Il est impossible de feuilleter le parcours footballistique d' Emilio Ferrera sans Cisco, son frère aîné, entraîneur de Maccabi, club de 1ère Provinciale brabançonne. Jadis l'idole de son jeune frère, Cisco est devenu son homme de confiance et son scout. Son récit constitue le fil rouge d'une histoire que pimentent d'autres témoins.
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Il est impossible de feuilleter le parcours footballistique d' Emilio Ferrera sans Cisco, son frère aîné, entraîneur de Maccabi, club de 1ère Provinciale brabançonne. Jadis l'idole de son jeune frère, Cisco est devenu son homme de confiance et son scout. Son récit constitue le fil rouge d'une histoire que pimentent d'autres témoins. "Emilio était médian", précise Cisco Ferrera, "Bon des deux pieds, doté d'un formidable bagage technique. Donnez-lui un ballon, mettez-le dans un cirque et il séduira rapidement le public. Son problème, c'est qu'il manquait de vitesse et que les contacts physiques le rebutaient. Dès qu'il devait mettre le pied, c'était fichu. Mais donnez-lui un ballon et sur dix passes, huit aboutiront.Nous habitions Schaarbeek, tout près du parc. Une fois l'école achevée, nous abandonnions nos mallettes dans un coin pour jouer au foot, jusqu'à la tombée du jour. Nous jouions des matches internationaux, Espagnols contre Turcs ou Albanais... Nous évoluions dans des espaces restreints, ce qui est idéal pour la technique. Maintenant, les enfants ne peuvent plus dribbler. S'ils conservent le ballon, ils se font descendre. Résultat: à 20 ans, ils sont de bons coureurs, ils sont solides dans les duels mais ils ne savent plus jouer au football.J'ai 48 ans, Emilio 35. Il était le cadet. Il y a encore Manu et notre soeur aînée. Nous sommes tous trois nés en Espagne, contrairement à Emilio. Il était le petit dernier, le plus gâté. Et maintenant, il est la vedette de la famille. Le Crossing a été notre premier club. Il était le plus proche. A sa disparition, tous les joueurs de moins de 15 ans se sont brusquement retrouvés libres. Je connaissais des gens à Anderlecht, comme Hippolyte Vanden Bosch, et j'ai été discuter avec eux. Ils ont visionné Emilio et l'ont affilié". "On lisait le fanatisme dans son regard"Pierre Hanon l'a entraîné mais le petit Ferrera n'a pas laissé une forte impression à l'ancienne vedette anderlecthoise:"Vous a-t-il communiqué mon nom? Guy Marchoul, je m'en souviens, mais Ferrera? Non. Au revoir, Monsieur". Cisco: "Pierre était pourtant son entraîneur. Emilio était bon et pouvait rivaliser avec les autres. A cette époque, Anderlecht exigeait un bagage technique. Actuellement, il faut surtout savoir tacler à hauteur des oreilles, apparemment".Ferrera a tenté sa chance à Anderlecht pendant deux saisons, en Cadets, avant de rejoindre Alost. "Il nous a suivis", poursuit Cisco. "Manu et Emilio m'ont suivi partout. (Il rit) Je suis le seul à avoir évolué en D1, avec le Crossing, mais il n'y a que de moi dont on ne parle plus. Nous étions tous trois offensifs mais Emilio était l'attaquant le moins spécifique. Pour vous dire qu'il n'était pas mauvais, à un moment donné, Arie Haan l'a voulu. Il entraînait l'Antwerp et avait assisté à un match des juniors UEFA. Il avait été impressionné par le talent d'Emilio. Le transfert ne s'est pas effectué parce qu'Alost faisait des difficultés et exigeait de l'argent. Monsieur Matthijs, le président, voulait faire d'Emilio son Enzo Scifo. Sans être chauvin, je dois dire que techniquement, Emilio était au moins aussi bon qu'Enzo. Mais le mental n'était pas à la hauteur". A l'époque, c'est Jean-Paul Van Liefferinge qui s'est occupé du petit Ferrera en Juniors, à Alost: "Emilio rejoignait Alost en train. De là, il marchait jusqu'au stade. Il était mon numéro dix. Je ne le dis pas pour lui faire plaisir mais il avait quelque chose de Scifo. Il n'appréciait pas cette comparaison car il répondait systématiquement que Scifo était meilleur. Mais leur style était similaire. Au début, il a eu des problèmes de communication: il était nouveau et francophone, mais il les a vite résolus car il apportait un plus à l'équipe. Il s'exprimait toujours en néerlandais et je lui répondais en français. Il refusait qu'on lui parle dans sa langue maternelle. Il savait qu'il était en Flandre. Je croyais en Emilio. Je me rappelle avoir rédigé un rapport sur lui. J'ai écrit que si on ne tirait