Samedi après-midi, quand David Beckham est le dernier à quitter Old Trafford, flanqué de gardes du corps et d'une suite de dames PR, Paul Scholes s'en est allé depuis longtemps, par une porte dérobée. Même quand il dispute un benefit-match au profit de l'UNICEF, l'ancien joueur de Manchester United fuit les feux de la rampe. Comme toujours, il laisse ce genre de tâche à Beckham, le glamour boy de la levée 1992.
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Samedi après-midi, quand David Beckham est le dernier à quitter Old Trafford, flanqué de gardes du corps et d'une suite de dames PR, Paul Scholes s'en est allé depuis longtemps, par une porte dérobée. Même quand il dispute un benefit-match au profit de l'UNICEF, l'ancien joueur de Manchester United fuit les feux de la rampe. Comme toujours, il laisse ce genre de tâche à Beckham, le glamour boy de la levée 1992. Scholes joue toujours bien. Sous le regard de Sir Alex Ferguson, revenu pour la première fois dans le dug-out depuis ses adieux en 2013, comme manager occasionnel, et devant 75.000 spectateurs, il a été le meilleur, de loin, malgré la présence de Ronaldinho, Patrick Kluivert, Clarence Seedorf et Luis Figo. Le quadra aurait encore sa place dans maintes équipes de Premier League. C'est tout juste si des générations de fans connaissent le son de sa voix. Scholes n'a jamais accepté d'interview. Pas plus qu'il n'est un adepte du gel, des clubs tendances, des bolides et des femmes encore plus rapides. Pendant que Ryan Giggs ou Rio Ferdinand couraient la prétentaine, le rouquin était confortablement installé chez lui, à regarder un match à la télévision. En public, celui qui est un des meilleurs médians anglais de tous les temps ne s'exprimait que des pieds. Cette image de taiseux suscitait l'hilarité dans le vestiaire. Roy Keane était réputé pour avoir la langue la mieux pendue de Grande-Bretagne et d'Irlande mais une fois les portes refermées, Scholes lui tenait la dragée haute. Le public ne l'a remarqué qu'un an après sa retraite. Durant l'été 2014, il est entré au service de la chaîne BT. Les tirs ont alors fait place à des analyses très dures. Sa carrière télévisée coïncide avec l'arrivée de Louis van Gaal à Manchester United, qui a rapidement été la cible des critiques de l'ancien régisseur de la maison. Celui-ci a eu tôt fait de vilipender le style par trop défensif du Néerlandais. Et ce n'était qu'un début car au fil des semaines, Scholes a encore haussé le ton. Après un mois d'octobre quasiment dénué de buts, l'homme a carrément voué Van Gaal aux gémonies. Selon lui, United était " brillamment drillé " pour mettre le verrou derrière et conserver le ballon. " Mais il est plus difficile d'apprendre à une équipe à marquer des goals, à être créative, d'octroyer une certaine latitude aux joueurs afin qu'ils trouvent eux-mêmes des solutions ", dit-il. Avant de poursuivre : " Ce n'est pas une équipe contre laquelle on aime jouer et encore moins dont on voudrait faire partie. Elle manque de créativité, elle ne prend aucun risque. C'est comme si Van Gaal ne voulait pas que ses joueurs passent un homme et marquent. Je n'aurais sans doute pas aimé jouer pour cette formation. " Et Scholes de renchérir : " J'ai joué avec quelques avants fantastiques mais aucun d'entre eux ne réussirait dans cette équipe. La tâche d'un attaquent y est très ingrate. Il ne reçoit pas de centres des flancs. Les médians ne le cherchent pas, ne regardent même pas s'il se démarque. Selon moi, United n'a pas besoin d'une philosophie. Les supporters veulent voir des attaques et des buts. C'est le Manchester United Way. " Van Gaal ressent, indirectement, les coups que lui assène Scholes, qui a enfilé le célèbre maillot rouge à 718 reprises. Et rétorque que " de la part d'un ex-joueur du cru, il s'attendait quand même à un autre langage. " Le mardi 3 novembre, c'est au tour du public de se mêler des débats. Lorsque WayneRooney s'apprête à donner le coup d'envoi du match de Ligue des Champions contre le CSKA Moscou, plusieurs milliers de supporters se mettent à vociférer : " Attack, attack, attack. " Jamais encore ils n'avaient manifesté leur mécontentement avant même que le ballon ne commence à rouler. United gagne finalement, ce soir-là, son quatrième match de poule, par le plus petit écart et