On est en octobre 2006 et le moment est historique. Les Espoirs de Jean-François de Sart atomisent la Bulgarie lors des barrages pour l'EURO 2007 aux Pays-Bas. On ira ! Le tournoi existe depuis 1976, il a lieu tous les deux ans et on n'y a participé qu'une seule fois, en 2002. Historique, donc.
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On est en octobre 2006 et le moment est historique. Les Espoirs de Jean-François de Sart atomisent la Bulgarie lors des barrages pour l'EURO 2007 aux Pays-Bas. On ira ! Le tournoi existe depuis 1976, il a lieu tous les deux ans et on n'y a participé qu'une seule fois, en 2002. Historique, donc. Historique, le build-up vers le tournoi va l'être aussi. Dans le mauvais sens. Plusieurs piliers déclarent forfait. Vincent Kompany, Mousa Dembélé, Jeanvion Yulu-Matondo et Jonathan Legear sont out sur blessure. Steven Defour ne fera pas non plus le voyage. Fatigué, selon la version officielle. Très peu de temps avant le départ, alors que le groupe de 23 est formé et envoyé à l'UEFA, une autre tuile tombe. Dans un bête contact à l'entraînement avec Guillaume Gillet, Steve Colpaert prend très cher. Double fracture de la jambe, opération immédiate et quatre mois sur la touche. Jean-François de Sart décide de ne pas le remplacer. A signaler encore : les Belges n'avaient pas de base fixe pour préparer le tournoi, on les a baladés de gauche à droite, là où il y avait l'un ou l'autre terrain disponible. Mais ce n'est même pas ça le pire... A la fédé, et malgré cette qualification, l'ambiance est nauséabonde. Il faut se remettre dans le contexte des Diables Rouges de l'époque. Des gars qui n'en touchent pas une. Ils sont en pleines qualifs pour l'EURO 2008 et on sait déjà que ce sera très compliqué. Voire impossible. La semaine qui précède l'entrée des Espoirs dans leur tournoi, ils doivent jouer deux matches dont on pressent qu'ils seront de toute façon pour du beurre. Ils doivent recevoir le Portugal et se déplacer en Finlande. Et si René Vandereycken foutait la paix à Jean-François de Sart ? Et s'il lui laissait ses joueurs pour bien préparer l'EURO hollandais ? Non, ce serait trop simple. L'infâme Vandereycken convoque une dizaine de joueurs du noyau Espoir ! Dans le premier match, les Diables - coincés à la 71e place du ranking FIFA, entre le Venezuela et le Belarus - sont battus. Logiquement. VDE a sous-entendu que si son équipe ne battait pas le Portugal, il libérerait la majorité des Espoirs. Mais il ne tient pas sa promesse. Il les mobilise à nouveau pour aller en Finlande. Et il en laisse même l'un ou l'autre dans la tribune. Un vrai foutage de gueule. Et une fédération qui ne bronche pas. Les Diables sont battus par les Finlandais... Logiquement. Logan Bailly, Jan Vertonghen, Thomas Vermaelen, Marouane Fellaini, Maarten Martens, FarisHaroun, Tom De Mul, ils sont tous convoqués en A et empêchés de bien préparer leur EURO, ils ne rejoindront le groupe qu'au tout dernier moment. Même Steven Defour, pourtant " fatigué ", participe aux missions sans enjeu des Diables. Surréaliste. C'est comme si, aujourd'hui, RobertoMartinez allait piquer dans le groupe de Johan Walem, en pleine préparation de l'EURO Espoir en Italie, des joueurs du niveau de Bryan Heynen, Dodi Lukebakio, Aaron Leya-Iseka et Siebe Schrijvers. Jean-François fait le gros dos. Il ne dit rien, ne se plaint pas. Publiquement, en tout cas. Mais il n'en pense pas moins. Il a ses certitudes. Ses Espoirs n'ont pas perdu un seul de leurs 15 derniers matches. Pourtant, il va y avoir du lourd en face sur les pelouses de cet EURO. Les Belges sont tombés dans le groupe de la mort avec le Portugal et les Pays-Bas. Aussi Israël. Ils vont commencer contre les Portugais. Et directement marquer les esprits. Ils signent un tout bon nul blanc en réussissant une première mi-temps parfaite à tous points de vue. Ce qui fera dire à Michel Sablon, le directeur technique de l'Union Belge : " C'est le meilleur match d'une équipe nationale belge que j'ai vu depuis un paquet d'années. " Après ça, il y a le rendez-vous avec les Israéliens. Sur le papier, le Petit Poucet de la poule. Le match qu'il faut remporter à tout prix pour avoir une chance d'aller en demi-finale. Mais rien n'est simple. Notamment parce que Marouane Fellaini déconne un peu. Il est censé être refroidi par rapport à son jeu traditionnellement agressif parce qu'il a été exclu... une semaine plus tôt, en Finlande, avec l'équipe A. Mais non, il met à nouveau gaiement les pieds, les coudes, tout. Face à Israël, il prend un premier carton jaune après 12 minutes. Et un deuxième à la 18e minute. Ça complique la mission des Espoirs dans ce match fermé. Pendant qu'ils