Entendu à Francorchamps à l'occasion du GP de Belgique: "Il y a eu Alain Prost et Ayrton Senna et maintenant il y a Kimi Räikkönen. Trois pilotes qui ont brûlé les étapes pour atteindre la F1. Les deux premiers ont court-circuité le passage obligé de la F2, tandis que le troisième a fait l'impasse sur la F3 et la F3000. Seuls les grands champions peuvent se permettre ce raccourci. Pour moi, c'est clair: le jeune Finlandais est un futur champion du monde".
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Entendu à Francorchamps à l'occasion du GP de Belgique: "Il y a eu Alain Prost et Ayrton Senna et maintenant il y a Kimi Räikkönen. Trois pilotes qui ont brûlé les étapes pour atteindre la F1. Les deux premiers ont court-circuité le passage obligé de la F2, tandis que le troisième a fait l'impasse sur la F3 et la F3000. Seuls les grands champions peuvent se permettre ce raccourci. Pour moi, c'est clair: le jeune Finlandais est un futur champion du monde". Cette déclaration est de Gérard Crombac, spécialiste de F1. Il est difficile de mettre en doute son avis tant il fait autorité. Le fondateur du magazine Sport Auto couvre le Championnat du Monde de F1 depuis sa création en 1950. "J'ai assisté à plus de 560 GP", confie-t-il en précisant avoir un faible pour l'anneau spadois. "J'ai levé le pied depuis quelques années puisque je n'assiste plus qu'à cinq manches par saison mais je ne manquerais Francorchamps pour rien au monde. C'est tout simplement le plus beau circuit du monde". Eût-il été contemporain, le conteur Andersen, qui en connaît un bout sur la Scandinavie, n'aurait pas manqué de narrer l'étonnante histoire du petit Kimi. Natif d'Espoo, une petite bourgade à quelques encablures d'Helsinki, le jeune garçon qui fêtera bientôt ses 22 ans, naît dans une famille modeste. Son père est conducteur de rouleau compresseur et sa mère employée à la caisse nationale des pensions. "Ce n'est pas le moindre des détails le concernant", confie son agent David Robertson. "Au contraire d'un bon nombre de jeunes loups parvenus en F1, Kimi n'est pas né avec une cuiller en argent en bouche. Sa place sur la grille de départ, il ne la doit qu'à ses qualités intrinsèques". Pour la petite histoire, on notera que Rami, son frère aîné, est -quoi d'autre pour un Finlandais?- pilote de rallye et caracole actuellement en tête du championnat finlandais réservé aux moins de 25 ans. Dès l'âge de 4 ans, les frères Räikkönen reçoivent chacun une vraie petite moto qui leur permet de labourer le jardin familial. Quatre ans plus tard, en 87, Kimi passe aux quatre roues sur un go-kart fabriqué par le paternel. C'est le début d'une histoire d'amour à défaut d'être glamour. Du moins en ses débuts. Inscrit en championat Class Mini et Class Taket Junior, le jeune garçon ne décroche pas les moindres lauriers entre 91 et 94. L'apprentissage est plutôt pénible. Soudainement, en 95, la lumière se fait: Kimi remporte la première course de la Classe A qui lui permet d'être invité à une épreuve à Monaco. Il faudra toutefois attendre 98 pour voir le Nordique truster les couronnes: champion de Finlande de la Classe A, champion de la Class Formula Intercontinental A, champion européen de la classe Super A. Un an plus tard, Kimi junior tâte de la Formule Renault pour le team Haywood pour lequel il décroche un premier podium. L'an 2000 le verra prendre part au championnat britannique de Formule Renault qui compte dix épreuves. Et là, c'est le feu d'artifice: 6 pole positions, 7 records du tour et 6 victoires. La perfide Albion n'avait jamais rien vu de semblable. Sur cette formidable lancée, le petit Finlandais traverse la Manche pour prendre part à trois manches du championnat européen de Formule Renault avec au bout du compte une exceptionnelle fortune: 2 poles, 2 records du tour et 2 victoires. Une performance qui ne manque pas d'attirer l'attention sur sa personne. Un des tout premiers connaisseurs à s'intéresser au destin de Kimi Räikkönen n'est autre que Peter Collins, l'ex-patron de Lotus, le même qui, il y a très exactement dix ans, offrit à un autre Finlandais - Mika Hakkinen- un volant en F1. L'homme qui, on en conviendra, ne manque pas de nez, recommanda chaudement Räikkönen à Keke Rosberg mais le champion