"Il joue actuellement le meilleur tennis qu'on ait jamais vu ", soupirait Rafael Nadal en secouant la tête fin 2011. L'Espagnol reconnaissait qu'il n'avait rien pu faire : Novak Djokovic s'était montré beaucoup trop fort. Il avait affronté le Serbe à six reprises sur trois surfaces différentes mais, à chaque fois, il avait dû s'incliner en finale. Cette année-là, Djokovic avait remporté trois des quatre tournois du Grand Chelem (Open d'Australie, Wimbledon et US Open), signé 41 victoires d'affilée et perdu 6 seulement de ses 76 rencontres disputées. Les observateurs étaient bien d'accord : dans l'histoire du tennis, pas grand monde n'avait fait mieux.
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"Il joue actuellement le meilleur tennis qu'on ait jamais vu ", soupirait Rafael Nadal en secouant la tête fin 2011. L'Espagnol reconnaissait qu'il n'avait rien pu faire : Novak Djokovic s'était montré beaucoup trop fort. Il avait affronté le Serbe à six reprises sur trois surfaces différentes mais, à chaque fois, il avait dû s'incliner en finale. Cette année-là, Djokovic avait remporté trois des quatre tournois du Grand Chelem (Open d'Australie, Wimbledon et US Open), signé 41 victoires d'affilée et perdu 6 seulement de ses 76 rencontres disputées. Les observateurs étaient bien d'accord : dans l'histoire du tennis, pas grand monde n'avait fait mieux. Mais en 2015, Djokovic s'est surpassé. Il n'a de nouveau perdu que 6 matches, mais sur 88 cette fois, soit un pourcentage de victoires de 93,18. Depuis le début de l'ère open, en 1968, lorsque les professionnels et les amateurs ont pu commencer à jouer l'un contre l'autre, seuls John McEnroe (1984, 82-3, 96,47 %), Jimmy Connors (1974, 93-4, 95,88 %), Roger Federer (2005, 81-4, 95,29 % et 2006, 92-5, 94,85 %) et Björn Borg (1979, 84-6, 93,33 %) ont fait mieux. Jamais encore un joueur n'avait amassé autant d'argent au cours d'une saison : plus de 20 millions d'euros de prize money, soit près de 7 millions de plus que Nadal en 2013, ce qui porte le total de gains du Serbe à 87 millions. Le record de Federer (90 millions) ne tiendra sans doute plus que quelques semaines. Autre record : Nole a remporté 31 matches contre des joueurs du top 10, soit 7 de plus que Nadal en 2013 et que lui-même en 2012 et 2013. Il n'est que le troisième joueur de l'ère open à avoir atteint les quatre finales des tournois du Grand Chelem. Comme Federer (2006, 2007 et 2009), il en a gagné trois. En 1969, Rod Laver les avait remportées toutes les quatre. L'objectif du Serbe est désormais de faire aussi bien que la légende du tennis australien, qui avait également remporté les quatre tournois du Grand Chelem en 1962, et que Don Budge, l'illustre Américain, auteur du tout premier grand chelem masculin en 1938. Sans un moment de gloire de Stan Wawrinka, auteur de 60 coups gagnants en finale de Roland Garros, Djokovic aurait déjà atteint son but. " J'ai livré ce jour-là le meilleur match de ma vie ", reconnaît le Suisse. Wawrinka était dans un jour exceptionnel. Pendant trois heures, il a joué au-dessus de son niveau tandis que le Serbe n'était pas au mieux. C'était la seule façon de battre le numéro un mondial. Ivo Karlovic l'avait fait à Doha, lors du premier tournoi de la saison, Andy Murray allait le faire à Montréal et Federer allait se permettre trois victoires (pour cinq défaites). Mais dans un match en cinq sets, seul Wawrinka y parvenait. " En grand chelem, j'ai mieux joué qu'en 2011, lorsque j'avais été éliminé en demi-finale de Roland-Garros " (par Federer, ndlr), analysait Djokovic voici peu dans le Sport Magazine anglais. Le Serbe y relativisait aussi la valeur de ses records. " Le plus important, ce sont les sensations qu'on a sur le terrain. Je suis plus complet physiquement, plus stable mentalement et meilleur techniquement qu'en 2011. " Il avait pourtant entamé la saison avec des points d'interrogation. En 2014, il s'était marié avec Jelena Ristic, qui partageait sa vie depuis plus de dix ans. Et en octobre, il était devenu papa de Stefan. " Une situation totalement nouvelle mais j'ai su trouver l'équilibre parfait entre le tennis et ma vie privée ", dit-il. " Ma vie a connu une nouvelle dimension et ça a eu des conséquences bénéfiques sur mon jeu. " Il y a un peu plus de deux ans, en décembre 2013, le Serbe a commencé à travailler avec Boris Becker. Un choix surprenant car le sextuple vainqueur de tournois du grand chelem n'était pas considéré comme un grand coach. " Lorsqu'il jouait, Boris savait maîtriser le stress dans les grands matches. Il