La jeune Aisvana (14 ans) se tient bien droite au domicile des parents Vargas. Elle porte de longs cheveux noirs en tresses et, pendant qu'elle dessine, elle sourit timidement en dévoilant son appareil dentaire. L'air conditionné ronronne en musique de fond : indispensable dans ce pays où les températures ne descendent jamais sous les 20 degrés.
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La jeune Aisvana (14 ans) se tient bien droite au domicile des parents Vargas. Elle porte de longs cheveux noirs en tresses et, pendant qu'elle dessine, elle sourit timidement en dévoilant son appareil dentaire. L'air conditionné ronronne en musique de fond : indispensable dans ce pays où les températures ne descendent jamais sous les 20 degrés. En cette soirée étouffante, Marbelis et Pedro, les parents de Ronald, ont convié pratiquement toute la famille et les amis proches pour nous parler du footballeur. Ça grouille de parents, grands-parents, tantes, oncles, cousins, cousines, amis et voisins. Pour beaucoup, c'est l'occasion de se revoir et de se communiquer les dernières nouvelles. Dans ce brouhaha continu, Aisvana s'applique sur ses dessins et nous confie à propos de son cousin, son aîné de dix ans : " Ronald est quelqu'un de magnifique. Parce qu'il connaît ma passion pour le dessin, il m'a fait parvenir des cahiers de dessins de Belgique. Je tente de le dessiner d'après des photos. Ce n'est pas toujours facile. A chaque dessin j'indique la date et je signe. Parfois, j'y ajoute un court texte. " Du fond de la véranda, calée dans un fauteuil de cuir noir, maman Vargas écoute distraitement les conversations multiples qui se déroulent dans les pièces adjacentes. Elle ne peut pas comprendre. Il y a vraiment trop de bruit. Mais elle devine. " Ronald était un jeune très actif, un super sportif, un garçon drôle et charmant devenu un excellent footballeur au c£ur d'or ". Sa grand-mère Tula Machado se souvient qu'il n'avait guère d'appétit quand il était petit : oui aux friandises, non aux aliments consistants. Marbelis et Pedro habitent une maison dans l'un des beaux quartiers de Guatire, une petite ville à une quarantaine de kilomètres de la capitale, Caracas. Le quartier est délimité et protégé : pour y entrer il faut au préalable décliner son identité à un petit poste de garde. Ronald n'a pas été élevé ici. A l'époque, ses parents occupaient une maison dans un quartier un peu moins huppé, néanmoins réservé à la haute classe moyenne. Pedro était comptable et Marbelis fonctionnaire. Elle occupe encore partiellement son emploi mais rejoint souvent son mari et son fils en Belgique : " Parce qu'ils ont besoin de moi là-bas. "Pedro a renoncé à son boulot pour mieux assister son fils. Ils témoignent de beaucoup de connivence : " Un jour, Ronald s'est présenté à moi, blanc comme un linge, pour m'annoncer qu'il avait brisé une vitre de la voiture en shootant ! Il croyait que j'allais le punir. Je lui ai simplement dit que la prochaine fois il devait faire plus attention et mieux maîtriser son ballon... "Jorge Avila, un voisin devenu le padrino (parrain) de Ronald intervient : " Ces choses-là arrivaient couramment. Ici, les jeunes étaient sans cesse actifs : football, baseball, basket, volley, et tout ce que vous pouvez imaginer. " Sur une étagère dans son living sont rassemblées trois photos : une de son fils, une autre de sa fille, et une troisième de son filleul. " Mon seul regret est que le grand-père de Ronald, le père de sa maman, n'ait pas connu cette réussite. Il est mort de la maladie de Parkinson. Il avait une stature magnifique, grand sportif également. Ronald tient beaucoup de lui ". Le Colombien Ciro Medina, autre voisin dont le fils Juan a marié la s£ur de Ronald, Patricia, nous confie : " En temps que Colombien, je me suis toujours davantage intéressé au foot que les Vénézuéliens, plus accros au baseball. Mon fils jouant déjà au football, je suis le premier à avoir amené Ronald assister à un match et à l'entraîner dans la spirale foot. C'est comme ça que tout a commencé ! " Roberto Ortiz, copain de Ronald, affirme que son ami était doué en tout : " Il était toujours le meilleur. Et même face aux plus âgés. Se bagarrer ? Non, ça il ne faisait pas. Il avait aussi beaucoup de succès auprès des filles. Ronald était surnommé el Negro (le Noir) et lorsque nous allions à une petite fête il était rapidement entouré de demoiselles et ne restait jamais très longtemps tout seul... " Le lendemain, en route pour l' El Colegio San Jose, où Ronald