Ce sont des images fortes qu'on n'est pas près d'oublier. Un homme couvert de boue qui tient sa bécane le plus haut qu'il peut, s'allonge ensuite sur l'herbe et se met à chialer. D'abord seul, ensuite dans les bras de son soigneur, puis dans ceux de Heinrich Haussler. La célébration tout en émotions de Sonny Colbrelli au vélodrome de Roubaix, ça va rester, c'est sûr.
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Ce sont des images fortes qu'on n'est pas près d'oublier. Un homme couvert de boue qui tient sa bécane le plus haut qu'il peut, s'allonge ensuite sur l'herbe et se met à chialer. D'abord seul, ensuite dans les bras de son soigneur, puis dans ceux de Heinrich Haussler. La célébration tout en émotions de Sonny Colbrelli au vélodrome de Roubaix, ça va rester, c'est sûr. Quelques mois plus tard, il nous accorde un entretien exclusif sur la Costa Blanca, où son équipe est en stage. Il nous explique qu'il a souvent revu ces images. Et il confie, sans pudeur: "Chaque fois, je ressens à nouveau la même émotion et je suis de plus en plus heureux." Depuis cet exploit, la vie du champion d'Europe a bien changé. "Mon téléphone n'arrête pas de sonner. L'interruption hivernale a été vraiment intense, j'ai participé à des remises de prix, je me suis plié à d'autres obligations, mais je suis déjà focus sur 2022." Malgré l'abondance de sollicitations, il nous accorde cette interview avec le sourire. L'ambiance est bon enfant. Mais quand même, il y a un sujet tabou. En fin de conversation, on se risque à prononcer le terme "descente de police", et là ça ne traîne pas. On a à peine fini notre phrase que le chef presse de Bahrain Victorious intervient fermement: " Basta! Stop! La direction de l'équipe a donné sa version de l'affaire dans un communiqué de presse. On a demandé à nos coureurs de ne pas faire le moindre commentaire sur cette affaire." OK... On revient sur le 3 octobre... Quand tu y repenses, avec le recul, comment s'explique ton torrent d'émotions? SONNY COLBRELLI: C'était un pur bonheur, après autant d'années de sacrifices, autant d'années pendant lesquelles j'ai attendu un exploit. Je n'ai pas attendu d'avoir 31 ans pour avoir l'ambition de gagner de grandes courses, puis subitement, toutes les pièces du puzzle se sont emboîtées. Le résultat, c'est cette année extraordinaire, couronnée par ma victoire à Roubaix. Tu te reconnais quand tu revois ces images? COLBRELLI: J'ai aussi eu des émotions fortes quand j'ai gagné le championnat d'Italie et l'EURO. C'est tout moi, ça. Ne crois surtout pas que je faisais semblant ou que je me forçais à pleurer. C'était complètement spontané. Comment tu expliques ta percée soudaine? COLBRELLI: Je suis sûr que ça m'a aidé de travailler avec une coach mentale, Paola Pagani. J'ai aussi constaté que j'étais devenu un autre coureur en m'entraînant beaucoup en altitude. Il n'y a donc pas qu'une explication. Qu'est-ce qui t'a poussé à accepter l'aide d'une coach mentale? COLBRELLI: J'ai commencé il y a deux ans, à une période difficile de ma carrière. Je faisais le maximum, mais les résultats ne suivaient pas. Filippo Pozzato, qui travaille avec mon agent Luca Mazzanti, m'a conseillé d'essayer. Il y était passé aussi. Pour tout te dire, je n'étais pas du tout convaincu. Mais entre-temps, j'ai complètement changé d'avis. J'aurais peut-être même dû consulter plus tôt. Qu'est-ce qu'elle t'a apporté? COLBRELLI: En deux ans, j'ai complètement changé ma façon de vivre les courses. Je ne me mets plus trop de pression, et de temps en temps, j'ose changer ma tactique. Le championnat d'Italie est peut-être la course où je me suis le plus surpris moi-même. Ça a été un moment charnière de ma carrière. Ce jour-là, un déclic s'est produit dans ma tête, je me suis rendu compte que je ne devais plus attendre pour être au final battu par des gars plus rapides. C'est ce que je faisais avant. Je sais que je ne suis pas un pur sprinteur comme Caleb Ewan, Mark Cavendish ou Sam Bennett. Donc, il fallait que je fasse ma course et que j'anticipe. Avant le championnat d'Italie, je n'avais jamais gagné comme ça. Entre-temps, c'est souvent en partant de loin que j'ai remporté des courses. J'ai fait ça au championnat d'Europe, au Tour du Benelux et à Paris - Roubaix. L'année passée, tu t'es plus d'une fois calé comme un roi dans la roue d'adversaires. Tu l'as fait derrière Fausto Masnada au championnat d'Italie, derrière Remco Evenepoel