Lorsque Jonathan David passe un peu de temps chez lui à Orléans, un faubourg de la capitale canadienne Ottawa, il ne manque jamais l'occasion d'aller taper le ballon au Millennium Sports Park. Ce complexe de 34 hectares, qui comporte notamment 15 terrains de soccer et de football américain, est devenu un lieu de rendez-vous incontournable de tous les amateurs de sport de la région. David repense-t-il alors à tous les entraînements que, par manque de moyens financiers, il a dû effectuer sur un parking ou sur un terrain de basket ? " Lorsque ces terrains improvisés étaient recouverts de neige, on courait jusqu'à ce que le tapis blanc ait fondu ", rigole Hany El-Magraby, qui a été l'entraîneur de David pendant sept ans aux Gloucester Hornets et aux Ottawa Internationals. " En mars, il peut encore faire très froid au Canada. Tout le monde s'entraînait à l'intérieur, sauf nous. Louer une salle, ça coûte cher. Or, ces gamins ne roulaient pas sur l'or et je ne voulais pas imposer encore davantage de sacrifices aux parents. "
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Lorsque Jonathan David passe un peu de temps chez lui à Orléans, un faubourg de la capitale canadienne Ottawa, il ne manque jamais l'occasion d'aller taper le ballon au Millennium Sports Park. Ce complexe de 34 hectares, qui comporte notamment 15 terrains de soccer et de football américain, est devenu un lieu de rendez-vous incontournable de tous les amateurs de sport de la région. David repense-t-il alors à tous les entraînements que, par manque de moyens financiers, il a dû effectuer sur un parking ou sur un terrain de basket ? " Lorsque ces terrains improvisés étaient recouverts de neige, on courait jusqu'à ce que le tapis blanc ait fondu ", rigole Hany El-Magraby, qui a été l'entraîneur de David pendant sept ans aux Gloucester Hornets et aux Ottawa Internationals. " En mars, il peut encore faire très froid au Canada. Tout le monde s'entraînait à l'intérieur, sauf nous. Louer une salle, ça coûte cher. Or, ces gamins ne roulaient pas sur l'or et je ne voulais pas imposer encore davantage de sacrifices aux parents. " David a fait la connaissance d'El-Magraby en 2011 pendant un test passé aux Gloucester Hornets, et cette rencontre sera cruciale pour l'évolution de ce jeune footballeur. El-Magraby a dû abandonner son rêve de devenir footballeur professionnel et il voyait en David un bon petit joueur capable de, peut-être, pouvoir le réaliser. Les équipiers de David se sont vite rendus compte qu'il était le petit protégé de l'entraîneur. " Jonathan a clairement été privilégié ", affirme Sami Ben Moussa, qui a suivi de près toute la trajectoire de David. " En principe, chacun devait recevoir le même temps de jeu. Mais, lorsqu'on était mené, c'était toujours Jonathan qui entrait au jeu ! Pour ne pas être taxé de favoritisme, le coach faisait toujours entrer un autre joueur en même temps. " Le traitement de faveur dont bénéficiait David n'était pas apprécié par tous et lorsque certains parents ont fait part de leur désapprobation, El-Magraby a été rappelé à l'ordre par le directeur de la formation des jeunes. Ce mécontentement ne se manifestait pas spécialement à l'égard de David - chacun savait qu'il était, de loin, le joueur le plus important de l'équipe - mais c'était surtout le système qui était mis en cause. " Jonathan était beaucoup plus avancé que les autres ", poursuit Ben Moussa. " À 11 ans, il pouvait déjà réaliser des choses incroyables, avec et sans ballon. Je me souviens d'un entraînement où l'accent était mis sur la technique. On devait jongler avec le ballon et la plupart d'entre nous atteignions péniblement le chiffre 20. Le coach a interrompu l'entraînement et nous a demandé de nous regrouper autour de Jonathan. Il a alors réalisé 70 ou 80 jonglages avec le ballon. C'est le moment où chacun s'est rendu compte qu'il avait quelque chose de spécial. Mais il est toujours resté humble. Je me souviens qu'il a été convoqué pour un stage de l'équipe nationale. À son retour, on lui a demandé qui était le meilleur joueur de l'équipe, et il a répondu Alphonso Davies. Un équipier qui avait aussi été sélectionné a hoché la tête et a rétorqué : Ne raconte pas de bêtises, le meilleur c'était toi. " Paradoxalement, David n'était pas animé du même état d'esprit à cette époque. El-Magraby a dû lui parler, lui faire comprendre qu'il devait adopter une bonne attitude