Krépin Diatta : " Mes origines ? J'ai deux frères et une soeur, et mon père était enseignant. J'ai connu beaucoup de hauts et de bas dans ma jeunesse. Nous avons dû nous battre pour obtenir ce que nous voulions. Je suis né à Ziguinchor, le chef-lieu de la Casamance, au sud du Sénégal. On y trouve une rivière bordée de plages, un Club Med, c'est fantastique. Du moins, lorsqu'on est petit et que l'on peut jouer en rue toute la journée avec ses amis.

La langue commune est le français, comme dans tout le Sénégal, mais mélangé avec nos langues ethniques. Incompréhensible pour vous ( il rit). Jules Bocandé était aussi originaire de ma ville. Le sélectionneur de l'équipe nationale, Aliou Cissé, vient également de Ziguinchor. Et Sadio Mané est originaire des environs.

Mes deux frères, de 22 et 15 ans, jouent aussi au football. Ils ont l'ambition de devenir professionnels. Mon père a aussi joué au football, mais il a finalement opté pour les études. Le foot pro existe au Sénégal, mais il est moins bien organisé. Il y a des grands clubs qui paient bien, du moins selon les normes locales, mais les autres....

Il est rare d'y recevoir son argent en temps et en heure. Je n'ai jamais joué en D1 dans mon pays. L'académie où j'ai été formé, à Dakar, n'a jamais voulu me prêter à un club, même si la demande était là. "

À l'académie de Ziguinchor

" Le problème, dans le sud du pays, ce sont les centres de formation. Si l'on a des contacts avec des gens de la partie nord, dans les environs de Dakar, il faut partir. Il y a peu d'infrastructures dans le sud, on jouait sur de la terre. Pas sur du gazon. Ou, lorsque le match était vraiment important, sur un terrain synthétique.

Dans le sud, je jouais dans un club avec lequel j'ai été champion régional la première année. J'étais le meilleur joueur de l'équipe. La fédération m'a sélectionné chez les U17, et c'est lors d'un match contre le Togo que j'ai été repéré par les gens de l'académie.

Ce qui les a séduits ? Ma vitesse, elle est innée. Et ma technique. Quelque part, c'est logique, car enfant je jouais pieds nus, sur des mauvais terrains, et c'est là qu'on apprend le plus. La première chose que l'on apprend, c'est contrôler un ballon. À partir de là, lorsqu'on pose les pieds sur un terrain en bon état, tout devient plus facile.

J'ai appris à jouer des deux pieds. À l'académie, j'ai eu un entraîneur qui insistait beaucoup là-dessus : Utilise ton pied gauche, criait-il tout le temps. Pour tout. Je suis droitier de nature, mais il trouvait qu'avec mes qualités, je devais absolument être capable de jouer des deux pieds.

Il avait raison, ça m'a beaucoup aidé. Tactiquement, j'ai aussi beaucoup appris à l'académie. Lorsqu'on est jeune, on veut courir partout où se trouve le ballon, et surtout dribbler tout le monde. C'est en commettant des erreurs que l'on apprend où l'on doit courir, à quel moment il faut faire une passe. "

Cap sur Dakar

" Devenir professionnel, c'était un rêve d'enfant. Parfois, j'emmenais mon ballon à l'école, dans mon cartable, et je faisais l'école buissonnière. Être le fils d'un enseignant, ce n'est pas facile au Sénégal. On ne vous laisse jamais tranquille. Après l'école, on allait manger un bout à la maison, et puis mon père nous prenait à part, mes frères et moi.

Lorsqu'on n'avait pas appris notre leçon, on ne pouvait pas sortir. Et lorsque la nuit tombait, on ne voyait plus rien, et on ne pouvait plus aller jouer non plus. C'est la raison pour laquelle, le matin, j'emmenais toujours un ballon dans mon sac et, au lieu d'aller à l'école, je bifurquais en direction du terrain de football.

" Oslo Football Academy. C'est ainsi que s'appelait ce centre de formation à Dakar. J'y suis arrivé à 15 ans. Ses responsables ont des liens avec la Norvège, c'est pour cela que j'ai atterri à Sarpsborg et que j'ai effectué un test à Molde. Mais les formateurs étaient des Sénégalais. Les joueurs qui venaient de loin, comme moi, logeaient en internat. Les autres arrivaient le matin et rentraient chez eux le soir. "

La capitale et ses tentations

" Quitter sa famille aussi jeune, c'est courant en Afrique. D'une certaine manière, ma famille me manquait. Au début, surtout. Les deux ou trois premiers mois, je me disais : ça ne peut pas continuer, je veux rentrer à la maison. Je leur téléphonais mais je ne rentrais jamais.

