La banlieue de Kayseri, une ville d'un million d'habitants, dans l'arrière-pays turc. Fuat Çapa nous conduit à son bureau. L'entraîneur et directeur technique de Kayseri Erciyesspor a passé une mauvaise nuit. Son team est antépénultième de la Spor Toto Super Lig. En apercevant le manteau de neige tombé sur la ville, il a renoncé à prendre le volant et nous a envoyé son chauffeur. C'est plus sûr.
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La banlieue de Kayseri, une ville d'un million d'habitants, dans l'arrière-pays turc. Fuat Çapa nous conduit à son bureau. L'entraîneur et directeur technique de Kayseri Erciyesspor a passé une mauvaise nuit. Son team est antépénultième de la Spor Toto Super Lig. En apercevant le manteau de neige tombé sur la ville, il a renoncé à prendre le volant et nous a envoyé son chauffeur. C'est plus sûr. Çapaentame son récit par son arrivée en Belgique, à Berchem, et l'achève par son rêve encore inaccompli. Mais avant, il s'interroge : " Nous savons qui nous sommes mais est-ce accepté par les autres ? C'est important. Ici, en Turquie, je suis considéré comme un étranger et en Belgique, je suis Turc. J'avais six ans à mon arrivée en Belgique et je ne l'ai quittée qu'à 42 ans. Pendant ces 36 ans, j'ai acquis beaucoup de traits belges, j'ai embrassé sa culture. Alors, si on me demande ce que je suis, je répondrai que je suis plus belge que turc. Ceci dit, qu'est-ce que cela signifie encore de nos jours ? Belge, Turc ou Français, cela n'existe plus. Les frontières ont disparu. Devons-nous en ériger de nouvelles ? Je suis issu d'Emirdag, une ville située à 200 kilomètres au sud d'Ankara. Sur les 180.000 Turcs de Belgique, près de 100.000 viennent de cette région. Mes parents ont émigré en France en 1973 mais sept mois plus tard, ils ont déménagé en Belgique. Mon père a travaillé dans le bâtiment, à Bruxelles, même si nous habitions à Berchem. Il partait à cinq heures du matin pour revenir à neuf heures du soir, pendant plus de vingt ans. Il m'a montré ce qu'il fallait faire pour gagner sa vie. J'ai une soeur et deux frères. L'un travaille à la SNCB, l'autre a un restaurant, ma soeur, la seule née en Belgique, est employée par un hôpital. En tant que frère aîné, j'ai dû assumer des responsabilités car ma mère travaillait de six à dix heures le matin et de cinq à dix heures le soir. Nous ne la voyions qu'à midi et en rentrant de l'école. Je veillais sur mes frères et ma soeur, je m'occupais du ménage. Rapidement, c'est moi qui ai tenu les comptes. Ce n'est pas un hasard si j'ai étudié l'économie à Louvain ! Nous ne connaissions la Turquie que comme terre de vacances. Je possède la double nationalité depuis 1988, comme mes enfants. Ma femme est turque mais elle ne m'a rejoint que cette saison et elle s'adapte mal. La différence avec la Belgique est trop grande. J'ai joué en défense centrale à Berchem jusqu'en 1987 et j'ai été repris deux fois dans l'équipe de D2 mais mes parents voulaient que j'accorde la priorité à mes études. En plus, je me suis marié à 19 ans. À la fin de mes études, j'ai travaillé dans les assurances tout en jouant à Hoboken, en Promotion, puis toujours plus bas. En 1990, la communauté turque a voulu lancer une équipe, Emirdag Sport, devenu Turk Sport. Nous avons débuté en P4, avec le soutien de la Ville d'Anvers. J'y ai joué jusqu'à ce qu'un coéquipier, qui travaillait pour la ministre Paula D'Hondt, m'informe que la Fondation Roi Baudouin lançait un projet pour permettre aux immigrés de suivre les cours d'entraîneur. J'ai entamé cette formation à l'UB. Cela m'a d'autant plus passionné que j'ai toujours ressenti mon abandon du football comme un échec. Après deux ans, j'ai assisté Mark Talbut à Cappellen, pendant les vacances de son adjoint, puis je me suis chargé des espoirs. Ma vie a changé à la fin de la saison. Nous jouions contre Turnhout et j'ai croisé Jean-Marie Pfaff, qui était alors directeur général de ce club. Je lui ai expliqué que je venais de présenter mon travail de fin d'étude à l'UB et il a demandé à le voir. Deux jours plus tard, il m'invitait