s'il voulait devenir footballeur professionnel. À 16 ans, il a définitivement tourné le bouton. Dans le vestiaire, on a ouvert de grands yeux incrédules lorsqu'il a confié sa PlayStation 4 à El-Magraby au début de l'été, afin de rester concentré sur le football pendant les vacances. Il voulait tout miser sur le ballon rond. " Au début, il lui arrivait trop souvent de manquer de motivation aux entraînements ", se souvient El-Magraby. " Mais il a réussi à changer. Aux entraînements, il s'est mis à travailler comme un fou. Personne ne se donnait autant que lui. Jonathan a pris conscience de ce qu'il devait faire pour devenir le meilleur joueur de la province et du pays. " Aux Gloucester Hornets, on a longtemps été assis sur une mine d'or. Outre David, Haider Kadhom, Benson Fazili, Montther Mohsen et Augustin Muhima ont eux aussi été régulièrement sélectionnés pour les équipes nationales de jeunes. Mais, par manque de véritables perspectives, El-Magraby a pris une mesure drastique en 2016 : il a fait passer tous ses talents chez les Ottawa Internationals et il a fait jouer ses gamins de 16 ans dans le championnat des U18. Et l'année suivante, ils ont participé à une compétition réservée aux joueurs de plus de 18 ans. Les adversaires de David se demandaient pourquoi il jouait toujours dans le même petit club amateur. Lors d'un match de championnat contre Hellenic Ottawa, il a un jour inscrit sept buts. Le titre de meilleur buteur était en jeu, mais il s'en préoccupait si peu qu'il a laissé passer deux penalties. " Jonathan était le ciment de l'équipe ", affirme Ben Moussa. " Je repense spontanément à une phase d'un match qui s'est terminé sur le score de 3-3. Lors d'un corner à la Rémoise, Jonathan a hérité du ballon. Il a dribblé cinq adversaires et délivré un assist. On a fêté ce but comme des fous et tout le monde s'est précipité vers Jonathan pour le féliciter. Alors que le buteur est resté seul dans son coin. Aujourd'hui encore, ce garçon se demande pourquoi personne n'a couru vers lui... " À partir de 15 ans, les propositions ont afflué pour Jonathan : les Vancouver Whitecaps, l'Impact de Montréal, le Toronto FC, Ottawa Fury... Ils proposaient tous un beau contrat et ils réservaient tous une place dans la section élite de leurs équipes de jeunes pour David. Au début, celui-ci n'était pas opposé à un départ dans l'un des grands clubs canadiens, mais son mentor El-Magraby l'a fait changer d'avis. À deux, ils avaient tracé une ligne, quelques années plus tôt, dont il ne fallait pas s'éloigner. El-Magraby : " À 11 ans, il rêvait de devenir footballeur professionnel en Europe. Je le lui ai rappelé. On n'avait pas bossé pendant sept ans pour qu'il reste bloqué au Canada. Ses parents me faisaient aveuglément confiance et ils lui ont conseillé d'attendre patiemment d'autres opportunités. " Les coaches des équipes nationales de jeunes ont fait pression sur David pour qu'il rejoigne un club de MLS. Mais son entourage a craint qu'il ne reste prisonnier du système. " Au Canada, il existe une politique consistant à affilier autant que possible les joueurs à des clubs canadiens de la MLS ", explique Nikos Mavromaras, qui est l'agent de David depuis plusieurs années. " La MLS n'est pas un mauvais championnat en soi, mais pour de jeunes joueurs à haut potentiel, ce n'est pas idéal. La MLS est faite pour des joueurs de 23, 24 ou 25 ans qui n'ont pas l'ambition d'aller jouer en Europe. En plus, elle souffre d'un manque de visibilité. Lorsque vous jouez quelques minutes en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Belgique, votre cote grimpe beaucoup plus vite qu'en MLS. " David n'avait plus qu'à attendre un coup de fil libérateur de son agent Mavromaras, qui l'a présenté à divers clubs d'Europe de l'Ouest pour y passer des tests. Trois clubs ont répondu : le RB Salzbourg, Stuttgart et La Gantoise. Au RB Salzbourg, il a laissé une bonne impression à Marco Rose, l'actuel entraîneur du Borussia Mönchengladbach, mais les Autrichiens ne voulaient engager que des étrangers qui étaient meilleurs que les jeunes joueurs de leur propre académie. À Stuttgart, ce n'était pas le bon moment. Le club se trouvait dans une période de transition et l'entraîneur des U21 n'a même pas pris le temps de venir observer David. Mavromaras s'en souvient. " David était revenu de sa période d'essai à Stuttgart avec un bon sentiment. Ce test l'avait conforté