450 kilomètres en Afrique, imaginez-vous. Je n'avais pas assez d'argent pour l'avion, je devais toujours voyager en bus. Le problème, c'était la traversée de la Gambie. À la frontière, on pouvait perdre des heures... Lorsque j'arrivais enfin à la maison, je ne tenais plus debout. Je le faisais en décembre, pour les fêtes, et puis à la fin de la saison, pour les vacances. De temps en temps, mon père venait à Dakar.

Il y avait d'autres joueurs à l'internat... Dakar... Les sorties... Dois-je ajouter quelque chose ? ( il rit) Beaucoup de joueurs cèdent à la tentation. Les filles... Elles me disaient : si tu ne veux pas venir, c'est parce que tu es fou, ou parce que tu es timide ? Je répondais toujours : non, je ne vous accompagne pas. Pas parce que je suis bête, mais parce que je sais ce que je veux : devenir professionnel.

Dakar fourmille de pièges... C'est ainsi. Je préférais envoyer de l'argent à la famille, que le dépenser dans les boîtes de nuit. Le nord et le sud vivent différemment. Avant, il y avait beaucoup de tensions, aujourd'hui il y a simplement une autre mentalité. C'est plus calme dans le sud, et nous avons des parents plus sévères. ( il rit). "

Chez Solskjaer à Molde

" À Dakar, on jouait dans un championnat où les autres académies et les clubs se mélangeaient. Des Norvégiens sont venus scouter et j'ai été invité à passer un test à Molde. J'avais 16 ans. En Afrique, lorsqu'on voit des blancs autour d'un terrain, on sait que c'est des scouts.

Comment j'ai réagi ? J'étais encore plus motivé, je voulais encore en montrer plus. On a en tête le rêve de partir en Europe et on se rend compte qu'on peut s'en rapprocher. Mais en même temps, je savais que je devais croire en Dieu. Cela peut arriver qu'on soit précisément en moins bonne forme à ce moment-là, ou qu'on se blesse.

Alors, il faut faire en sorte que Dieu vous aide à obtenir dans la vie ce que vous méritez. Et qu'une nouvelle chance s'offre à vous, si vous ne saisissez pas celle-ci. Il faut continuer à croire en ses chances. Être fort mentalement lorsque c'est nécessaire, et être prêt.

Le football, c'est une question de moments. Si l'on fait tout pour réussir, on réussira. Lorsqu'on est bien préparé, les mauvais moments ne durent jamais très longtemps.

Passer un test à Molde, y laisser une bonne impression, entendre qu' Ole Gunnar Solskjaer aimerait vous conserver, mais que ce ne sera pas possible pour des raisons juridiques, c'était très dur.

En moi-même, j'étais sûr à 100% que je ne devrais pas rentrer au Sénégal. Mais il y avait un problème juridique, j'étais trop jeune. Heureusement, ma famille et mon entourage m'ont accueilli à bras ouverts au retour. "

Bowling à Sarpsborg

" À 18 ans, j'ai reçu une nouvelle chance. À Sarpsborg. J'attendais avec impatience le match contre Molde, mais comme je venais de rentrer d'un match avec l'équipe nationale, je n'ai pas été sélectionné. Dans les rangs de l'adversaire, j'ai vu des garçons avec lesquels je m'étais entraîné pendant mon test.

Entre autres Ethan Horvath. Ça m'a touché. Je me suis dit : lors du match retour, je vais faire plus que le maximum. Ce match était programmé en toute fin de saison, et je le jure, j'ai couru partout ce jour-là. Je voulais leur rendre la vie dure. On jouait pour la deuxième place, et après une heure de jeu, le marquoir affichait 2-0 en notre faveur.

