Le quartier, à dix minutes du centre-ville, ne respire pas le luxe. On est à Thier-à-Liège, sur les hauteurs, tout près d'un noeud autoroutier. Pas de luxe, mais quel terreau de talents ! NacerChadli et Jonathan Legear ont débuté dans le club de ce lieu-dit. Axel Witsel habitait à Vottem, à quelques centaines de mètres.
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Le quartier, à dix minutes du centre-ville, ne respire pas le luxe. On est à Thier-à-Liège, sur les hauteurs, tout près d'un noeud autoroutier. Pas de luxe, mais quel terreau de talents ! NacerChadli et Jonathan Legear ont débuté dans le club de ce lieu-dit. Axel Witsel habitait à Vottem, à quelques centaines de mètres. On descend vers la ville et on passe dans la rue où a vécu le petit Kevin Mirallas, à deux pas de l'endroit où ont été retrouvés les corps des fillettes Stacy et Nathalie, étranglées par un pervers en 2006. Un mémorial d'un goût douteux (cinq coquelicots géants en acier...) rappelle cette page sombre et honore la mémoire de " tous les enfants victimes de violences ". Un peu plus loin, on traverse Droixhe, où MehdiCarcela (dont un cousin joue toujours à Thier-à-Liège) et Christian Benteke ont passé des centaines d'heures avec un ballon au bout du pied. Bienvenue dans l'univers de gamin de Nacer Chadli, devenu artiste au pied léger à White Hart Lane. Les fans de Tottenham sont aussi fous de ses mouvements géniaux qu'ils sont dingues de la classe naturelle de Moussa Dembélé ou de la niaque du duo Toby Alderweireld / Jan Vertonghen. Thier-à-Liège revient sur ses premiers dribbles, ses premiers coups de blues,... " Et dire que c'est ici que son aventure a commencé, c'est fou hein ! " On a l'impression que Giuseppe Fatta n'arrive toujours pas à y croire. Il est président de la Jeunesse Sportive du Thier-à-Liège, club anonyme de P4 qui a absorbé l'autre club local, celui où Nacer Chadli a découvert le foot. Il est plutôt fier de sa buvette flambant neuve qui sera inaugurée à la mi-mai. Il aurait évidemment aimé que la star du quartier soit présente pour couper le ruban mais c'est mort. " Le même week-end, Tottenham va à Newcastle. Je peux comprendre que son club ne le libère pas... " Jonathan Legear pourrait être son back-up. Encore cette confidence sur Legear : " Il avait déjà une pointe de vitesse phénoménale quand il jouait chez nous et il pouvait aussi être plutôt caractériel. Mais il est loin d'être le gars qu'on décrit dans les journaux. Il en a beaucoup dans la cervelle et il est extrêmement bien éduqué. " Traduction : son défaut de prononciation fout tout en l'air ! Si Chadli ne pourra pas être présent pour l'inauguration, il est quand même venu donner récemment le coup d'envoi d'un match de Thier-à-Liège. " Il portait un long manteau et des chaussures rouges ", raconte le président. " La mode l'a toujours branché. Il possède d'ailleurs deux boutiques de fringues en ville. " Nacer Chadli n'a pas foulé le terrain actuel, dans ses jeunes années. Son art, il l'a développé quelques centaines de mètres plus loin, en contrebas, dans les anciennes installations où nous emmène un vieux pote. Louis Van Lis est aujourd'hui correspondant qualifié de la JS Thier-à-Liège et il fut le délégué du futur Diable Rouge durant ses années au Standard. L'endroit est désaffecté. Tout est encore là : les dug-outs, les buts, les vestiaires, la buvette. Mais dans un triste état. La Ville a chassé le club et l'a donc recasé ailleurs. Vocation future du premier terrain de Nacer Chadli ? " Il est censé accueillir des gens du voyage, on en parle depuis plusieurs années, mais ça provoque tellement de réactions négatives que ce n'est pas gagné pour eux ", dit le président. " Ils ont déjà essayé de venir