rament, qu'ils cherchent une ouverture, Fellaini prend dare-dare sa douche puis file s'installer en tribune, à côté de son padre. Il dira, en fin de soirée : " Je n'ai rien compris à cette exclusion. On dit parfois que je joue dur. Mais là, je n'ai même pas eu le temps de jouer dur. J'étais furieux. Je suis allé m'asseoir à côté de mon père parce qu'il était le seul à pouvoir trouver les mots pour me calmer. " Un autre apôtre du foot engagé, lui aussi jauni après une demi-heure, fera ce commentaire après le match : " Cet arbitre n'avait pas le niveau, il a failli tout faire foirer. Il y avait beaucoup de tension. " C'est signé Jonathan Blondel. L'exclusion de Fellaini sera finalement sans conséquence sur le score. A une dizaine de minutes du coup de sifflet final, c'est la délivrance pour les Diablotins. Kevin Mirallas marque le seul but de la journée sur un exploit personnel. Il en mettra un autre lors du troisième match, pour finir comme meilleur réalisateur belge. Cet EURO est celui de l'éclosion pour l'attaquant de Lille. Pendant tout le tournoi, il condamne Tom De Sutter au banc. Et ça lui fait un peu oublier sa saison compliquée avec le LOSC, où certains supporters lui ont trouvé le surnom de Ronaldo du pauvre. " J'espère que ce tournoi va enfin me permettre d'être un peu plus connu en Belgique ", lâche-t-il. En tribune, il y avait un spectateur belge plus connu que les autres : René Vandereycken. L'occasion pour lui d'aller voir dans le vestiaire, après le match, des joueurs qu'il entraîne déjà en équipe A ? Bien sûr que non. Il ne se manifeste pas. Des Diablotins diront, plus tard : " On a été déçus qu'il ne vienne pas nous voir, il n'a même pas pris un peu de son temps pour nous féliciter. Et pas un SMS, rien. " On devine que l'homme vit mal l'ascension et la vie dans la lumière de cette équipe B alors que la sienne est en plein brouillard. Il reste à affronter les Hollandais pour une place en demi. Ils ont fait le taf dans leurs deux premiers matches, ils ont battu Israël et le Portugal. Avant le troisième, ils sont déjà qualifiés. Des observateurs israéliens et portugais évoquent l'amitié belgo-néerlandaise et craignent un petit arrangement scandaleux entre bons voisins. Si on prend un point, c'est dans la poche. Et c'est vrai que les Hollandais ne jouent pas le match de leur vie, surtout que le coach laisse quelques titulaires au repos en prévision de la demi-finale. Les Diablotins sont pourtant menés 2-1 à 20 minutes de la fin. Moment choisi par Sébastien Pocognoli pour marquer son tout premier but de la saison. Le meilleur moment. Ça se termine sur un 2-2, les Espoirs belges vont disputer une demi-finale de Championnat d'Europe pour la toute première fois. Et ils sont qualifiés pour les Jeux de Pékin. Avec de grandes chances de gagner cette demi-finale, ce sont les statistiques récentes qui le disent. Parce qu'on va avoir, face à nous, une Serbie qui n'a pas l'habitude de nous poser de vrais problèmes. En qualifications pour l'EURO 2006, la team JF de Sart a fait un nul en Serbie et s'est baladée dans le match à Bruxelles (4-0). Peu de temps avant le tournoi aux Pays-Bas, elle s'est à nouveau imposée sur les terres serbes. Mais le coach prévient : " On connaît bien les Yougos en Belgique. On sait que dans un bon jour, ils peuvent battre tout le monde. Maintenant, on a aussi nos certitudes, des raisons de croire que ça se finira bien. On est bien ancrés dans le top 10 européen. Quand on s'y maintient aussi longtemps et qu'on accroche ou qu'on bat des pays comme la France, l'Espagne et le Portugal, ce n'est pas un hasard. " Le jour-J, tout ça se vérifie parfaitement. Les Belges sont plus forts que les Serbes. Plus stylés. Meilleurs joueurs. Dans une ambiance de feu à Arnhem, à deux heures et demie de route de Bruxelles, où 7.000 supporters de chez nous se sont déplacés et mettent la misère. Mais... Si les Belges sont meilleurs, les Serbes sont méchamment plus efficaces. Logan Bailly passe à côté de son match et offre un but aux Yougos. Marouane Fellaini rate deux occasions franches. Deux joueurs qui, globalement, loupent leur tournoi. Au final, c'est 2-0 pour la Serbie. Avec un but d'un gamin qu'on va apprendre à découvrir : Aleksandar Kolarov. Et quelques belles choses d'un autre qui va aussi réussir une carrière canon : Branislav Ivanovic. La déception est aussi énorme que les espoirs d'avant-match. Toute la Belgique a vibré. 330.000 personnes ont suivi la demi-finale sur la RTBF - alors que les deux rencontres des Diables, quelques jours plus tôt, n'avaient scotché que 325.000 (Portugal) et 249.000 Belges (Finlande) devant leur télé. Sur la VRT, la demi a retenu l'attention de 600.000 personnes. Les Espoirs de Jean-François de Sart sont clairement devenus un phénomène de société. Deux questions pointent. 