J'ai délivré l'un des deux assists. ( il rit) Mais à la fin, c'était 2-2... Catastrophe ! En cas de deuxième place, on était directement qualifiés pour l'Europa League. Là, on a dû jouer les préliminaires. Lorsque le match était terminé, j'ai croisé le directeur sportif de Molde qui m'a dit : " Je ne te laisserai pas ici, la saison prochaine tu joueras chez nous. " J'ai répondu : " OK, on verra bien. " ( il rit) Quelques mois plus tard, j'étais à Bruges. "

Krépin Diatta: " En Norvège, avant que mon adversaire direct n'ait eu le temps de pivoter, j'étais déjà loin... ", BELGAIMAGE
Krépin Diatta: " En Norvège, avant que mon adversaire direct n'ait eu le temps de pivoter, j'étais déjà loin... " © BELGAIMAGE

La vie en Norvège ? Il fait sombre, c'est difficile, il y a peu de choses à faire. Il neige tout le temps, ou alors il pleut. ( il soupire) Je me disais : qu'est ce que c'est pour un pays ? Je ne pourrai jamais vivre ici. On allait souvent jouer au bowling pour passer le temps. Avec Sigurd Rosted, qui joue aujourd'hui à Gand, et Tobias Heintz, qui est désormais à Kasimpasa. "

Un attaquant polyvalent

" Leur football ? Lorsque je regardais les défenseurs, je devais toujours lever la tête. Comme ça... ( il rit et fait semblant de regarder un gratte-ciel) Si on n'a pas confiance en soi, on n'en touche pas une. Ces gens semblent toujours prêts à en découdre. Parfois ils me provoquaient, mais parfois j'en faisais de même. Avant qu'ils n'aient le temps de pivoter, j'étais loin ( il rit).

Peu d'espaces, beaucoup de longs ballons, toujours courir... On apprend à aller au charbon. D'une certaine manière, c'était un bon prolongement de la formation que j'avais reçue. Je me disais que, si j'étais capable de jouer là-bas, je pourrais me débrouiller partout en Europe.

Les attaquants reçoivent des coups, souvent avec la complicité des arbitres. Un peu comme en Angleterre. Je ne parvenais pas à remporter de duels. Je devais demander le ballon dans les pieds, ou mieux, en profondeur...

Mes statistiques n'étaient pas mauvaises pour un débutant : huit buts, huit assists. J'ai été formé comme numéro dix, même si je jouais parfois sur les flancs. Mais c'est un avantage. Un jeune a intérêt à être polyvalent.

Au Sénégal, il est arrivé qu'on m'aligne encore plus en retrait, comme relayeur. Surtout dans les matches où on était en difficulté. Comme numéro huit. Et je me débrouillais. "

Bruges, le bon choix

" Le Club est venu me chercher en Afrique, durant l'hiver 2018. Pour nous, les Africains, c'est une grande marque de respect. Tout le monde veut devenir professionnel, et si on veut entrer en contact avec un club, c'est généralement à vous de vous déplacer, pas l'inverse.

J'étais à Dakar, pour m'y entraîner, car je ne voulais pas rester trop longtemps inactif durant l'hiver. C'est là qu'on a négocié. J'avais d'autres possibilités. Rennes, Lille, Marseille, le Betis, mais je me disais : je suis encore trop jeune pour ces clubs-là, c'est mieux d'opter pour Bruges... L'OM, c'est attrayant évidemment, mais aurais-je eu ma place dans l'équipe ? J'aurais peut-être dû jouer une ou deux saisons chez les jeunes.

Khalilou Fadiga a aussi joué un rôle. Il n'a pas tari d'éloges à propos du Club, lorsqu'on s'est retrouvé dans un même avion. Il trouvait que le Club était une équipe familiale, idéale pour un jeune footballeur. On y est bien entouré, par de bonnes personnes.

Lorsque mon agent m'a demandé ce que je pensais de la Belgique, j'ai répondu : de nombreux joueurs sont passés par là, et regardez où ils se trouvent actuellement. Je n'ai pas hésité longtemps. Tout ce que l'on m'a raconté à propos de Bruges s'est vérifié : il joue toujours pour le titre, il offre une chance aux jeunes, les gens sont ouverts.

Au départ, il m'a fallu accroître mon volume de jeu, parcourir plus de kilomètres. Je m'en suis rendu compte en observant l'équipe depuis les tribunes. Anthony Limbombe jouait à cette position, et lorsque je le regardais, je comprenais à quoi servaient toutes ces courses. "

Présélectionné pour le Mondial

" En le voyant à l'oeuvre, je me suis dit que je devais progresser physiquement. Récemment, Eddie ( Rob, le préparateur physique, ndlr) m'a montré mes données de cette saison. On les a comparées avec celles de la saison dernière. Je ne pensais pas qu'il était possible de progresser autant.