à l'EURO et derrière Mathieu van der Poel à Paris - Roubaix. Dans ces moments-là, comment ça se passe dans ta tête? COLBRELLI: C'est difficile de réfléchir parce qu'on n'a tout simplement pas le temps. Mais il y a un domaine dans lequel j'ai beaucoup progressé: je sens maintenant beaucoup mieux les gars qui ont des meilleures jambes que moi et ceux qui sont capables de sortir pour aller jusqu'au bout. C'est très important que je sois capable de jauger mes adversaires. Dans ces courses, j'ai pu suivre des coureurs qui m'ont amené jusqu'à l'arrivée. À ma connaissance, aucun règlement ne dit que celui qui a fait le plus de kilomètres devant doit nécessairement gagner... Et les entraînements en altitude, qu'en est-il est exactement? COLBRELLI: Avec mon entraîneur, Paolo Artuso, on avait déjà remarqué les années précédentes que les stages en altitude me faisaient du bien. L'année passée, on a choisi d'y passer encore plus de temps. Deux fois en début de saison, puis à nouveau avant et après le Tour de France. J'ai aussi allongé mes stages par rapport à ce que je faisais avant. Celui que j'ai fait après le Tour n'a pas été facile. Quand tu sors d'une longue course à étapes, tu as surtout envie de te reposer. Je ne suis resté que quatre jours à la maison, puis je suis parti en altitude avec ma famille pour préparer la fin de la saison. C'était une bonne décision. Par contre, tu n'as pas eu en début de saison le niveau que tu as eu dans les dernières courses de l'année. COLBRELLI: Non, mais ce n'était pas comparable. On avait misé sur une autre approche, elle n'a pas vraiment porté ses fruits. J'ai pris le départ de Milan - Sanremo avec seulement trois jours de course dans les jambes: Het Nieuwsblad, Kuurne et le Trofeo Laigueglia. J'étais en forme, mais pas top. Et je n'ai pas brillé dans les classiques que j'avais cochées sur mon calendrier, comme le Tour des Flandres et l'Amstel. Mais bon, on apprend de ses erreurs. Ça veut dire que tu changes ton fusil d'épaule cette année? COLBRELLI: Je commence à nouveau avec le Nieuwsblad et Kuurne. Mais avant ça, je fais un stage en altitude, plus long cette fois, comme celui que j'avais fait après le Tour. Après les premières courses, je ferai aussi une course à étapes, Paris - Nice ou Tirreno - Adriatico. Tu vises quelles courses en priorité? COLBRELLI: Mon premier grand objectif, c'est Milan - Sanremo. Je veux être au meilleur de ma forme à partir de ce moment-là. Après, je me concentrerai sur les classiques belges, l'Amstel et Paris - Roubaix. Quelle classique te fait le plus flasher? COLBRELLI: Milan - Sanremo est la classique italienne par excellence. À l'Amstel, j'ai déjà fini sur le podium. Mais la course qui m'a toujours le plus interpellé, et où je veux maintenant faire quelque chose, c'est le Tour des Flandres. Quand j'étais gosse, je le regardais à la télé, j'étais impressionné par les pavés et la foule au bord des routes. En fait, dès que tu prends le départ d'une course en Belgique, tu remarques la passion pour le sport, le vrai cyclisme. En 2017, tu avais déjà 27 ans quand tu as découvert le Tour des Flandres. COLBRELLI: C'était ma première année WorldTour. Je ne l'ai découvert qu'assez tard parce que j'avais un long contrat avec Bardiani et je ne pouvais pas m'en défaire. C'est frustrant, j'imagine? COLBRELLI: Frustrant, je ne dirais pas. J'essayais en permanence de me donner à 100% pour montrer que je méritais ma place sur le WorldTour. J'ai pu franchir le pas quand j'ai terminé troisième de l'Amstel. Mais je trouvais dommage d'avoir dû rester cinq ans sur des courses pro-continentales avant de pouvoir aller enfin sur le WorldTour. Ça aurait dû se faire quelques années plus tôt. J'ai aussi eu la malchance de ne pas avoir été à mon meilleur niveau au moment où j'avais la possibilité de changer d'équipe. Je n'avais pas fait une bonne saison, j'avais eu la mononucléose, donc je n'étais pas top et c'est pour ça que j'ai dû rester chez Bardiani. D'un autre côté, je me dis que si j'avais fait la transition plus tôt, je me serais peut-être retrouvé dans une équipe où je n'aurais pas eu le même rôle et je n'aurais pas accumulé les mêmes résultats entre-temps. Chez Bahrain, j'ai été considéré comme un leader dès le premier jour. Après la saison que je viens de faire, j'aurais évidemment pu signer dans un paquet de grosses équipes, mais je tiens à ce projet. Je suis un des seuls coureurs présents ici