6 janvier 1975. Les joueurs de Nottingham Forest attendent calmement l'arrivée de leur nouveau manager, lorsque la porte du vestiaire s'ouvre brusquement. D'un mouvement mécanique, Brian Clough ôte sa veste et l'accroche au mur, comme s'il fréquentait déjà ce vestiaire depuis des années. " Une véritable tornade ", a un jour raconté John Robertson, l'ailier écossais. " Et quel charisme ! Nous nous sommes regardés et nous nous sommes dit : ce gars-là, il sait ce qu'il veut. "
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6 janvier 1975. Les joueurs de Nottingham Forest attendent calmement l'arrivée de leur nouveau manager, lorsque la porte du vestiaire s'ouvre brusquement. D'un mouvement mécanique, Brian Clough ôte sa veste et l'accroche au mur, comme s'il fréquentait déjà ce vestiaire depuis des années. " Une véritable tornade ", a un jour raconté John Robertson, l'ailier écossais. " Et quel charisme ! Nous nous sommes regardés et nous nous sommes dit : ce gars-là, il sait ce qu'il veut. " La nomination de Clough n'était pourtant qu'un fait divers dans les pages sportives. Trois ans plus tôt, il avait conduit Derby County vers un premier titre, mais s'était rendu tellement impopulaire qu'il avait démissionné après une énième dispute avec la direction. Il était alors parti, avec l'intégralité de son staff à Brighton & Hove Albion, actif en troisième division, mais après huit mois, les Seagulls n'occupaient que la 19e place. À Leeds United, il a même été renvoyé après seulement 44 jours. Mais c'était un manager qui se donnait corps et âme pour son club. C'était déjà le cas lors de ses débuts à Hartlepool United, en quatrième division, lorsqu'il collectait des fonds dans les cafés et s'asseyait même au volant du bus de l'équipe. " Nous sommes dans la m... ", a déclaré Clough lorsqu'il a entamé son cinquième job de manager, début janvier 1975. Le City Ground, ce stade érigé sur les rives de la rivière Trent, tombait en ruines. Les trois tribunes debout, plutôt vieillottes, reflétaient le football qui était proposé aux spectateurs. Le club occupait la 13e position en deuxième division, et Clough a organisé une dégustation de vin et de fromage afin d'avoir un peu d'argent pour la première période de transferts. La transformation fut spectaculaire. Comme si Tubize ou Roulers était promu en D1A et remportait le titre dans la foulée, en restant invaincu durant 42 matches, avant de faire main basse sur la Ligue des Champions deux années d'affilée, en s'adjugeant au passage la Supercoupe d'Europe. Inimaginable. Et pourtant, c'est ce qu'a vécu Nottingham. En moins de cinq ans. " Une progression incroyable. De la cave au grenier. Je nous vois encore quitter le stade de Barcelone, après avoir conquis la Supercoupe d'Europe. Il y avait plusieurs rangées de supporters du Barça et nous n'étions pas rassurés à l'idée de devoir traverser la foule pour rejoindre notre bus. Mais, ils se sont mis à nous applaudir par centaines ", se souvient le capitaine John McGovern, qui avait déjà travaillé avec Clough à Derby et à Leeds, et qui a rejoint le club quelques semaines après la joyeuse entrée du manager aux abords de la forêt de Sherwood. " Subitement, Nottingham ne se limitait plus à Robin des Bois. Il y avait toujours Robin des Bois, certes, mais aussi Brian Clough et Nottingham Forest. " D'autres joueurs étaient présents dès le premier jour : Viv Anderson, Ian Bowyer, Tony Woodcock, Robertson et Martin O'Neill, qui entretenait une relation d'amour-haine avec Clough. Le milieu de terrain nord-irlandais avait étudié le droit à l'université de Belfast, mais avait été remis à sa place lors d'une discussion en aparté avec le manager. " Je n'aime pas les gens qui sont plus malins que moi. " " Martin était un élément crucial dans les succès que nous avons connus, mais il était aligné du côté droit. Or, Clough essayait surtout de surprendre à partir de la gauche, où John Robertson était l'homme qui apportait des idées et demandait tous les ballons ", affirme Daniel Taylor, l'auteur de I Believe In Miracles. Robertson était, pour Clough, le Picasso de l'équipe, mais quelques fois aussi le sale Écossais. Il s'habillait de façon rudimentaire, mais avait des pieds en or. " Lorsque des joueurs sont mécontents, je discute 20 minutes avec eux. Et après, nous décidons que c'est moi qui ai raison. " L'humilité n'était pas la qualité première de Brian