Non. Je ne suis pas superstitieux. Je n'ai pas porté à chaque match, durant des lustres, le même vieux T-shirt pourri sous ma vareuse, celui avec la grosse tache de sauce andalouse du jour où je me suis tapé un paquet de frites à 80 francs avec deux boulettes chaudes juste avant un hat-trick.
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Non. Je ne suis pas superstitieux. Je n'ai pas porté à chaque match, durant des lustres, le même vieux T-shirt pourri sous ma vareuse, celui avec la grosse tache de sauce andalouse du jour où je me suis tapé un paquet de frites à 80 francs avec deux boulettes chaudes juste avant un hat-trick. D'ailleurs, je n'ai jamais réussi de hat-trick. Je ne suis pas non plus abonné, à l'intérieur de mon short, à un calcif en guenilles que j'aurais étrenné lors du mémorable Belgique-Espagne de 1986 et gardé depuis. Je ne me suis jamais signé en entrant sur un terrain, je ne suis pas un baiseur de ces médailles bénites qui pendouillent au cou, je n'ai jamais brûlé de cierge ni jamais prié Dieu pour gagner un match de foot : faut pas rêver, Dieu n'exauce qu'une fois sur des millions, tu as davantage de chances de réaliser un 6 en jouant au Lotto ! Et encore, je ne me suis jamais soucié de toujours m'installer à la même place dans un vestiaire, je commence indifféremment par lacer la chaussure gauche ou la chaussure droite, et un toss gagné ne m'incite pas à choisir systématiquement le même camp. C'est vous dire. Quoique. Une fois tout de même, j'ai superstitionné pour faire plaisir à ma fille. Elle avait remarqué mon humeur noire, et conclu à juste titre que ça allait me rendre malheureux comme onze pierres de perdre (une fois de plus) le week-end qui suivait. Vu que ma fille a quelques petites relations du côté des rebouteux en Ardenne profonde, elle s'est amenée le jour du match avec une demi-mâchoire de porc au bout d'une ficelle et me l'a passée autour du cou : en rigolant sérieusement, elle m'a dit que tout avait été fait dans les règles, que le cochon avait été trucidé la veille, puis que la mâchoire avait été dûment " programmée " pour la victoire des miens ! C'était répugnant, comme une espèce d'os en forme de flingue, avec une odeur subsistante de sang séché, avec des dents dégueu attestant que ce porc avait toute sa vie fumé comme un Turc. J'ai caché ce bazar sous un pull, une veste de coach et encore un anorak,... et je suis parti à mon match que nous avons gagné les doigts dans le nez ! Mais, ma fille m'ayant prévenu que le sort se retournerait contre moi si je le réutilisais, c'est la seule fois où j'ai employé mon joli pendentif : évidemment, si j'avais été sûr à 100 % de l'efficacité du sortilège, j'aurais suggéré à mon comité d'acheter chaque semaine un cochon à zigouiller, au lieu de claquer le budget à des transferts souvent aléatoires... A part ça, je ne suis pas superstitieux, juste un peu obsessionnel. Par exemple, j'ai un mini-panneau de basket par dessus ma poubelle de bureau : chaque fois û je dis bien CHAQUE FOIS û que je vise l'anneau avec une boulette de papier, il me passe dans la tête un truc du genre -Si tu marques ce panier, tu gagnes ton match dimanche. Ou bien, quand je suis en bagnole dans une avenue à feux rouges, je me dis que chaque feu passé au vert équivaut à un but marqué lors du match suivant, et que chaque feu rouge qui m'arrête signifie un but encaissé ! Même chose à l'entraînement : un ballon qui traîne à proximité d'un des poteaux de béton bordant le terrain, je vise le second avec le premier... si je touche, c'est bon signe pour le week-end ; si je ne touche pas, ça sent mauvais... Ou bien, je jette une couenne de fromage au chien : s'il la rattrape, cette brave bête augure d'une victoire ; s'il la loupe, ce sale clebs m'amènera une défaite ! Ou encore, je me lève, il a gelé sec... je pense illico que si la bagnole démarre du premier coup, c'est tout bon pour dimanche ! Et ainsi de suite, chaque jour que Dieu fait tout au long d'un championnat : la moindre couillonnade que je croise dans mon quotidien, et qui a 50 % de se terminer recto tout comme 50 % de se terminer verso, impossible pour moi de ne pas la référencer à mon match du week-end ! C'est con, c'est pas une vie, c'est la mienne. par Bernard Jeunejean" Ma fille m'a passé autour du cou UNE DEMI-MÂCHOIRE DE COCHON "