rien de lui, la formation des jeunes n'avait plus de sens. Il a conservé ses points faibles: la vitesse et la récupération du ballon. Il n'était pas un buteur, malgré son excellente technique de frappe. A l'entraînement, je n'ai jamais eu à me plaindre de son engagement. Il était un des plus courageux. Mais pendant le match, il aimait avoir le ballon et être entouré. Il exagérait, d'ailleurs, ce qui entraînait des pertes de balle, à la grande colère de ses coéquipiers. Je suis très étonné qu'il n'ait pas fait carrière en D3".Joel Crahay, l'actuel entraîneur de l'Union, évoluait alors en D2, aux côtés de Manu. "Je pense qu'Emilio a disputé quelques matches pour la Coupe des Flandres. Il jouait sur sa technique mais il manquait d'agressivité et de puissance pour l'équipe fanion. Il était jeune quand je l'ai connu et très timide. Passionné de football. On lisait le fanatisme dans son regard. Ses études d'instituteur lui ont sans doute permis de surmonter sa timidité. Un entraîneur doit diriger une trentaine de gaillards, exactement comme à l'école".Van Liefferinge a décelé cette passion aussi: "Si le footballeur n'est arrivé à rien, c'est sans doute parce qu'il se préparait à autre chose, au suivi des joueurs. Sur le terrain, il avait tendance à diriger les autres. Il était avide d'apprendre et dans le car, il parlait beaucoup de football. Parfois, il arrivait avec un quart d'heure d'avance à l'entraînement et venait bavarder dans mon vestiaire. Sans être insistant, il aimait apporter quelque chose à la discussion. Peut-être espérait-il que j'utiliserais ses réflexions dans mes théories ou dans le commentaire des matches, mais il ne l'a jamais dit ouvertement.Emilio n'aime pas se faire des ennemis mais il n'hésite pas à donner son opinion. Tant mieux si ça plaît, sinon, tant pis: il l'a quand même exprimée. Je suis convaincu qu'il va continuer de la sorte. Au fil du temps, on ne lui en voudra plus autant car on respecte de plus en plus son avis. Il a également acquis de l'assurance. Avant, après une blessure, il était en proie au doute: il ne voulait revenir que lorsqu'il était complètement rétabli. Peut-être a-t-il payé plus tard le fait d'avoir tant conservé le ballon car dans les divisions inférieures, on ne tacle pas toujours proprement le ballon.Je ne suis pas surpris qu'il exige une telle résistance mentale de ses joueurs. C'est à cause de ça qu'il a échoué et il le regrette sans doute. Il veut donc éviter cette déception aux autres"."Il était bien élevé, beau, intelligent"Après un bref intermède à Wolvertem, en Promotion, Emilio Ferrera, âgé de 20 ans, a rejoint le Stade Louvain, pensionnaire de D2. Maintenant, Doug Perazic regrette de n'avoir pas eu de temps pour ce talent: "Le résultat primait le reste et je pouvais difficilement lui accorder l'attention individuelle dont il avait besoin. Il avait du talent mais ne parvenait pas à exécuter assez rapidement mes consignes. Il n'avait pas suffisamment développé son physique, il manquait d'agressivité et d'explosivité. Peut-être me comprend-il mieux maintenant qu'il est lui-même entraîneur. J'avais l'impression que mon manque d'attention le déprimait, qu'il ne serrait pas assez les dents pour percer. Je l'ai longtemps regretté mais maintenant, je suis heureux qu'il ait réussi dans une autre voie. Il n'était pas un joueur difficile. Il était bien élevé, beau, il alliait classe et intelligence". Deux ans plus tard, Cisco, qui entraînait Ganshoren, en P2, a repris son frère. Il a construit son équipe autour de lui. Cisco: "J'ai résolu le problème né de son manque de force dans les duels en alignant deux médians défensifs chargés du sale boulot. Il n'avait qu'à distribuer le ballon. Ce fut une bonne tactique puisque nous avons été champions, au terme d'une des rares saisons durant lesquelles il a joué presque tous les matches. Emilio était souvent blessé. C'est normal, quand on a peur de s'engager dans les duels.Très tôt, il a eu soif d'apprendre. Jusqu'à ses 13 ou 14 ans, il me suivait partout. Je devais tout lui expliquer: comment le match s'était déroulé, pourquoi ceci, pourquoi cela. S'il y avait eu des posters de moi, il les aurait collés dans sa chambre, tellement il m'idolâtrait. Je m'occupais de ses contrats, je nouais des contacts pour lui, j'achetais ses chaussures: j'étais son père footballistique.Emilio avait déjà le souci du détail. Les