devance le PSV dans le groupe B, mais les critiques continuent à pleuvoir sur le manager. Quand AnthonyMartial doit céder sa place à Marouane Fellaini, les inconditionnels se déchaînent. Van Gaal doit intervenir auprès de ses joueurs à la mi-temps. Le mot d'ordre : ne pas se laisser influencer par les supporters mais préserver la maigre avance. Quelques jours plus tard, après sa victoire sur West Bromwich Albion (2-0), Louis van Gaal répond aux huées. " Je n'ai jamais connu d'aussi bons supporters " souligne- t-il. " Je ne leur en veux pas non plus d'avoir manifesté leur mécontentement contre le CSKA. Ils ont le droit d'avoir leur propre opinion mais je pense qu'ils ont été influencés par Paul Scholes et par les critiques des journalistes. " " Nous avons attaqué pendant 85 minutes ", poursuit-il. " Avant de crier attack, attack, attack, il faut se demander si c'est indiqué de procéder ainsi. C'est vrai, il nous incombait d'attaquer et de marquer. Mais ça, ma mère et ma grand-mère le savent aussi. " Van Gaal a, certes, mis les rieurs de son côté, à la faveur de sa conférence de presse d'après-match. Comme souvent, d'ailleurs. Mais il ne semble pas comprendre que Scholes répercute l'opinion de beaucoup de gens et ne prêche pas du tout pour sa chapelle. Stuart Mathieson, journaliste au Manchester Evening News, suit le club depuis vingt ans. Contrairement à bon nombre de correspondants attitrés, il n'est toutefois pas supporter de ManU. Gamin, il faisait la file aux portes de Maine Road, en compagnie de son père, jusqu'à ce qu'un employé de Manchester City les laisse entrer pour un quart d'heure. Le Manchester Evening News, plus grand journal régional d'Angleterre, est étroitement lié aux Red Devils depuis la fondation du club, en 1878. Mathieson, au demeurant, n'est que le quatrième suiveur de United en 130 ans. Le deuxième a perdu la vie lors de la catastrophe aérienne de 1958, qui a coûté la vie de la moitié des Busby Babes. Ferguson appréciait Mathieson. Pendant des années, celui-ci a téléphoné tous les matins à l'Ecossais pour avoir quelques nouvelles de l'équipe. L'arrivée de Van Gaal ne l'a pas désarçonné. " Aussi bon que fût Fergie, tout devenait prévisible, à la longue, avec lui ", dit-il. " Nous savions ce qu'il allait avancer. David Moyes, son successeur, était sec. Sans piment. Louis a fait souffler un vent neuf. Enfin, nous avions autre chose à nous mettre sous la dent ! Personnalité, charisme, expérience et arrogance : ses qualités convenaient à United et son arrivée a été synonyme de changement. " Mathieson réfère, notamment, à la conférence de presse donnée la saison passée, quelques jours après le match à West Ham United (1-1). Van Gaal avait mal pris, à cette occasion, les remarques de son collègue Sam Allardyce et avait alors entamé une leçon tactique et distribué des pages A4 à tous les journalistes présents. " C'était fantastique ", précise Mathieson. " Et puis, il y a aussi cette séquence où, à la demande d'un supporter, il a chanté le Red and White Army. " Voilà pour les bons côtés. Mais il y en a de moins reluisants aussi. Sur le plan du style de jeu, par exemple. " Pour être franc, il est très monotone ", observe-t-il. " Durant sa première saison, j'ai fait preuve de compréhension. Il devait reformer toute une équipe, poser de nouveaux jalons. Pour ce faire, il a dépensé beaucoup d'argent, mais sans parvenir à des résultats probants. " Mathieson n'y va pas par quatre chemins non plus : " Son football devient de plus en plus ennuyeux au fil des semaines ", ose-t-il. Boring. Pendant des années, j'ai relaté des titres et des finales de Ligue des Champions, assistant à du beau football et à des matches fantastiques. Maintenant, je ne vois plus grand-chose et je le regrette. J'attendais davantage de Louis. " Mathieson constate que l'aura de l'ancien sélectionneur pâlit. Et que les gens ont oublié la troisième place des Pays-Bas au Mondial 2010, sous sa conduite. " Ils n'ont rien contre lui personnellement. Ils apprécient même son assurance et son rayonnement. En mai, lors du gala du club, Van Gaal a encore séduit durant son speech, avec son anglais approximatif. En fait, beaucoup sont fous de lui. " Mais cet amour n'est pas éternel. Mathieson : " Après le match à Crystal Palace (0-0), j'ai repris le train de