comprend donc très bien les défis auxquels je suis confronté. C'est surtout sur ce plan qu'il m'a apporté quelque chose. " Les faits sont là : après une année 2013 difficile, Djokovic est redevenu numéro un mondial et a remporté quatre tournois du grand chelem, portant son total à dix. " Au cours des quatre ou cinq premiers mois, il est resté distant et a essayé de comprendre comment je réfléchissais, je travaillais et je communiquais avec les autres membres de l'équipe, ce qui lui a permis de créer immédiatement des liens avec eux aussi. Car le tennis est également un sport d'équipe. Sur le terrain, je suis tout seul mais dans les moments difficiles, il me suffit parfois d'un regard vers Boris ou Marián (Vadja, le deuxième coach de l'équipe, ndlr) pour comprendre qu'ils sont derrière moi. " Car il lui a fallu franchir certains obstacles comme la défaite contre Wawrinka à Roland-Garros (la seule tache à son palmarès) ou le match du quatrième tour à Wimbledon, lorsque le gros serveur sud-africain Kevin Anderson remporta les deux premières manches. " Les gens ne s'en aperçoivent peut-être pas mais, moi aussi, je dois surmonter des moments difficiles. Dans une saison, il y a toujours des situations où on doute, comme lors de ce match contre Anderson. Mais bien sûr, j'essaye toujours de ne pas le montrer, de donner l'impression d'être invincible. " Comme Roger Federer dans ses meilleurs jours. Le Suisse a occupé la première place mondiale pendant 237 semaines d'affilée, de février 2004 à août 2008. A l'époque, on s'attendait tellement à ce qu'il remporte tous les tournois auxquels il participait qu'après sa défaite face à Djokovic en demi-finale de l'Open d'Australie 2008, il dut reconnaître qu'il avait " lui-même créé un monstre. " Ce sentiment, Djokovic l'éprouve désormais aussi. Il a déjà passé 181 semaines en tête du classement mondial. Seuls Federer (302), Pete Sampras (286), Ivan Lendl (270) et Connors (268) ont fait mieux. Et pourtant, assure-t-il, le chemin fut long et difficile depuis sa première victoire en Grand Chelem (l'open d'Australie 2008, face à Jo-Wilfried Tsonga). " A l'époque, je me disais que, désormais, j'allais jouer pour le titre à chaque grand tournoi que je participais ", avance-t-il. Une phrase étonnante dans la bouche d'un joueur qui, sur le terrain, a toujours l'air zen. " La clef du succès, c'est la patience. " Comme lorsqu'il a commencé à s'entraîner dans l'académie de Niki Pilic à Munich, à l'âge de douze ans, il écrit presque chaque jour quelques mots dans un agenda. A quoi il a pensé pendant le match, comment il s'est senti, des pensées sur la vie en général... Des notes qu'il lit et relit régulièrement. Ça, c'est le côté stoïque de Novak Djokovic, tout l'inverse du Djoker qui fait le buzz sur YouTube en reprenant torse nu I will survive de Gloria Gaynor ou en parodiant, perruque blonde comprise, Shakira sur Gipsy. Il a aussi mis fin à ses imitations parfaites de Nadal, Federer, McEnroe, Maria Sharapova ou Andy Roddick, optant pour un style de vie qui tend à la perfection. Le tennisman du 21e siècle est bien loin de l'enfant prodigue des années 80 qu'était John McEnroe, septuple vainqueur de tournois du grand chelem et qui, lorsqu'un journaliste lui demandait comment il s'y prenait pour avoir une telle condition, répondait : " Je joue au tennis... " Djokovic vit tennis. Comme Martina Navratilova qui, à la fin des années 70, rendit une nouvelle dimension au tennis féminin. Etre champion, ce n'est pas un métier mais un mode de vie. " Parfois, je décrochais dans la tête mais jamais dans mon corps ", disait-elle l'an dernier. " Novak est le plus professionnel de tous." Et un des plus talentueux de sa génération, sans doute aussi. Très fort mentalement et anormalement assidu, selon Pilic. " A 14 ans, il parlait de tennis comme un adulte et était même capable de dire pourquoi il avait perdu un match ou quels coups il devait travailler. Un jour, à vingt minutes de l'entraînement, je l'ai croisé dans le restaurant. Je lui ai dit qu'il était trop tôt et il m'a répondu : Coach, je ne veux pas gâcher ma carrière. " En 2005, à 17 ans, Djokovic devient le plus jeune joueur du top 100. Deux ans plus tard, il entre dans le top 3. A l'époque, le Big Two (Federer et Nadal) est encore inaccessible. En 2010, il décroche un rendez-vous chez Igor Cetojevic, un thérapeute-acuponcteur holistique qui lui décelait une allergie au gluten (pain, pâtes, céréales...). Détail : ses parents, Srdjan et Dijana ont exploité pendant des années la pizzeria-crêperie Red Bull à