du monde des conducteurs 1982 devenu manager déclina la proposition. Robertson sauta sur l'occasion et prit Kimi sous son aile. Suivit alors un impressionnant travail de relations publiques et de promotion qui allait déboucher sur l'impossible: amener en quelques mois le jeune prétendant en F1, en faisant fi de la filière traditionnelle.L'essayer, c'est l'adopterAu cours de l'été 2001, David Robertson frappe à plusieurs portes dont celle de Peter Sauber, le patron suisse de l'écurie qui porte son nom, fondée en 93. Depuis un an, ce dernier savait que Diniz et Salo ne feraient bientôt plus partie de son équipe. Ses premiers choix pour remplacer le duo étaient Heidfeld et Button. Si le premier nommé était disponible -il sera d'ailleurs engagé-, le second en revanche -également un protégé de Robertson- avait déjà signé chez Benetton. L'agent joue son va-tout en proposant à Sauber de tester Räikkönen pendant quelques jours. "J'ai convaincu Peter de lui donner une chance avant que les grandes écuries ne lui mettent la main dessus", explique Robertson. Contre toute attente quand on connaît le prix faramineux d'un tel exercice en moyens techniques et humains, l'Helvète accepte de voir ce que ce jeunot dont il ne connaissait même pas le nom a dans les tripes. "Je ne sais toujours pas pourquoi j'ai accepté", a récemment déclaré Sauber dans une interview accordée à Automobile Magazine. "Mais finalement j'ai dit oui. L'intuition peut-être". Il n'allait pas regretter sa décision. C'est sur le circuit du Mugello que tout ce petit monde se fixe rendez-vous à la fin du mois de septembre pour trois jours d'essais privés. Et là, c'est la révélation. Le jeune homme crève écrans et chronos. "Son premier tour chronométré fut incroyable", se souvient Peter Sauber. "Vraiment spécial. Et après trois tours, j'avais compris que nous avions affaire à un grand talent". Tout autant que la vitesse, c'est l'attitude de Räikkönen qui étonne et séduit. Un calme olympien, des nerfs d'acier, une maîtrise de tous les instants, une simplicité proche de l'effacement mais dans le même temps sans que ce ne soit pour autant contradictoire un culot monstre au point de refuser au patron d'enchaîner six tours d'affilée au lieu des quatre habituels et de suggérer des réglages différents. Au terme de ces journées d'essais, on s'attendait à ce que le jeune garçon se dise impressionné ou à tout le moins séduit par la voiture, l'ambiance, l'opportunité, l'expérience... quelque chose, quoi! Rien de tout ça. Avec cette parcimonie de mots, d'expressions et de sentiments qui le caractérisent désormais, Räikkönen se montra impassible: "Les vitesses atteintes ne m'ont pas choqué. -NDLA: une F1 développe 650 cv de plus qu'une Formule Renault. Je suis presque déçu: je m'attendais à ce que ce soit plus difficile. Je n'ai eu aucun problème d'adaptation. Le feeling est le même que sur un kart". Un self-control rarePour de telles confessions portant atteinte à la sacro-sainte réputation de danger, de difficulté et de caractère surhumain de la F1, n'importe quel autre rookie aurait droit à la bastonnade du milieu et aux lance-flammes des journalistes. Pas l'ami Kimi tant il est vrai que cette froide candeur, un self control inouï et un certain détachement font partie intégrante de sa personnalité. "Rien ne semble impressionner Kimi", explique Robertson. "Je ne l'ai jamais vu en état de nervosité. Mieux, en plus d'une solide dose de concentration, on dirait que la pression déclenche chez lui un regain de calme". Inutile de préciser que le contrat avec l'écurie de Hinwill fut prestement signé. Il restait à réussir l'examen d'entrée. Le plus dur restait à faire: obtenir la Super Licence. Il faut convaincre la FIA (Fédération Internationale de l'Automobile) du talent, de la maturité, de la sagesse et surtout de l'expérience du postulant. C'est sur ce dernier point que le bât blesse. Kimi Räikkönen n'a disputé que 23 petites courses en monoplace. Rien que de la Formule Renault. Pas une seule course de F3000 (sanctionnée par la FIA) à faire valoir. C'est maigre. Très maigre. Des patrons d'écurie expriment quelques réserves envers l'attribution de ladite licence. Des pilotes, Ralf Schumacher et Jenson Button en tête, font part de leurs