autres s'informaient du résultat ou demandaient si j'avais marqué. Emilio voulait en savoir plus: comment on avait marqué les buts, qui avait commis une erreur et laquelle. Je devais donc tout lui expliquer dans les moindres détails. Il s'est imprégné du jeu. Notez qu'il n'était pas facile comme joueur : plus d'une fois, je l'ai renvoyé au vestiaire. Il entamait une discussion et si on n'était pas d'accord... En football, on ne va pas toujours loin quand on a une opinion affirmée.En fin de compte, il a arrêté de jouer à 24 ans. Il n'est pas bête et il a rapidement compris qu'il n'irait pas loin. Je connais beaucoup de gars qui jouent en Provinciales jusqu'à 30 ou 35 ans, se comportent comme des vedettes et rejettent leur échec sur les autres. Emilio a compris qu'il devait changer son fusil d'épaule.Sur le terrain, il maîtrisait difficilement ses émotions à l'égard des arbitres. Ce que je vois maintenant qu'il est entraîneur ne me surprend pas: il ne se tait pas quand il trouve que quelque chose n'est pas juste. Tant pis si ça ne plaît pas à l'intéressé. Il est ainsi fait. C'est pour ça qu'il a été exclu à plusieurs reprises. Il s'est même fait sortir lors de notre dernier match de la saison, celui du titre, à cause d'un échange verbal avec l'arbitre. Notez que, neuf fois sur dix, il avait raison, mais il ne comprenait pas qu'il n'avait pas le droit de discuter avec l'arbitre"."Il est très méfiant, il voit des ennemis partout"Emilio est d'un naturel très méfiant. Et puis, il ne laisse personne indifférent. On l'aime ou on ne l'aime pas. Il voit des ennemis partout. Dans nos discussions, je mets souvent de l'eau dans mon vin. Je ne lui dis pas toujours le fond de ma pensée car je sais qu'il peut se fâcher. La critique le touche très fort, même s'il donne l'impression d'être au-dessus de ça.Peut-être est-ce une question de caractère. Nos parents ont dû se battre pour arriver à quelque chose. Mon père travaillait dans les mines, en Espagne. Nous avons vécu sur un salaire. La vie n'était pas facile quand nous avons émigré. A sa naissance, ma mère travaillait et nous avions donc deux sources de revenus. Et puis, on vit bien en Belgique. On a quelque chose sur la table tous les jours, ce qui n'était pas toujours le cas en Espagne". La famille Ferrera est une vraie famille de football. Lors des réunions de famille, la conversation tourne autour du foot, à 90%. Cisco: "Le fils de ma soeur joue à Pérouse. Avant, il était à Anderlecht. Mon fils évolue à Lombeek, celui de Manu au FC Malines. Quant au fils d'Emilio, il est déjà en Diablotins. Le football est sa vie. Il sortait rarement. Tout tournait autour du football et il n'a pas changé, même si ça nuit parfois à ses relations privées. Il le sait mais c'est plus fort que lui. J'entraîne en Provinciale depuis 15 ans mais j'ai perdu le feu sacré depuis longtemps. Je peux faire l'impasse sur un match à la tv. Manu aussi, il s'intéresse à la culture et lit des livres. Emilio pense, mange et dort en termes de football. Il est impossible de le retenir dès qu'il y a un match à voir, au stade ou à la tv. éa lui a causé des problèmes avec sa première femme. Celle avec laquelle il vit maintenant semble mieux le prendre. Elle s'intéresse aussi au foot...Ses études l'ont sans aucun doute aidé. Pouvoir s'exprimer devant un groupe, retenir son attention, expliquer clairement les choses, définir des objectifs... Il a dû travailler dur, en Provinciale, en Promotion, il a passé un an au Mexique. Joueur, il n'avait pas de carte de visite. Il commence à en acquérir une comme entraîneur. Il rêve d'entraîner en Espagne. Pas un club de second rang mais Barcelone ou le Real. En Italie, ce serait l'Inter ou Milan. C'est son ambition. Il n'est pas mal parti: à 35 ans à peine, il fonctionne déjà depuis quatre ans en D1. Toujours plus haut, et avec des résultats. Mais le chemin de l'étranger passera d'abord par un grand club belge.Jamais l'entraîneur Emilio n'alignerait le joueur Emilio. Jamais! Il n'aime pas ce type de joueur. Peut-être parce qu'il a compris très tôt que son style de jeu était peut-être esthétique mais guère efficace. Emilio ne supporte pas ceux qui ne se battent pas pour le ballon. Peut-être les braconniers font-ils les meilleurs garde chasses, non?"Peter T'Kint"Il ne se serait jamais aligné""Il jouait sur sa technique mais manquait de puissance et d'agressivité"