dans le dernier tour... Une table plus loin, Mario Aerts et Stijn Devolder écarquillent les yeux, dans l'ombre de leur leader. Marc Wauters, empli d'assurance, est dans un coin de la salle. Il va disputer son dixième et dernier Mondial, même s'il est évidemment possible qu'il roule le tout dernier dans un an. " Je suis motivé mais pas inquiet. Je ne dois pas aller à la toilette deux fois avant le départ ". Onze heures. Les dames sont en route depuis deux heures mais cela n'intéresse pas grand monde, à part quelques passants qui profitent du soleil. Les images retransmises par Eurosport dans la salle de presse le confirment : les Espagnols s'intéressent peu au Mondial. Ils pestent des files induites par la fermeture d'une grande partie du Paseo de la Castellana, une des principales artères d'accès à Madrid. Nous décidons d'assister à l'arrivée de la tribune de presse. L'Allemande Regina Schleicher remporte le sprint. " Schleicher Weltmeisterin ! Schleicher Weltmeisterin ", s'enthousiaste le commentateur de la ZDF. Comme prévu, les Belges n'ont joué aucun rôle. Seule Sofie Goor arrive avec le premier peloton. Un des multiples communiqués distribués à tire-larigot dans la salle de presse annonce que Pat McQuaid et son prédécesseur Hein Verbruggen donnent une conférence de presse, à 17 heures. Quand les Espoirs boucleront leurs derniers tours. S'occupe- t-on de cyclisme, ici ? Nous préférons la course. On entendrait une mouche voler dans le box des Belges, une tente blanche de deux mètres sur trois avec écran TV, quelques chaises pliables et un sélectionneur très nerveux. Les Espoirs belges ont bien roulé et trois d'entre eux, Nic Ingels (21 ans), Pieter Jacobs (19 ans) et Gianni Meersman (20 ans), sont dans le premier peloton. Pieter Jacobs cherche à rejoindre les leaders. " Donne tout, tu y es presque ", hurle le sélectionneur des Espoirs, Carlo Bomans, de sa colline. Les Espoirs ne pouvant être suivis, il s'est fiché sur le point le plus élevé du parcours. Comme ça, il peut encourager les coureurs pendant une grande partie de chaque tour. A l'arrivée, José De Cauwer sort de sa tente. Il n'y a pas de répartition des rôles. De Cauwer : " En Espoirs, on ne peut pas en placer certains dans le rôle de valets. Ils doivent tous recevoir leur chance de se montrer et de signer un contrat professionnel ". Jacobs et trois autres rejoignent les meneurs. A huit kilomètres de la ligne, l'Ukrainien Dmytro Grabovskyy démarre et gagne quelques secondes. Le petit groupe ne collabore pas et après la dernière colline, l'avance de Grabovskyy s'élève à une demi-minute. José De Cauwer se rassied : c'est fini. Au sprint, Gianni Meersman est septième, Pieter Jacobs dixième et Nic Ingels quinzième. A l'arrivée de ce dernier dans la tente, De Cauwer le serre dans ses bras et lui ôte son oreillette. " Bien, garçon, tu as bien roulé ". A six minutes du départ, c'est le chaos. Les coureurs arrivent au compte-gouttes. Concentré, Peter Van Petegem est le premier Belge à se présenter. Quand Tom Boonen se dresse sur ses pédales, des dizaines de têtes se tournent pour l'admirer. Il faut dire que ses jambes sont uniques. Des heures plus tard, neuvième tour. Il ne se passe rien, on tourne en rond. Le visage de Dirk Nachtergaele, le masseur de l'équipe belge, trahit sa nervosité. " Boonen est bon ; Quand on masse souvent un homme, on sent à la tension de ses muscles s'il est en jambes. Il est à 6,5 % de graisse ". L'électricité et les écrans rendent l'âme, sauf dans le camp allemand, qui a installé son propre générateur. En allant vers l'arrivée, nous ren-controns Kevin Hulsmans, nerveux lui aussi : " C'est pire que de rouler ". La course se joue. Boonen est cinquième au dernier passage, dans la roue de Wauters. Vinokourov démarre, suivi de PaoloBettini. Recroquevillé devant l'écran, Hulsmans répète : " Tom est bon, Tom est bon. Mais attention à Vino ". Vinokourov attaque toujours. Les coureurs arrivent ensemble au fameux virage. A 200 mètres de l'arrivée, Boonen s'élance. Hulsmans hurle : " Il va gagner ! " Quelques secondes plus tard, son coéquipier est champion du monde. Hulsmans ne peut contenir ses larmes. Elles coulent aussi près du podium. Boonen enlace Nachtergaele, PhilippeGilbert et De Cauwer. Le regard de celui-ci est voilé, il ne peut prononcer un mot. Marc Wauters bien. Il parque son vélo juste à côté et crie sa joie. Cérémonie protocolaire. Boonen monte sur le podium. Les Belges ne sont pas les seuls à se presser pour le voir. On l'acclame. Boonen serre les poings, il jubile, rit, secoue la tête. Puis, alors que Valverde reçoit la médaille d'argent, les larmes coulent. Près du podium, un homme avec son fils, revêtu de l'équipement Quick Step et assis dans une chaise roulante. Tom le voit, lui sourit. C'est Boonen tout craché : un Monsieur. Conférence de presse. Tom s'assied. Un journaliste ibérique s'approche et enregistre une interview. Trois secondes plus tard, cinq caméras sont fixées sur le visage de Boonen, une vingtaine de micros l'entourent. Johan Museeuw arrive, Boonen l'enlace. Quelqu'un demande s'il n'a pas craint que Van Petegem ne veuille pas travailler pour lui. " Non car nous formions une vraie équipe. Tous ont fait de leur mieux pour moi. Je n'imaginais pas que certains avaient un tel potentiel. Je n'ai pas eu un mètre de vent de toute la course. Nous pouvons être fiers d'être belges, aujourd'hui ". Pendant que l'interprète traduit ses propos, Tom passe sa main dans sa barbe de trois jours. Quelles pensées lui traversent la tête ? Un confrère hollandais remarque qu'il n'a que 24 ans. Que fera-t-il quand il sera au summum de ses possibilités ? " Il faudra créer une catégorie spéciale ", rigole Boonen. " Sérieusement, je n'y pense pas. Quand je me focalise sur quelque chose, je suis capable de tout et j'oublie le reste. Je ne regarde que l'avenir ". Plus loin, Wilfried Peeters est encore sous le choc. " Il a quelque chose d'unique. Vous le voyez, quand même ?" Son charisme a-t-il fait la différence ? " Tom ne dit jamais un mot de travers sur qui que ce soit. On l'aime. Si toute l'équipe a travaillé pour lui, c'est grâce à son caractère. Mais maintenant, nous devons nous y mettre. Les journalistes aussi. Je veux le protéger ". Loes Geuens" Tom est BON, Tom est BON ! ! ! "