Londres à Manchester. Au wagon-restaurant, quelques supporters m'ont abordé : - Stuart, comment cela va-t-il finir ? Nous en avons ras le bol. Je le remarque de plus en plus, alors que les supporters en déplacement sont avares de critiques, normalement. S'ils commencent à se plaindre, c'est mauvais signe. Les personnes extérieures au club nous disent que nous n'avons pas fait notre deuil de Ferguson. Ce n'est pas ça. Tous les supporters des bons clubs veulent être choyés. Il y a eu des périodes où Ferguson ne réussissait pas mais tant qu'on a l'impression que le club fait des efforts, ce n'est pas grave. Or, je n'ai pas cette impression. " Mathieson n'accepte pas l'excuse avancée par Van Gaal : le manque de talent de son noyau. " Il a déjà dépensé 250 millions de livres (374 millions d'euros environ, ndlr), passant en revue de nombreux bons joueurs. Comme Angel Di Maria, qui n'a pas été retenu. Or, c'est un bon joueur. Le problème, ce n'est pas le talent individuel mais la conception du jeu. United ne va plus de l'avant mais joue plutôt latéralement, voire en arrière. " Le transfert d'un nouvel attaquant ? Notre interlocuteur n'en voit pas l'utilité. " Perso, je voudrais voir Martial en pointe, à la place de Rooney. Mais sera-ce vraiment utile ? Je n'en suis pas tout à fait convaincu car il n'aura quand même jamais le ballon. Le problème, c'est que l'équipe n'atteint jamais le rectangle. " Les équipes de Ferguson ont parfois eu du mal à trouver le chemin des filets, comme en 1992. Mathieson : " Savez-vous ce qu'a fait Fergie ? Il a enrôlé Eric Cantona. Celui-ci a apporté un plus à l'équipe. Il ouvrait des brèches. United a été champion dès la première saison du Français. Mais Van Gaal ne cherche pas de brise-glace. Et quand bien même : dans son style de jeu, même Eric Cantona ne réussirait rien. " Mathieson ne pense pas que Van Gaal va partir prématurément, même s'il est prudent. " On attend. Je ne pense pas qu'il va rempiler. Quand son contrat arrivera à échéance, dans un an et demi, il s'en ira. Probablement sans trophée. C'est triste car Van Gaal a tout ce qu'on attend d'un grand entraîneur. Il suffirait qu'il modifie sa tactique pour que les supporters retrouvent leur plaisir. Pour l'heure, les joueurs ressemblent à des robots. " Et les fans ne s'y retrouvent pas. D'accord, comme à Barcelone ou au Real, les places les plus chères sont souvent occupées par de riches touristes ou hommes d'affaires asiatiques qui achètent en vitesse une écharpe du club, qu'ils nouent sur leur costume Armani. Mais la majeure partie des supporters, surtout à Stretford End, sont aussi fidèles qu'un labrador. Adrian Jones est l'un d'entre eux. Une épingle du Sir MattBusby Way orne son revers, preuve de sa fidélité. C'est la rue qui mène à Old Trafford. Il s'y trouve justement. " Le Theatre of Dreams ? ", s'interroge le quinqua. " Ce serait plutôt le Theatre of Funerals. " Il éclate de rire. " C'est comme si on allait à un enterrement, pour le moment ? " Comme la plupart des supporters, il apprécie Louis van Gaal mais pas son entêtement. " Matt Busby voulait distraire les ouvriers de la ville. Ceci - il indique le port, fermé, et les usines de coton entourant le stade - était un immense domaine industriel qui employait 80.000 personnes. Elles passaient leur seule journée de congé ici. C'est pour ça que notre philosophie, c'est marquer et développer un beau football. " Van Gaal délaisse malheureusement cette culture. " C'est de plus en plus rébarbatif. Paul Scholes a raison. Il a dit ce que nous pensons tous et en plus, il jouait comme nous le voulions. BastianSchweinsteiger et Michael Carrick font de leur mieux pour centrer comme lui mais ils ne sont plus très jeunes ni très rapides. Il faut en finir avec cette absence d'audace et approvisionner l'attaque. " Avant le match contre le CSKA Moscou, Jones était de ceux qui, à Stretford End, scandaient " attack, attack, attack ". " Ça n'était encore jamais arrivé. On ne siffle jamais son équipe mais nous avons perdu patience. Je ne demande pas le départ de Van Gaal. Je l'aime bien et j'apprécie la discipline qu'il a apportée sur le terrain. Mais il doit écouter les gens pour que la situation ne dégénère pas. Malgré tous les investissements, nous ne sommes même pas dignes de lacer les chaussures du