Clough. " Lorsqu'on perd, ce n'est pas à cause de ma tactique, mais à cause de mes joueurs ". Comme l'a décrit l'un de ses meilleurs amis, Sir Michael Parkinson qui présente depuis plus de 20 ans une émission sur la BBC : " L'homme peut être à la fois adorable et impossible, malin et nigaud, attrayant et rebutant. Et tout cela le même jour. " Clough, un alcoolique notoire qui luttait déjà contre ses démons au début des années 70 et qui a subi une greffe du foie 20 mois avant sa mort (en septembre 2004), mais aussi un homme du peuple et un socialiste jusqu'au bout des ongles qui, avec toute son équipe championne de Derby County, était resté 24 heures d'affilée aux côtés des mineurs qui avaient dressé des piquets de grève. " La leçon d'aujourd'hui, c'est que vous devez prendre conscience qu'en tant que footballeur, vous menez la belle vie par rapport à ces garçons qui, chaque jour, descendent plusieurs centaines de mètres sous terre pour un salaire de misère. " " Les années Clough étaient synonymes de bonne humeur et de plaisir, nous n'avions pas du tout l'impression d'aller au boulot ", avance McGovern, pour démentir ceux qui insinuaient que le manager ne laissait jamais rien passer, et qu'il n'avait de cesse de surprendre. Il pouvait se montrer incroyablement agressif, comme Tony Woodcock l'a appris à ses dépens, mais lorsque son attaquant lui a demandé s'il pouvait bénéficier d'un jour libre pour son mariage, Clough a réservé deux billets d'avion et un hôtel à Jersey pour les tourtereaux. " Tu peux rester toute la semaine, mon vieux. " Une énigme, toujours imprévisible. Le chauffeur du bus pouvait fumer 20 cigarettes pendant le trajet, mais lorsque Clough a discuté avec son collègue Cesar Luis Menotti au Camp Nou, il a ôté la cigarette de la bouche de l'Argentin. " Ce n'est pas bon, tu devrais le savoir. " L'entraîneur qui a conduit l'Argentine au titre de champion du monde en 1978 a attendu que Clough disparaisse, et a allumé une nouvelle cigarette. Mais l'Anglais est revenu et a refait le même geste... Il a dû s'adapter à l'évolution du monde du football. En septembre 1977, lorsque Peter Shilton a signé son contrat au City Ground, il a été l'un des premiers footballeurs anglais à se présenter aux côtés d'un agent. Il était même accompagné par deux hommes tirés à quatre épingles. Le manager les attendait, habillé de sa veste verte traditionnelle, d'un short de football et de chaussures usées. " Il s'est caché derrière la porte, et lorsque je me suis retourné, j'ai vu mes deux agents au sol. Brian les avait fait trébucher avec sa raquette de squash ", dit Shilton. Il ne comprenait rien aux agents, Archie Gemmill en a également fait l'expérience. Lorsque son représentant a demandé un peu de temps pour régler le transfert, Clough s'est présenté le soir même au domicile du milieu de terrain écossais. Gemmill a répondu qu'il ne signerait pas tout de suite et qu'il voulait aller se coucher. Clough s'est alors allongé sur le tapis devant le feu ouvert. " Alors, je reste dormir ici. " Le lendemain matin, alors que l'épouse de Gemmill préparait le petit déjeuner, Clough est entré dans la cuisine en short de boxeur et a demandé : " Alors, on peut signer maintenant ? " Sa paroles pouvaient parfois blesser, mais à d'autres moments, il était le prophète de Nottingham. Lorsqu'à Trent Bridge, un endroit tristement célèbre pour les suicides qui s'y déroulent, il a vu un jeune homme sur le point de sauter, il est descendu de sa voiture et a discuté avec lui tellement longtemps qu'ils ont fini par tomber dans les bras l'un de l'autre. " Ne fais pas cela, mon gars. Tu ne peux pas décevoir ta maman. " Clough a été élu Habitant du Mois, mais n'a jamais rappelé ce fait dans aucune biographie. Il aimait pourtant les flatteries, c'est sûr. Lorsque Paper Lace, un petit groupe local de Nottingham, a atteint les sommets des hit-parades européens après le titre de champion d'Angleterre de 1978 avec la chanson We've Got the Whole World in Our Hands, il a acquiescé en écoutant le passage qui lui était consacré. We're gonna winWe're gonna win everythingSo stand up and and sing for Cloughy the kingLui-même aimait beaucoup Frank Sinatra. Tous les vendredis midis, lorsqu'il écrivait les noms des joueurs sélectionnés pour le match sur une feuille de papier, il faisait jouer Ol' Blue Eyes. Parfois, il se levait et se mettait à danser. Les journalistes trouvaient