Kopaonik, une station de ski au centre de la Serbie. " En adaptant mon alimentation, j'ai pu mieux respirer et me fatiguer beaucoup moins ", dit-il. " Mais ce n'est pas parce que j'ai éliminé le gluten de ma vie que je me suis mis à gagner tous les matches. " Djokovic soumet son corps à un régime plus strict encore : il supprime les produits laitiers et accorde une place importante aux algues marines (superfood). Afin d'optimaliser le fonctionnement de ses intestins, il se met à prendre un verre d'eau chaude chaque matin à sept heures précises. Et, comme il le raconte dans sa biographie (Serve to Win, parue en 2013), il contrôle la couleur de son urine deux fois par jour afin de rester hydraté. Le yoga et la méditation orientale prennent aussi une place importante dans sa vie. Comme l'an dernier, lorsqu'il visite un temple bouddhiste en plein tournoi de Wimbledon. " Pas pour fuir les problèmes mais pour visualiser, à mettre des images sur ce que je voulais atteindre. " Chaque jour, il tente de repousser ses limites. " On fait des tas de recherches pour trouver des remèdes contre des maladies mortelles. Moi, j'essaye de faire l'inverse, de vivre le plus sainement possible. Mieux vaut peut-être miser là-dessus ", disait-il l'an dernier dans The New York Times. Penser différemment, une attitude que lui a enseignée une de ses premières professeurs de tennis, Jelena Gencic, décédée en 2013. " C'est elle qui m'a le plus influencé. Nous écoutions de la musique classique ou lisions les poèmes d'Alexandre Pouchkine. Elle ne me donnait pas seulement des cours de tennis, elle m'apprenait aussi à vivre. " Actuellement, le compteur du Serbe affiche 10 victoires en grand chelem, soit 4 de moins que Sampras et Nadal et 7 de moins que Federer. Djokovic peut-il faire aussi bien que le Suisse ? Celui-ci, aujourd'hui âgé de 34 ans, pense que oui. " Si quelqu'un peut y arriver, c'est Novak . " En 2016, Djokovic aura deux grands objectifs : remporter Roland Garros pour la première fois et décrocher le titre olympique. Mais il voit plus loin. " Le grand défi, c'est de savoir combien de temps je pourrai encore me motiver. L'an dernier, la naissance de mon fils m'a apporté une énergie positive. Avec mon style de vie, mon approche, ma force mentale et mon état d'esprit, je peux sans doute encore jouer un petit temps à ce niveau et remporter quelques grands chelems. Il est impossible d'atteindre la perfection mais si on fait tout pour y arriver, beaucoup de choses sont possibles. Même après l'âge de 30 ans ? C'est ça, la question..." Djokovic est la preuve vivante qu'on ne naît pas champion. Il est la combinaison parfaite du talent, de l'entraînement et d'un style de vie où rien n'est laissé au hasard. Il a été préparé minutieusement et s'est perfectionné pour battre ses rivaux, les décourager et affronter un public qui ne l'apprécie pas toujours. Comme en finale de l'US Open, face à un Federer toujours plus populaire, lorsque le public américain applaudissait même ses services manqués. " Tout cela ne fait que me rendre plus fort. Lorsque je les entendais crier Roger ! Roger !, je fermais les yeux et je m'imaginais qu'ils criaient Novak ! Novak ! Tout se joue dans la tête. " Quand on a grandi à Belgrade à la fin des années 90, on ne se laisse pas impressionner par quelques milliers de spectateurs de tennis. En mars 1999, Nole n'avait pas encore douze ans lorsque, avec ses frères Marco et Djordje, il se cachait dans l'appartement de son grand-père pendant que l'OTAN commençait à frapper sa ville. Les bombardements allaient durer 78 jours mais, après une semaine, le petit Novak reprenait sa vie normale, tapant imperturbablement la balle avec ses frères au club du Partizan, de dix heures à dix-neuf heures. " On ne peut pas comparer les circonstances dans lesquelles j'ai grandi avec celles de mes rivaux ", disait-il dans The New York Times. " Cela a sans doute forgé mon caractère et permis de trouver des forces dans les moments difficiles. " Comme quoi on peut grandir dans un pays en guerre, découvrir après trois ans de professionnalisme (en 2005) que les gains (200.000 $ à l'époque) ne couvrent pas les frais, voir son père faire du porte-à-porte pour trouver des sponsors mais arriver au sommet dix ans plus tard et se dire qu'il y a encore beaucoup de choses à gagner. PAR CHRIS TETAERT - PHOTOS BELGAIMAGE" Je contrôle la couleur de mon urine deux fois par jour afin de voir si je suis bien hydraté. " NOVAK DJOKOVIC " Si quelqu'un peut battre mon record de victoires en grand chelem, c'est Novak. " ROGER FEDERER