Bayern... L'absence de spectacle nous ronge. United est quatrième mais s'il recule, ça va exploser. Même si nous apprécions Van Gaal et que nous sommes fidèles. D'ailleurs, dans ces cas-là, les directeurs et les propriétaires prennent congé de leur entraîneur. " Louis van Gaal a récemment loué la presse britannique. Elle s'est abstenue des tirs de mortier qu'il a connus dans d'autres pays. Ça a surpris car les tabloïds ont généralement la main lourde. Or, ils laissent le Néerlandais en paix, à part quelques titres à la une. Mais, pour le reste, les commentaires sont généralement nuancés. " A l'étranger, on a l'impression que nous sommes impitoyables ", raconte Neil Custis, correspondant de City et de United pour The Sun depuis seize ans. " C'est à cause de l'équipe nationale. Elle suscite toujours des attentes élevées et elle nous déçoit systématiquement. Donc, nous l'attaquons. Pas seulement la rédaction sportive, tout le journal. Le sélectionneur peut donc figurer à la première page et à la dernière... " Van Gaal doit cette approche plutôt gentille à lui-même, apparemment : il répond en long et en large aux questions, offrant ainsi de la matière aux journalistes de tous bords. Custis : " Il parle beaucoup et a le sens de l'humour. Louis aime expliquer les choses. Les mots ne sont peut-être pas toujours dans le bon ordre mais ce n'est pas grave. Je l'aime vraiment bien. C'est bizarre qu'il se soit mis tant de gens à dos dans d'autres pays. " Custis a son idée. Les tabloïds britanniques ne se risquent généralement pas à des analyses : ils se contentent de citer. " Aux Pays-Bas, par exemple, on interprète davantage et on essaie de tout décortiquer. Louis a l'air d'apprécier qu'on transpose littéralement ses propos. Peu importe si ses phrases sont souvent très longues et que nous ne comprenons pas toujours ce qu'il veut dire, c'est un chouette type. " Il reconnaît néanmoins que cette relation harmonieuse est menacée. " Le football est mauvais, il y a peu de buts, peu d'occasions alors qu'il gagne beaucoup d'argent et en dépense énormément. Les supporters sont fâchés. Nous devons en parler. Mais vous ne découvrirez pas de sitôt un appel à son renvoi dans nos colonnes. Je pense vraiment qu'il est the right man in the right place. " Custis se fait malgré tout cynique. " Si Van Gaal s'en va maintenant, personne ne se souviendra de lui. On ne se remémorera que son speech de fin d'année. Mais je suis convaincu qu'il va mettre quelque chose en place durant ses 18 derniers mois de contrat. Ou en tout cas laisser une empreinte pour l'avenir... Il en est fermement convaincu. Ce n'est pas fou, compte tenu de son assurance et de son palmarès. Mais pour le moment, il est avant tout l'entraîneur qui développe un football ennuyeux à Old Trafford. On n'a pas besoin de lui commander une statue. " Jamie Jackson, journaliste au Guardian, a écrit le livre A Season in the Red, qui se penche sur les successeurs d'Alex Ferguson. Sa vision est moins tranchée. " Van Gaal est OK ", dit-il en haussant les épaules. " Il est spécial. Ce qui me surprend, c'est le manque de joueurs de classe mondiale qui peuvent faire la différence. Arsenal a Alexis Sanchez, City a Agüero, Chelsea Hazard... Van Gaal a eu deux étés pour trouver un joueur de ce calibre. Pour le moment, seul Martial s'approche de ce niveau. Ce n'est pas normal. " Mathieson ne considère plus Van Gaal comme un oncleFergie batave, le surnom qu'il lui avait donné à son arrivée. " Il a acheté des joueurs qui ne conviennent pas à sa vision. A-t-il bien fait ses devoirs ? Prenez Angel di Maria, déjà cité, et Memphis, des gars fantastiques. Je suis sûr qu'ils se seraient nettement mieux exprimés dans une des équipes de Ferguson. " *Journaliste free-lance, auteur du livre : Different Cook, over een jaar Louis van Gaal in Manchester. PAR GEERT LANGENDORFF* - PHOTOS BELGAIMAGE" Il ne va pas rempiler. Il s'en ira au terme de son contrat, dans un an et demi. Sans trophée, probablement. " STUART MATHIESON, JOURNALISTE AU MANCHESTER EVENING NEWS " Les fans veulent voir des attaques et des buts. C'est ça le Manchester United Way. " PAUL SCHOLES " Pour le moment, il est celui qui a importé du mauvais foot à Old Trafford. Pas besoin de commander une statue pour lui. " NEIL CUSTIS, CORRESPONDANT DU QUOTIDIEN THE SUN