a effectué ses études. Marbelis conduit " à la vénézuélienne " la Chevrolet Aveo grise avec vitres blindées - comme pratiquement toutes les voitures ici. Pas de priorité, peu de respect pour les piétons et conduite à une main, l'autre posée sur le klaxon. La route se trouve dans un état détestable ! Pedro s'énerve sur l'état du réseau routier : " Comment est-il possible d'avoir des routes aussi mal entretenues dans le pays qui possède les plus grandes réserves de pétrole au monde ?" En outre, les routes ont souffert des inondations les plus importantes depuis 40 ans. Sur les façades de certains murs ou de carcasses de voitures laissées à l'abandon, on peut observer la hauteur atteinte pas les flots de boue. Marbelis explique : " Pour aménager de nouveaux lotissements destinés à de nouvelles constructions, on a détourné le cours de la rivière Santa Cruz. Depuis, celle-ci sort régulièrement de son lit, entraînant dégâts et misère sociale. C'est aussi l'une des raisons qui active le sentiment dans la population que le Venezuela est sans doute l'un des pays les plus riches du monde mais le plus mal gouverné. L'étoile du président Hugo Chavez pâlit... " El colegio San José se trouve sur une hauteur qui offre une très belle vue sur les environs. Les bâtiments sont en bon état et les classes bien aménagées et coquettes. Pedro : " San José est l'une des meilleures écoles de la région. Nous avons eu de la chance de pouvoir y inscrire notre fille Patricia. Et grâce et sa bonne scolarité, il y a également eu place pour Ronald. Mais lui, en revanche, a causé pas mal de soucis ! ". Dans l'une des classes, le père va s'asseoir avec un clin d'£il sur l'un des bancs qui avait la préférence de Ronald : celui du fond. Marta, la directrice administrative, se souvient très bien de Ronald. " Il ne tenait pas en place. Toujours occupé à jouer avec une balle ou un autre jeu. Il fallait un peu le booster pour étudier car ce n'était pas son activité favorite. Tout le monde le connaissait. J'ai dû quelques fois le rappeler à l'ordre. Il ne respectait pas les règles. Par exemple, il enlevait ses bas en classe. Il marchait souvent à contre courant. Ici, on ne punit pas les enfants. Ce n'est pas notre philosophie. Notre idéologie n'est pas celle de la peur mais du dialogue. Ronald étudiait juste ce qu'il fallait pour réussir. Vu que ses parents travaillaient, il était semi-interne. Il arrivait à 7 heures du matin en bus et assistait aux cours jusqu'à midi. Après le déjeuner, il y avait une demi-heure de repos. Puis les élèves s'appliquaient à leurs devoirs et leçons avec assistance des professeurs. A partir de 15 heures, c'était sport : basket, baseball, football, natation... A 18 heures le bus reconduisait les enfants à la maison. Après trois heures de sports, ils étaient prêts à s'endormir. " De l'école, nous nous rendons au terrain de football, El Estadio Guido Blanco, où l'on a réuni plusieurs entraîneurs de jeunes qui ont eu Ronald sous leur direction. Une centaine de places debout couvertes, une buvette branlante et un terrain qui a visiblement souffert des inondations. Les cinq sont là : Edgard Charris, Nestor Ramirez, Rafael Neihme, Pedro Canas et Guido Blanco en personne, une personnalité grisonnante qui a sorti le foot de terre à Guatire. Il se présente comme " l'entraîneur qui a entraîné les entraîneurs de Ronald "... Habillé d'un pantalon de training gris et d'un polo bleu, il nous accueille chaleureusement. Quand il parle de Vargas ses yeux pétillent et il nous demande de sa voix rauque à la Louis Armstrong si on a vu son magnifique but inscrit contre le Brésil à Boston il y a trois ans et qui l'a fait connaître. " Ce n'était pas une surprise pour moi ! Ce goal-là je le lui ai vu inscrire plusieurs fois, ici, sur ce terrain ! C'était un diamant, un génie. Un joueur de cette trempe on le rencontre peut-être trois fois dans sa vie d'entraîneur. Je retiens surtout son style. Quand il est arrivé chez moi au Real Guatire, il était déjà passé par d'autres clubs. Mais pour moi, c'était évident : quand " ese flaco " (le fluet) montait au jeu, tout changeait. Il était capable de faire chavirer une rencontre, non seulement ici mais également en équipe nationale du Venezuela. Il l'a fait aussi à Bruges dans ce match contre Toulouse en déposant un ballon exceptionnel sur la tête d' Ivan Perisic pour l'égalisation à la dernière minute en poule de l'Europa Ligue. Avant de partir pour la Belgique je lui ai dit : - Attention. Là-bas le climat est très