s'installer une fois, on ne peut pas dire que l'accueil ait été chaleureux. Moi, j'ai été bon pour leur fournir l'eau et l'électricité !" Ce terrain est situé juste derrière la maison familiale, où habite toujours la mère du joueur, Fatima. En face de cette maison, un espace grillagé avec deux buts où Nacer Chadli, Axel Witsel, Mehdi Carcela et Jessy Dessouroux ont pas mal déliré. Ce Jessy, aujourd'hui actif en équipe Première de Thier-à-Liège, est un pote de la première heure et il passe toujours aujourd'hui pour l'un des meilleurs amis de Nacer Chadli. Ils s'appellent continuellement et Jessy assiste régulièrement à des matches de Tottenham. Ils étaient dans la même classe à l'école et se sont retrouvés en même temps chez les jeunes du Standard puis à Maastricht. Le Standard, il faut bien en parler quand on évoque le destin sportif de Nacer Chadli. Pour lui, ce fut plus un enfer qu'un paradis. On comprend mieux les raisons dès que Louis Van Lis nous montre une photo d'équipe. Chadli est minuscule, il a une morphologie comparable à son équipier Carcela, présent sur le même cliché. A côté d'eux, on découvre le fils de l'ancien pro Danny Ngombo (Beerschot, Germinal Ekeren, Seraing, Charleroi). Lui, il est plus proche d'un rejeton de la famille Lukaku, point de vue taille et largeur d'épaules. " Sa taille était vraiment sa faiblesse pendant ses années au Standard, c'était un fil rouge de sa vie de footballeur ", témoigne Jessy Dessouroux. " Et c'était d'autant plus compliqué pour lui que le patron des jeunes, Christophe Dessy, ne jurait que par des joueurs ayant un certain physique et énormément d'engagement. Dessy n'a jamais cru en lui, ni en Carcela. Qu'est-ce qu'il a pu virer comme bons joueurs qu'il n'aurait jamais fallu virer... Nacer Chadli n'était pas costaud mais il possédait, à côté de ça, une technique exceptionnelle, peut-être le plus beau toucher de balle du noyau. Il était capable de sortir des gestes fantastiques. " Louis Van Lis a conservé quelques images fortes de ses années de délégué rouche. " Nacer Chadli était tout sauf un titulaire. Il sortait effectivement du lot par son petit gabarit et son aisance technique. Le plus souvent, il montait en cours de match. Mais il ne râlait pas quand il était sur le banc. Ses parents non plus. Ils étaient tristes mais respectueux du staff. Mon souvenir le plus fort est sans doute le jour où le Standard lui a annoncé qu'il devait partir. Ils n'ont pas mis de gants, leur discours a été très direct. J'étais à la sortie des bureaux au Sart Tilman. Nacer et ses parents venaient d'entendre la nouvelle. Il était en larmes. Mais ses parents, à nouveau, étaient très dignes. " Chez les Chadli, on sait éduquer. Le père, Ramdan, est menuisier. La mère, Fatima, est femme de ménage. Les cinq enfants ont entre-temps tracé leur route. Hors de question, pour eux, de vivre sur le compte de la société, de se laisser aller. Aujourd'hui, outre le footballeur Nacer, il y a Jamal qui conduit des bus pour les TEC liégeois, Amine qui est comptable à la Fabrique Nationale à Herstal, Samira qui s'occupe de couches défavorisées (drogués, etc) et Naoual qui est juriste. " Au moment où il a été renvoyé du Standard, il a décidé de ne plus rêver ", dit Jessy Dessouroux. " Il m'a dit : -Faire une carrière de footballeur, je n'y pense plus. Je me contenterai de jouer avec les copains à un petit niveau, en Provinciales. On a dû s'y mettre à beaucoup pour lui remonter le moral, pour le persuader qu'il ne pouvait pas laisser tomber. " C'est aussi une période où Nacer Chadli ne connaît pas que des soucis extra-sportifs. " Ses parents se sont séparés et il l'a très mal vécu. Il intériorisait à fond, c'était difficile de savoir ce qu'il pensait mais on