depuis les débuts de Bahrain en 2017, j'ai grandi avec ce groupe. Dans ton premier Tour des Flandres, tu as directement fini à la dixième place. Pendant le même printemps, tu as terminé septième de l'E3 et tu as gagné la Flèche Brabançonne. Mais tu as encore dû attendre quatre ans pour vraiment percer dans les classiques. COLBRELLI: Ma première année sur le WorldTour a été très bonne. Mais pendant les saisons qui ont suivi, ça n'a pas fonctionné comme je l'espérais dans les classiques. Peut-être que j'étais prêt physiquement, mais pas encore mentalement. Dans ce sport, la tête est très importante. Je me mettais trop de pression. Tu as fini par croire que tu ne décrocherais jamais une grande victoire? COLBRELLI: Certainement. Mais quand j'avais des pensées négatives à propos de ça, j'essayais de les balayer. Pendant toutes ces années, je n'ai jamais perdu mes convictions, mes envies de faire quelque chose de grand. Ma victoire à Roubaix, c'était ma récompense pour tous ces efforts, pour mon envie d'y croire partout et tout le temps. Après ta fantastique campagne 2021, tu prendras le départ des classiques avec un statut différent. COLBRELLI: C'est sûr qu'on me regarde différemment. On ne me voit plus comme le Sonny d'il y a un an. Mais moi, je me sens toujours le même, rien n'a changé. L'année passée, des gars comme Masnada, Evenepoel et Van der Poel t'ont encore tiré dans leur roue jusqu'à l'arrivée. Mais ils ne le feront probablement plus. COLBRELLI: C'est clair, ils ne tomberont plus dans le même piège. Cette année, je ferai partie des favoris au départ de chaque course. Ça va me compliquer la tâche et ça veut dire que je devrai courir encore plus avec ma tête. Je vois ça comme un défi. Ça ne te fait pas un peu peur? COLBRELLI: Non. Quand tu as conscience d'avoir bien travaillé, de t'être entraîné à 100%, tu peux être serein au départ. Je serai déçu si je ne refais pas les mêmes résultats qu'en 2021, mais toutes les saisons ne peuvent pas non plus être aussi fructueuses. Il y a un an, on considérait qu'il y avait trois grands noms dans le peloton: Van Aert, Van der Poel et Alaphilippe. On doit maintenant t'ajouter à la liste? COLBRELLI: Je pense pouvoir dire que je fais maintenant partie des meilleurs coureurs du monde, si on regarde le classement UCI. Je suis sixième. J'ai prouvé l'année dernière que je pouvais rivaliser avec ces grands noms. J'espère continuer à pouvoir le faire dans les prochaines années. Qu'est-ce que tu veux encore atteindre avant d'arrêter? COLBRELLI: Gagner le plus possible, mais aussi être utile aux jeunes parce qu'il y en a qui n'arrivent pas à faire des résultats et ils se découragent. Moi, si j'ai gagné ces courses importantes à 31 ans, c'est parce que je n'ai jamais cessé de rêver et de me donner les moyens pour réaliser mes rêves. Et si tu ne devais plus gagner qu'une seule course avant la fin de ta carrière? COLBRELLI: Je prends le championnat du monde parce que ce titre te permet de rouler pendant une année complète avec un maillot très spécial. Cette tunique m'a toujours fait rêver. Qu'est-ce que tu penses du parcours en Australie? COLBRELLI: Je ne l'ai vu que sur papier, on doit encore le découvrir sur place, mais il ne semble pas simple. J'ai l'impression qu'il est plus fait pour des coureurs de classiques comme Alaphilippe et Van Aert, des gars qui ont fait la loi à la dernière édition. Donc c'est un tracé qui te convient aussi? COLBRELLI: Certainement. Le Mondial est à coup sûr un de mes objectifs cette année. Je vais tout faire pour être prêt, comme je l'étais en 2021. J'espère simplement que ça se finira mieux pour moi. Tu étais avec Alaphilippe jusqu'au moment où il a mis le feu. Après ça, tu n'as plus joué aucun rôle et tu as fini dixième. Qu'est-ce qu'il t'a manqué? COLBRELLI: Ce jour-là, je me suis focalisé à fond sur Van Aert et Van der Poel. Dans ma tête, et je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas trop calculé Alaphilippe. Alors que c'est un gars que tu ne peux jamais laisser partir. Il était clairement imbattable. Après ce que tu as gagné l'année passée, tu as l'impression qu'une nouvelle carrière commence pour toi? COLBRELLI: Pourquoi pas? On dit que le bon vin se bonifie avec les années. Je vais peut-être devenir encore meilleur à 31 ans? Le plus important, c'est de confirmer ma cuvée 2021. De montrer que ce n'était pas un accident heureux. C'est mon grand objectif cette année.