différent. Soigne-toi bien. Si tu es blessé, prends ton temps pour récupérer. Ne pense pas à l'argent, mais à ta santé. Et n'aie crainte : tu montreras là aussi ta grande créativité. " Le nom de Ronald Vargas déclenche également un sourire sur le visage de Pedro Canas, ancien international et entraîneur de Vargas chez les jeunes à Vasco de Gama. Lui aussi se souvient du but de Ronald face au Brésil : " J'étais très ému car des buts de ce genre, je lui en avais vu réaliser d'autres. Du pied gauche ou du pied droit, peu lui importe. C'est un joueur formidable. "Le jeune Edgard Charris s'est occupé de Vargas lors des séances sportives à l'école : " Il brillait dans toutes les disciplines. Ses grandes qualités sont innées. Malgré son aspect fluet, il faisait l'admiration de tous. A dix ans, il possédait déjà une grande vitesse, une technique presque parfaite et surtout cette grande adresse ". Nestor Ramirez intervient à son tour. " Grâce à Ronald j'ai pu mettre sur pied une équipe de futsal à Casarapa, un petit village voisin. Il faisait la loi. Les autres le suivaient partout. J'ai profité de son aura pour créer notre petit club de futsal. Il avait 12 ans seulement mais était déjà très engagé et consciencieux. Quand il entame quelque chose, il va jusqu'au bout. C'est un aspect de sa personnalité qu'on n'évoque pas assez souvent. Mon intention était de créer quelque chose de durable pour occuper ces jeunes et leur éviter de filer du mauvais coton. Ronald était un cadeau du ciel pour réaliser une telle entreprise. Aujourd'hui encore, il est une personnalité à laquelle des jeunes veulent ressembler. "Ricardo Machado estime également que Vargas exerce toujours une grande influence sur les jeunes. Machado est le coordinateur de l'école de football Virgen de Fatima où Ronald s'est beaucoup manifesté : " Il n'est pas seulement un symbole à Guatire mais dans tout le Venezuela. "Il est 8 heures du matin et le trajet de 40 kilomètres de Guatire au centre de Caracas nous a pris deux heures de temps. En cause : les embarras de la circulation. Notre chauffeur Manuel Toro, un cousin de Ronald, a fait le plein d'essence : 2 à 3 de nos centimes pour 1 litre ! " Ici, l'essence est moins chère que l'eau ", rigole-t-il. Chita Sanvincente s'est installé en haut de la vieille tribune du complexe d'entraînement de Real Esppor, un des trois clubs de Première division de la capitale, d'où il observe les évolutions des jeunes : " Le problème du football vénézuélien c'est essentiellement l'infrastructure déficiente. Il y a des stades mais pas assez de centres d'entraînement. Excepté le FC Caracas, premier club du pays. Là, il existe de l'organisation, une vision et des infrastructures. Chez tous les autres, c'est la misère. " Sanvicente confirme les difficultés de circulation : " Ronald passait deux à trois heures par jour pour venir de Guatire s'entraîner ici au FC Caracas. C'est un effort que peu de jeunes sont encore capables d'assumer. "A 46 ans, Chita est l'entraîneur le plus titré du Venezuela. Il parle avec fierté de Vargas : " Il était très maigre quand il est venu ici dans l'équipe des U15 et je le trouve d'ailleurs toujours assez flaquito. Mais j'ai dit tout de suite au président : - Ce garçon est différent.Ilvaut de l'argent. Il doit aller à l'étranger. Ce n'était pas ses buts qui m'impressionnaient mais sa manière d'évoluer. Avec élégance et style. Mais il était déjà vulnérable niveau blessures. Il a longtemps souffert d'une petite déchirure dans un orteil par exemple. Ronald est venu de la périphérie et n'a pas été élevé au rythme des entraînements exigeants d'un club de D1 de la capitale. A 15 ans, il était déjà trop tard et ça lui joue encore des tours aujourd'hui. En revanche, je suis persuadé qu'il n'a pas atteint ses limites. J'ai connu beaucoup d'Espoirs à Caracas mais Ronald est le plus talentueux et ça me plaît de les voir évoluer à l'étranger, comme Roberto Rosales. Pourtant beaucoup de joueurs estiment que je suis très dur, un dictateur ! Aujourd'hui, ils me détestent, demain ils m'honoreront. Ronald aussi a eu des problèmes avec moi. Je lui disais : le football ne se joue pas sur deux mètres carrés ou seulement quand on a le ballon. Il faut conquérir le ballon et plonger dans les espaces. Quand tu pourras faire tout cela, je n'aurai plus rien à t'apprendre. Voyez sa trajectoire ! Il est aussi déterminant pour notre équipe nationale. Car peu de joueurs possèdent sa fantaisie et son audace. " A propos de l'équipe nationale, Nelson Carrero (56 