dans l'impression qu'il pouvait réussir en Europe. Et il était motivé pour réussir. " Gunther Schepens a, en revanche, offert la chance à David de débuter en Europe. " Pourquoi La Gantoise ? J'ai proposé Jonathan à différents clubs belges ", raconte Mavromaras. " Dont Anderlecht et, je pense, Bruges également. La Gantoise a été la seule à réagir, et après un entretien avec Schepens, les Buffalos ont marqué leur accord pour faire venir Jonathan. Bart Van Renterghem était alors le coach des U21, et après quelques entraînements, il a directement remarqué que Jonathan était un joueur qui pouvait faire la différence. Il ne s'est pas extasié tout de suite, mais après quelques jours, il m'a appelé pour me dire : Jonathan, c'est le top. " Au printemps 2017, le clan David et La Gantoise ont conclu un accord verbal, ponctué par une poignée de mains entre Michel Louwagie et Mavromaras. L'attaquant pourrait signer un contrat minimum en janvier 2018, le jour de son 18e anniversaire, et serait intégré aux U21. Pour Gand, le compte à rebours pouvait commencer et tout fut fait pour ne pas attirer l'attention sur David. Nikos Mavromaras : " Pendant six mois, j'ai été assailli au téléphone par Carl Robinson, l'entraîneur des Vancouver Whitecaps. Il avait élaboré pour Jonathan un projet similaire à celui d' Alphonso Davies ( passé au Bayern Munich en janvier 2019, ndlr). Mais mon point de vue était clair : je voulais trouver un club où Jonathan pourrait débuter le plus rapidement possible en équipe Première. À mes yeux, peu m'importait qu'il pouvait gagner quatre fois plus au Barça B, au Real Castilla ou chez les U21 de Manchester City. Je lui ai un jour demandé quel était son but ultime. Il m'a répondu sans hésiter : je veux devenir l'un des meilleurs attaquants du monde. Des propos que l'on entend rarement dans la bouche d'un gamin de 16 ans. À cet âge-là, on est généralement plus réservé et on espère surtout pouvoir grappiller çà et là quelques minutes de jeu. Mais, sur ce plan-là, Jonathan était différent : il avait déjà, très jeune, une confiance illimitée en ses capacités. " Avec les années, Mavromaras a découvert une autre particularité de David. Comme son père, il contrôle parfaitement ses émotions. Ce fut le cas le jour où, aux Ottawa Internationals, un équipier vexé a envoyé un ballon en plein visage de David. Chacun s'attendait à ce que les deux garçons en viennent aux mains, mais David a regardé son vis-à-vis droit dans les yeux et est resté d'un calme olympien. Ce n'est pas un hasard si le sélectionneur canadien John Herdman le surnomme The Iceman, à cause de son sang-froid sur et en dehors du terrain. Ben Moussa : " Lorsque j'ai dit au revoir à Jonathan après son dernier match au Canada en 2017, j'étais très ému. Lui n'a rien laissé transparaître. " Au Canada, David fait désormais partie d'une génération très talentueuse, qui comprend Alphonso Davies (Bayern Munich), Ballou Tabla (Barcelone B), Liam Millar (Kilmarnock), et deux garçons un peu plus âgés, Cyle Larin (Zulte Waregem) et David Hoilett (Cardiff City). " Ce sont tous des joueurs offensifs auxquels le Canada ne pouvait jadis que rêver ", affirme Mavromaras. " C'est une bonne période pour jouer pour le Canada. En 2026, le pays organisera la Coupe du Monde avec le Mexique et les États-Unis, et sera en principe qualifié d'office. Mais le premier objectif de David, c'est le Qatar en 2022. " La folie du soccer ne s'est pourtant pas encore emparée du Canada. Si Davies et David se baladaient en tenue d'entraînement du Canada à Montréal, ils ne seraient pas forcément très nombreux à accourir pour un selfie. De toute façon, David n'attend pas spécialement qu'une bande de groupies s'accroche à ses vêtements. La semaine dernière, lorsqu'il s'est rendu au Canada, il avait collé l'écusson de La Gantoise sur son sac de sport à l'aéroport de Zaventem. " En Belgique, Eden Hazard et Vincent Kompany ne peuvent pas se balader en rue sans être importunés ", avance Mavromaras. " Au Canada, on n'en est pas encore là. Si, un jour, David évoluait pour son équipe préférée, le FC Barcelone, ce serait peut-être différent... Je serais heureux s'il pouvait réaliser une carrière comparable à celle de Didier Drogba. N'oubliez pas qu'il est encore jeune. Depuis janvier 2018, jusqu'à aujourd'hui, il s'est passé tellement de choses que tout le monde oublie qu'il n'est professionnel que depuis un an. "