1. Faut-il faire monter immédiatement cette génération en équipe A ? 2. Jean-François de Sart n'est-il pas l'homme de la situation pour remplacer sur-le-champ René Vandereycken ? Pendant quelques semaines, ces deux thèmes vont alimenter les pages sportives. Chacun y va de son avis. Alors que des supporters se sont déjà exprimés, en tribune, pendant la demi-finale. On a ainsi repéré cette banderole : Avec De Sart en 2010 à la Coupe du Monde en Afrique du Sud.Le style de jeu, les résultats, la solidarité, la bonne humeur : tout ça a fait sensation. Le moment est peut-être idéal, donc, pour provoquer une vraie révolution. Peut-on continuer à viser quelque chose chez les Diables avec des piliers vieillissants et/ou insuffisants comme Stijn Stijnen, Philippe Clement, Carl Hoefkens, Bart Goor, Timmy Simons, Emile Mpenza ? Marc Wilmots était consultant télé pour l'EURO des Espoirs, il donne son point de vue : " Faire monter cette équipe en bloc chez les Diables, ce serait du suicide. Quand j'ai rejoint l'équipe nationale, j'avais déjà affronté des équipes comme l'AC Milan et la Sampdoria en Coupe d'Europe. Ce n'est pas encore le cas de ces joueurs. Il ne faut pas aller trop vite, on ne peut pas prendre le risque de les griller. Souvenez-vous que Wesley Sonck et Luigi Pieroni étaient aussi considérés comme des grands talents. Où sont-ils aujourd'hui ? Sur le banc d'une équipe qui descend en D2 et à la recherche d'un club. L'avenir de ces joueurs dépendra beaucoup des choix de carrière qu'ils feront. Ils doivent comprendre que ça ne sert à rien de gravir deux marches à la fois. " Il ajoute : " En Belgique, on passe facilement d'un extrême à l'autre. Parce que les Espoirs se sont qualifiés pour les Jeux Olympiques, on ne jure plus que par cette équipe-là. S'ils avaient perdu contre les Pays-Bas, on les aurait jetés aux oubliettes. Jean-François de Sart a respecté une ligne de conduite de bout en bout. Mais il faut regarder contre qui on a joué. Quand les Diablotins affronteront des joueurs habitués aux matches de Ligue des Champions, ce sera une autre paire de manches. " Jan Ceulemans va dans le même sens : " Ce qu'ils ont montré à l'EURO, c'est prometteur. Mais maintenant, il faut confirmer. Rajeunir le noyau des Diables de fond en comble, ça me semble prématuré. L'équipe est déjà très jeune. On peut les intégrer progressivement. " L'autre débat du moment concerne l'éventuelle succession de René Vandereycken. Au moment où l'EURO se termine, il a coaché les Diables dans 13 matches. Il en a tout juste remporté 4... contre le Luxembourg, l'Arabie saoudite, l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Contre les vrais pays de foot (Serbie, Pologne, République tchèque, Portugal), il s'est pris des claques. Et puis, un élément interpelle : après ce Championnat d'Europe, même une partie de la presse flamande commence à considérer Jean-François de Sart comme un successeur valable. Tout peut basculer à la fin du mois d'août, quand Vandereycken est convoqué à l'Union Belge pour y défendre son bilan. On assiste à une séance surréaliste, à nouveau. Ce n'est pas un échange mais un monologue du coach des Diables qui rejette la responsabilité de ses échecs sur ses joueurs et la qualité médiocre de la formation en Belgique. Personne, dans la salle, n'a l'autorisation de le pousser dans ses retranchements, il est complètement ménagé, couvert, protégé. A la sortie de cette réunion, le président François De Keersmaecker lâche : " Ceci n'engage que moi mais les arguments avancés par René Vandereycken me semblent tenir la route. " Un membre du Comité Exécutif confie en off à notre magazine, le même soir : " La fédération continue à pratiquer la politique de l'autruche. Elle réalise qu'elle a fait fausse route mais qu'il est trop tard pour changer de cap. " Vandereycken restera en poste pendant presque deux ans encore, avec des résultats de plus en plus dramatiques. Jean-François de Sart ira à Pékin où il amènera une nouvelle fois ses Diablotins en demi-finale, toujours avec le même foot champagne. Et il attendra le dixième anniversaire des Jeux 2008 pour lâcher son vrai ressenti de l'époque : " Je n'ai pas la prétention de dire que j'aurais fait mieux que ceux qui ont été choisis après Vandereycken mais le basculement de génération aurait certainement été plus rapide. Je ne suis pas aigri mais la logique aurait voulu que je reçoive ma chance comme sélectionneur. C'est comme ça dans beaucoup de pays. Ça a été un choix politique, la mouvance néerlandophone du Comité Exécutif a réussi à me barrer la route. "