ans) peut en dire davantage encore. Il a été coach de l'équipe U20 de la Vinotinto (nom donné à l'équipe nationale vénézuélienne). Carrero nous a conviés dans l'un des meilleurs restaurants de Caracas. Il dirige un cabinet d'avocats et ambitionne de devenir prochainement le président de la fédération vénézuélienne de football. Ancien international, il a participé aux Jeux olympiques de Moscou en 1980. Carrero n'a pas sa langue en poche. Ses polémiques avec la Fédération sont multiples et célèbres. C'est pourquoi il espère un jour pouvoir changer les choses. L'avocat est très volubile, le verre de jugo de pina (jus d'ananas) frais à la main : " A l'occasion d'un de mes premiers matches comme responsable des U20 nous jouions un tournoi en Argentine contre l'équipe locale. C'était un match difficile où nous étions menés 1 but à 0. Ronald, le plus jeune des nôtres, était sur le banc. A un moment donné le coach argentin fait monter Lionel Messi, également retenu sur le banc. J'ai réagi tout de suite en appelant Ronald au jeu. Consigne : - Vas au duel avec chaque Argentin que tu rencontres et amuse-toi ! Je suis responsable de tout ce que tu feras. Il a fait un match formidable. Nous dominions l'équipe argentine. Hélas, Pablo Zabaleta a descendu Ronald d'un sale coup de pied sans être exclu. L'Argentine a gagné 2 buts à 0, mais depuis, je n'ai plus jamais installé Ronald sur le banc. Cela m'a quelques fois été reproché. Car à l'époque le Venezuela possédait un autre bon joueur à la place de Ronald : Ruben Arroyo, qui jouait avec les jeunes du Real Madrid. Beaucoup ne comprenaient pas. Mais le temps m'a donné raison. On ne parle plus d'Arroyo. Ronald est un joueur auquel il ne faut pas trop donner de consignes tactiques. Laissez-lui sa liberté d'action et il éclate. Il peut jouer dans un grand club européen. Je suis certain qu'il ne déparerait pas le grand Barcelone. Parce qu'il était plutôt petit et fluet, tout le monde n'a pas cru en lui ici. C'est une constante : nos entraîneurs craignent de faire appel aux jeunes. Ils préfèrent aligner des vieilles gloires de 38 à 40 ans. Ronald me fait penser à l'un des meilleurs footballeurs qu'ait connu le Venezuela : Stalin Rivas, qui a joué au début des années 1990 au Standard et à Boom. Mais Rivas aimait la vie nocturne, Vargas pas... Je place déjà Ronald parmi les trois meilleurs footballeurs qu'ait connus le Venezuela, toutes générations confondues. Il doit être le numéro 10 titulaire de l'équipe nationale. C'est un must. Si j'étais sélectionneur national, j'inscrirais d'abord Ronald Vargas sur ma feuille : -Ronald y diez mas (Ronald et dix en plus). Dans un match fermé, on a besoin de joueurs de ce type, comme Zidane, Maradona ou Iniesta. Son jugadores diferentes. On ne peut pas se passer de joueurs comme ceux-là ". Si Ronald avait été belge, il serait encore beaucoup plus loin. Ici, le football n'est pas prioritaire. Le sport national est le baseball. Les infrastructures sont médiocres et la formation de jeunes footballeurs laisse à désirer. Dans ces conditions, il est difficile d'émerger. Ici, un footballeur réussit seulement grâce à son talent, pas parce qu'il a été bien formé. Combien de fois nous ne jouons pas sur des terrains abominables ? Ronald y faisait pourtant la différence. Quand ces footballeurs arrivent en Europe ils accusent un retard. Voilà pourquoi il faut être patient. Voyez Diego Forlan. Manchester United l'a laissé partir à 25 ans, mais à 31 ans il a été l'une des stars de la Coupe du Monde en Afrique du Sud. " Le Gsm de l'avocat sonne à plusieurs reprises. C'est l'heure de retourner au bureau. Une dernière confidence, toutefois : " Ronald ne supporte pas la défaite. En outre, il a un caractère très noble. Je lui ai beaucoup appris mais sur le plan humain lui aussi m'a enseigné des choses. Avec l'équipe des U20, il nous a manqué 2 points pour nous qualifier pour le championnat du monde. Ronald s'est approché de moi. La déception se lisait sur son visage. Abattu, il a mis sa main sur mon épaule (Carrero en a les larmes aux yeux) et m'a dit : - Coach, nous avons échoué. A ce moment, j'ai compris qu'il estimait l'échec plus douloureux pour moi que pour l'équipe. Il compatissait. Jamais, je n'oublierai. " PAR STEVE VAN HERPE" Je place Ronald parmi les trois meilleurs footballeurs qu'ait connus le Venezuela. " " Il était surnommé el Negro et avait beaucoup de succès auprès des filles. " " Un joueur avec un tel talent, un entraîneur en rencontre peut-être trois dans sa vie. "