craintes concernant leur sécurité. La FIA, via son président Max Mosley, fait part de ses doutes... mal fondés quand on sait que le boss a par le passé accordé sans coup férir une super licence à des pilotes aussi "folkloriques" (à ce niveau tout au moins) que Giovanni Lavaggi ou encore Paul Belmondo. Gageons que pas mal de propriétaires d'écuries et de pilotes de F3000 ont aussi ajouté leur grain de frustration et de jalousie de voir un bleu bousculer ainsi la tradition. Jamais en effet, de toute l'histoire de la F1, un pilote n'avait à ce point brûlé les étapes. En guise de test, le Finlandais est condamné à 5.000 km d'essais hivernaux, une "sanction" qu'il va réussir haut la main. Le vote de la Commission de la F1, composée de 25 représentants d'écuries, de sponsors, de motoristes, de fabricants de pneus et bien entendu de Max Mosley et de l'inévitable Bernie Ecclestone est révélateur: 24 voix pour et une seule contre: Mosley! Pas une seule faute!Détail qui a son importance: cette décision tomba le dernier jour d'une série d'essais à Jerez de la Frontera à laquelle prit part Räikkönen dont la maestria sur le mouillé ne passa pas inaperçue. Fait rare au cours de ces tests libres: pas une seule fois sa Sauber-Petronas à moteur Ferrari ne partit à la faute, même par temps de pluie. Pas le moindre petit tête-à-queue, ce qui impressionna grandement tous les observateurs. Robertson explique ainsi le caractère hydrophile de son protégé: "L'aisance de Kimi sous la pluie provient de l'expérience acquise en karting. Il roulait en permanence avec des pneus slick pour la simple et bonne raison qu'il n'avait pas les moyens de se payer des pneus pluie!" Les débuts de Räikkönen dépassent les espoirs les plus fous. A Melbourne, lors du premier GP de la saison actuelle, il termine à la septième place derrière Panis qui sera finalement déclassé un peu plus tard. Le néophyte marque ainsi son premier point. Il accueille la nouvelle avec flegme. A la personne qui lui annonce la nouvelle par téléphone, il rétorque: "Ah bon? Merci". Peu habitués à la retenue et à la discrétion, les groupies gravitant autour du petit monde de la F1 s'étonnent de la réserve du jeune homme. Les journalistes peinent pour lui arracher un simple mot. Prétention, dédain, hauteur? Que nenni. Le garçon est réservé et taciturne. Il reste lui-même tout simplement. Pour son ingénieur de piste, le Belge Jacky Eeckelaert, ce caractère introverti -à ne pas confondre avec égocentrisme- est toute relative: "Je peux vous assurer qu'il communique et plutôt bien, sur le plan technique". Ce qui, n'en déplaise aux sponsors, est bien le plus important. Objet de rumeursAu fil des courses, les critiques s'étiolent aussi vite qu'elle ne se sont articulées. Au nombre de points glanés (9 après le GP de Belgique), Räikkönen est de loin le meilleur bleu du championnat. Grâce à lui et à son équipier Heidfeld, lui aussi un jeune vent prometteur, l'écurie Red Bull Sauber occupe la quatrième place du championnat des constructeurs, juste derrière les inaccessibles Big 3: Ferrari, McLaren et Williams mais devant les autres petits (BAR, Jordan, Benetton, Arrows)... Et comme de bien entendu, les spéculations vont bon train dans les paddocks quant à sa prochaine écurie. Surtout que l'intéressé, dans un rare excès de confidences, a déclaré que le destin l'amènerait un jour à piloter une Ferrari. Même si, courtisé par McLaren, il remplacera Mika Hakkinen la saison prochaine pour cause d'année sabbatique... On avait aussi parlé de lui comme remplaçant de David Coulthard si ce dernier décidait de rejoindre les rangs de Jaguar. Chaque jour qui passait apportait son lot de rumeurs, en tout cas. Finalement, Gérard Crombac posa un intrigant bémol. "Je ne vois qu'un seul problème avec le Finlandais: son manager, qui me semble plus préoccupé à gagner beaucoup d'argent qu'à former un grand pilote. Monsieur Robertson est aussi le mentor du jeune Jenson Button qui file un mauvais coton. Après deux petites saisons de F1, le Britannique possède son manoir, son yacht et ne fait plus grand-chose de bon sur les circuits. Un bon manager se doit de conseiller, d'épauler et de guider son poulain et pas seulement se contenter de le refiler au plus offrant".Bernard Geenen