toujours cela étrange. " C'est Sinatra, les gars. Vous savez qu'il m'a rencontré un jour ? " Clough n'était pas un adepte de l'attaque à outrance, il optait plutôt pour un football soigné et parfois cynique. La première finale européenne, en 1979 contre Malmö, en est la parfaite démonstration. Juste avant le repos, Forest a pu compter sur un coup de génie de TrevorFrancis. " Un mélange de fraîcheur et de visages tendus, qui étaient habitués à se battre pour chaque ballon ". C'est de cette manière que les journaux décrivaient l'équipe qui, quelques semaines plus tôt, avait éliminé le grand favori, Cologne, en demi-finale. Le match aller, en Angleterre, s'était terminé sur le score de 3-3, et sur les bords du Rhin, Bowyer a propulsé les siens dans la légende. Un étrange mélange, savamment concocté par Clough et - surtout - par Peter Taylor, l'assistant avec lequel il avait déjà collaboré à Hartlepool United et à Derby County (champion d'Angleterre en 1972) et qui a débarqué au City Ground en juillet 1976. Un moment-clef. Kenny Burns était l'indomptable attaquant de pointe de Birmingham City. Lorsque Clough s'est mis en tête de l'acheter, son président ne lui a donné qu'un seul conseil : " Surtout pas. Ce gars n'apporte que des ennuis. " Clough a transformé ce modeste attaquant en pilier de la... défense. Aux côtés du Bobby Mooreécossais, comme Taylor l'appelait, on trouvait Larry Lloyd, acheté pour une bouchée de pain à Coventry. Sa prime à la signature ? Une machine à laver du club. Frank Clark a été transféré gratuitement de Newcastle, et la transformation de Garry Birtles fut spectaculaire : ce footballeur amateur, qui installait des tapis pour gagner sa vie, avait été acheté en 1976 pour 3.100 euros à Long Eaton United. Quatre ans plus tard, il débutait comme attaquant en équipe nationale anglaise. Clough était passé maître dans l'art du team-building et des petits jeux psychologiques, à une époque où ces termes devaient encore être inventés. Interrompre l'entraînement après cinq minutes et envoyer les joueurs au bois pour cueillir des champignons sauvages, ou aller de porte en porte avec les joueurs pour chanter JingleBells : cela faisait partie des habitudes. Un jour, alors que le bus était en route pour l'aéroport et que Birtles s'est plaint à propos de " ce fichu match amical au Koweït ", Clough a demandé au chauffeur du bus de s'arrêter, a stoppé une voiture qui arrivait dans le sens opposé, y a installé son attaquant et a jeté sa valise sur la banquette arrière. " À Nottingham, svp. " Contre le grand Ajax, il a surpris tout le monde en pratiquant un football offensif rarement vu jusque-là (2-0). Pour le match retour à Amsterdam, il avait programmé une promenade à travers les quartiers chauds et une soirée dans un coffee shop. Et quelques heures avant la finale à Madrid, où John Robertson inscrira le seul but du match contre Hambourg, le gardien Peter Shilton s'est entraîné en plongeant dans un... rond-point situé sur une route très fréquentée : le seul endroit avec un peu de gazon qu'il avait trouvé près de l'hôtel. " Nous étions une comète. Nous brûlions intensément, mais pas assez longtemps. Mais, les gars, qu'est-ce que nous avons brillé à un certain moment ". C'est ainsi que McGovern a résumé les cinq années dorées ( Voir la chronologie). La période qui a suivi la vente de la meilleure génération qui ait porté le maillot rouge aux trois bandes, n'a été qu'une pâle copie. Il y avait trop de jeunes joueurs, Clough l'a constaté également. " Notre problème, ce ne sont pas les blessures, mais l'acné ! " Le 8 mai 1993, 18 ans et 994 matches après sa joyeuse entrée, le rideau est tombé sur le festival Clough. Le club connaissait des difficultés financières et a quitté la Premier League, récemment créée. Clough s'est alors retiré du monde du football. Le dernier but de son Forest a été inscrit par un certain Nigel Clough, son... fils. Il a levé le pouce, les supporters étaient en larmes dans la tribune. Même sa première relégation avec Nottingham n'a pas altéré son ego. " L'eau de la rivière Trent est magnifique. Je suis bien placé pour le savoir, car j'ai marché dessus pendant 18 ans. " Et : " Rome ne s'est pas construite en un jour, mais on ne s'est pas adressé à moi pour la construire. " Ou encore : " Je ne suis peut-être pas le meilleur entraîneur du monde, mais je figure certainement sur la première marche du podium. "