chez lui et me proposait le poste d'adjoint de Stéphane Demol. Turnhout a disputé le tour final mais il ne satisfaisait pax aux critères imposés par la licence et il a été rétrogradé en D3. Pfaff, Nico Claesen, mon collègue, et une partie de la direction sont partis. Stéphane m'a demandé de rester mais j'ai rapidement compris que la D3 ne le motivait pas. De fait, il a jeté l'éponge après quelques matches. Bruno Versavel a demandé, au nom des joueurs, qu'on m'offre ma chance au poste d'entraîneur principal. Il s'est passé des choses qui m'ont touché, positivement et négativement. Après une défaite, les supporters m'ont agoni d'insultes racistes. Une première, heureusement sans suite. J'ai voulu démissionner mais Bruno a convoqué le noyau, qui m'a promis de jouer pour le club mais aussi pour moi. Nous n'avons presque plus perdu, nous avons encore atteint le tour final mais sans obtenir de licence. Nous avons été relégués en Promotion. Là, nous avons été champions, avec Bruno et Salou Ibrahim. Nous nous sommes aussi qualifiés pour les huitièmes de finale de la Coupe, perdus 2-1 face à Anderlecht, malgré un superbe but de Versavel. L'année suivante, nous avons encore pris part au tour final mais le moment de relever un autre défi était venu. Le Patro Maasmechelen a connu des problèmes financiers au second tour. Quelques jours après un match contre Heusden-Zolder, qui visait le titre, LucNilis, directeur technique, m'a téléphoné : Peter Ballette venait d'arrêter. J'ai accepté de le remplacer en janvier. Nous avons bien achevé la saison avant d'avoir des problèmes financiers et de tomber en faillite. J'ai vécu des moments difficiles. J'ai repris Geel, qui avait entamé la saison en D3 avec six points de pénalité. À la trêve, nous étions deuxièmes ex-aequo mais j'ai été limogé. J'ai repris Hamme pour les douze matches suivants. Je voulais me distinguer dans l'espoir d'être enrôlé par un club de D1. Nous avons brillamment achevé la saison et, faute d'autre choix, j'ai prolongé mon contrat. C'est alors que Gençlerbirligi m'a téléphoné. Entraîner un club de D1, c'était mon rêve d'enfant ! Il avait appris que je possédais le diplôme de Pro Licence et j'étais le seul Turc dans ce cas. Les installations étaient superbes. En revanche, j'ai dû me contenter du noyau et du staff mis à ma disposition. Qu'avais-je à perdre ? Je pouvais toujours revenir en D2 belge mais je ne recevrais peut-être plus jamais une chance pareille en Turquie. J'ai effectué le mauvais choix : après deux semaines, j'ai compris que j'étais face à une mission impossible et j'ai été renvoyé après cinq journées. Le club a eu quatre autres entraîneurs et n'a assuré son maintien que lors de la dernière journée. Hamme m'a demandé de revenir. Ensuite, le MVV s'est manifesté. Je m'étais fixé trois objectifs : travailler en D1 belge, en Turquie et aux Pays-Bas. Un de mes rêves s'était déjà accompli. Le MVV a atteint les play-offs et a raté la montée en Eredivisie d'un cheveu. Las, plusieurs joueurs, parmi lesquels notre meilleur buteur, Gunther Thiebaut, sont partis. Nous avons dû revoir nos ambitions à la baisse, au grand dam des supporters. En février, j'ai proposé une séparation à l'amiable. Après deux ans à l'étranger, la Belgique m'avait oublié mais le RBC avait besoin d'un entraîneur diplômé. J'étais disposé à l'aider mais à condition de pouvoir partir si je recevais une meilleure offre. Compte tenu des problèmes financiers du club, je ne voulais pas attraper la réputation d'un plombier et encore moins celle d'un faiseur de problèmes. Après deux mois, Kasimpasa m'a contacté : avec sept points, il était quasiment condamné. Il l'a été et ne m'a pas offert de prolongation mais Gençlerbirligi ne m'avait pas oublié. Or, vous avez plus de crédit dans un club qui vous a limogé mais vous rappelle qu'au sein d'une formation où il faut repartir à zéro. J'ai vécu deux excellentes saisons là. Alors que nous étions considérés comme le candidat numéro un à la relégation,, nous avons terminé à un point de la cinquième place. Après dix ans, le club redevenait