voyait qu'il était très touché. " Plus tard, il avouera : " Cette séparation a été un coup terrible. Au début, je n'ai pas eu la force de me relever. Je ne voulais tout simplement pas accepter l'idée que mes parents n'allaient pas rester ensemble. Même s'il y avait des disputes, c'était pour moi inconcevable qu'ils en arrivent à une décision pareille. " Louis Van Lis : " Son père, c'était tout pour lui au niveau football. Il le véhiculait partout, on faisait la route ensemble pour aller aux entraînements et aux matches du Standard. Pendant quelque temps, après la séparation, ils ne se sont carrément plus vus. Aujourd'hui encore, quand Nacer parle de lui, il est ému. " Jessy Dessouroux : " Au même moment, il a aussi souffert d'une blessure embêtante. Ne pas avoir la confiance du club, voir son père s'en aller, ne plus pouvoir s'entraîner : il en a bavé. " Le père Chadli est rentré au Maroc après le divorce. Un retour aux sources qui, quelque part, a enfoncé encore plus de doutes dans la tête de son fils. Ce Ramdan Chadli a eu une idée fixe dès que son gamin est devenu professionnel aux Pays-Bas et a prouvé qu'il avait le niveau international : il voulait le voir en équipe marocaine. Le CQ de Thier-à-Liège se souvient de ce passage compliqué de la vie de Nacer : " Son père voulait qu'il choisisse l'équipe du Maroc, sa mère penchait beaucoup plus pour les Diables Rouges. Son pote Carcela était confronté au même cas de conscience. Lui, il a finalement choisi le Maroc. Et, par exemple, une de ses tantes, qui est espagnole, ne l'a jamais digéré, ne lui a jamais pardonné d'avoir privilégié le Maroc à l'Espagne, voire à la Belgique. Elle voit sa décision comme une trahison. " Bien plus tard, madame Chadli expliquera les raisons pour lesquelles elle a encouragé son fils à opter pour les Diables Rouges : " Il recevait plein de coups de fil du Maroc, on lui mettait une pression dingue pour qu'il aille en équipe marocaine. Moi, je voyais que les Africains avaient l'habitude de faire des promesses et de ne pas les tenir. Je voyais beaucoup plus de perspectives pour lui en équipe belge. " " Nacer a accepté une convocation d'EricGerets qui entraînait le Maroc, ça prouve bien qu'il était tiraillé ", dit Jessy. " Il a pris plein d'avis, il avait trop peur de se tromper, de faire le mauvais choix. Il a tout pesé puis il a pris sa décision. Il ne me l'a annoncée que quand tout était officiel. Et s'il ne m'a rien dit, à moi, ça signifie qu'il n'a rien dit à personne ! " Retour sur la morphologie XXS du jeune Nacer Chadli. Comment comprendre que celui qui était surnommé Carcasse de poulet soit devenu entre-temps un athlète aussi bien bâti qui a posé nu pour le magazine féminin Cosmopolitan ? C'était pour une bonne oeuvre, pour récolter des fonds au profit de la recherche contre le cancer, la maladie qui a eu raison de son père entre-temps. " La nature et le travail ont parlé ", explique son ami. " Il a progressivement pris de la taille, ça c'était évidemment naturel. Mais les adolescents qui grandissent très fort en peu de temps ont souvent des problèmes musculaires. Parce que les muscles ne suivent pas la croissance. Nacer a compensé en travaillant comme un fou. Les muscles qu'il s'est faits, c'est grâce à tout le temps passé dans des salles de musculation. Il continue encore aujourd'hui. Et il fait attention à tout. Il a par exemple son cuistot personnel à Londres. " PAR PIERRE DANVOYE - PHOTOS BELGAIMAGE - YORICK JANSENS" Les muscles qu'il s'est faits, c'est grâce à tout le temps passé dans les salles de muscu. Il continue. " JESSY DESSOUROUX, SON MEILLEUR AMI " Je l'ai vu pleurer en quittant le Sart Tilman. Le Standard venait de le virer. " LOUIS VAN LIS, SON DÉLÉGUÉ AU STANDARD