fournisseur de l'équipe nationale. Conséquence, il a vendu les meilleurs et nous avons dû tout reprendre à zéro - avec succès, grâce au rôle décisif de Bjorn Vleminckx après l'hiver. En quinze ans, j'ai été le coach le plus longtemps en poste à Gençlerbirligi. Il m'a proposé un nouveau contrat de deux ans mais comme il comptait vendre des joueurs importants, j'ai refusé. Plusieurs clubs turcs se sont intéressés à moi et j'ai jeté mon dévolu sur Erciyesspor, qui me permettait de construire quelque chose à ma façon. Erciyesspor manque cruellement d'expérience au plus haut niveau. Il travaille avec un budget de 8 millions d'euros. Recruter 18 joueurs n'est pas évident. Nous sommes dans la zone rouge mais si nous parvenons à nous renforcer cet hiver, je suis sûr que nous pourrons assurer notre maintien lors des dix derniers matches. Notre stade est un des plus confortables de Turquie mais il est quasiment vide. Je suppose qu'il faut du temps pour fidéliser des supporters. À mes débuts à Gençlerbirligi, nous jouions devant 2.500 personnes mais la saison suivante, nous avons écoulé 5.000 abonnements et joué devant 8.000 spectateurs. Je suis allé dans les écoles, nous avons organisé des soirées pour les supporters. Erciyesspor n'y est pas encore prêt et en plus, les supporters turcs sont devenus fainéants : tous les matches passent à la télévision et le scandale de corruption a détourné beaucoup de gens du football. Les problèmes financiers constituent le fil rouge de ma carrière mais aurais-je obtenu ma chance dans des clubs stables ? Pour arriver où j'en suis, j'ai trimé, supporté beaucoup de contrecoups, consenti beaucoup de sacrifices car je n'ai pas de relations ni de passé footballistique. Je suis fier de moi. Parfois, dans la vie, on obtient quelque chose sans peine mais ça ne dure jamais longtemps. On raconte beaucoup de choses à mon sujet. Je n'ai pas été impliqué dans le transfert de Pfaff à Trabzon. La Turquie me demande souvent conseil sur des joueurs du championnat de Belgique. J'ai parlé de Skoko et de Zdebel à Gençlerbirligi, de Ruud Boffin à Eskisehirspor. J'ai aussi conseillé WalterMeeuws à Gençlerbirligi et il m'a demandé comme adjoint mais le club avait quelqu'un d'autre en vue. Si je peux donner un conseil aux entraîneurs qui débarquent en Turquie, le voici : vous devez avoir dans votre staff un Turc que vous avez connu en Europe. Ici, il faut être très proche de la direction sous peine d'avoir des problèmes. Beaucoup de gens exercent une certaine influence et il faut pouvoir expliquer ce que vous faites. S'il avait eu une personne de confiance, Hugo Broos aurait réussi à Trabzon. Erciyesspor n'est pas mon terminus. Je veux encore travailler en Division Un belge. J'y gagnerai moins qu'en Turquie mais cela m'offrira plus de satisfactions. Combien de temps devrai-je encore patienter ? Je n'en sais rien mais des gens croient en moi. Reste à voir s'ils pensent ce qu'ils disent et sont disposés à m'offrir une chance. Mes anciens employeurs sont ma référence. En Belgique, je n'ai travaillé que pour des clubs en péril financier mais j'y ai quand même réussi quelque chose. Je veux obtenir la même chance en D1. Je mettrai tout en oeuvre pour prouver que je le mérite. Tous les entraîneurs qui ont connu le succès en D2 et en D3 à mon époque ont reçu cette chance par la suite : Dirk Geeraerd, Peter Maes, Bart De Roover.J'ai beaucoup appris au fil des années, mon cercle de relations s'est élargi mais on peut faire confiance à très peu de gens. Si j'avais un aussi bon réseau qu'on le dit, j'aurais déjà entraîné un club belge de D1. Je ne pense pas que ce soit dû à mes origines. C'est plutôt parce que je n'ai pas les bonnes relations. Je ne dois pas trembler pour mon avenir. Si je quitte Erciyesspor demain, j'aurai le choix entre plusieurs clubs d'ici quelques mois. Je peux entraîner un club de haut niveau ici mais un club belge du top huit me procurerait beaucoup plus de plaisir que le top quatre turc. " PAR JAN HAUSPIE À KAYSERI (TURQUIE)" Turc, Belge ou Français ? Qu'importe : il n'y a plus de frontières. "