Krépin, mégaphone en main : le Sénégalais est la nouvelle coqueluche du Club., GETTY IMAGE
Krépin, mégaphone en main : le Sénégalais est la nouvelle coqueluche du Club. © GETTY IMAGE

La saison dernière, j'ai joué cinq matches avec les Réserves, puis j'ai débuté dans les play-offs. Dans une période où le stress était perceptible, parce que l'équipe ne tournait pas. Je me suis dit : ils se sont battus toute l'année pour en arriver là, maintenant que je suis amené à participer, je n'ai pas le droit de décevoir. Mais c'était stressant. Trop stressant. La mentalité de l'équipe a fini par faire la différence, je pense.

Durant l'été, j'ai été pré-sélectionné parmi les 35 joueurs sénégalais en vue de la Coupe du Monde, mais je ne me suis jamais entraîné avec le groupe. J'ai été écarté, avant même que les choses sérieuses ne commencent. Quelque part, c'était logique. L'équipe évoluait déjà ensemble depuis un certain temps, avait aussi participé à la CAN à une période où j'étais toujours en équipes de jeunes.

Mais, le fait d'avoir été repris dans les 35, m'a convaincu que j'étais sur la bonne voie. Désormais, je fais partie intégrante de la sélection, c'est à moi à démontrer que j'y ai ma place. Je serai un peu stressé, mais pas trop. Nous sommes déjà qualifiés pour la CAN en Égypte, et le match contre Madagascar se jouera pour l'honneur.

Après, il y aura encore le Mali, un match amical. Et puis, de nouveaux les play-offs. ( il rit) La saison dernière, on n'était pas au meilleur de notre forme à ce moment-là, j'espère qu'il en ira autrement cette année. Si on pouvait gagner nos trois ou quatre premiers matches, la confiance s'accentuerait. "

Une saison compliquée

" Ma saison ? Très compliquée au début. Je me suis blessé en Supercoupe et je suis resté trois mois sans jouer. C'était une période difficile, horrible. D'abord une fracture de la main. Lorsque j'étais rétabli, je me suis de nouveau blessé. Aux ischio-jambiers. J'étais en larmes. Je n'avais eu aucun problème jusque-là, et à la première accélération, boum...

Les médecins n'y ont rien compris, tous les tests que j'avais effectués au préalable étaient positifs. Mon père m'a directement téléphoné pour me consoler, et ma petite amie est arrivée de Genève. Elle habite encore au Sénégal, mais étudie cette année en Suisse. Elle vient parfois en Belgique, mais ne reste que quelques jours.

J'ai été récompensé avec ce premier but à Eupen. J'ai presque réédité cet exploit contre Saint-Trond, mais Kenny Steppe a réussi à s'interposer. Mon père l'avait pressenti. " Je crois que tu reviendras plus fort... " Et voilà, il avait raison : tout a commencé avec des assists, et le but a suivi...

Iniesta comme exemple

KrépinDiatta a été formé dans l'axe. Il n'est donc pas étonnant que son modèle soit... Andrés Iniesta. " Mon téléphone est rempli de vidéos de lui ", dit-il. " Lorsque j'étais petit, je l'observais sans cesse. Un phénomène. Même sous pression, il parvenait encore à effectuer les bons choix. Kylian Mbappé est aussi l'un de mes exemples. C'est une fusée, il est hyper-rapide.

Sa vitesse, sa souplesse, ses capacités à éliminer les adversaires... Sadio Mané est aussi une idole, bien sûr. Il est l'exemple qu'on ne doit jamais perdre confiance en soi. Sadio est un grand travailleur, typiquement un homme du sud. Son père était le marabout de son village. On ne rigole pas avec ce genre de choses. On peut d'ailleurs constater qu'il remercie Dieu après chaque but. Et il prie avant de pénétrer sur le terrain. "

Krépin Diatta : " Je préférais envoyer de l'argent aux miens, à Ziguinchor, au lieu de le dépenser dans les boîtes à Dakar. ", BELGAIMAGE
Krépin Diatta : " Je préférais envoyer de l'argent aux miens, à Ziguinchor, au lieu de le dépenser dans les boîtes à Dakar. " © BELGAIMAGE
Krépin Diatta : " Mes origines ? J'ai deux frères et une soeur, et mon père était enseignant. J'ai connu beaucoup de hauts et de bas dans ma jeunesse. Nous avons dû nous battre pour obtenir ce que nous voulions. Je suis né à Ziguinchor, le chef-lieu de la Casamance, au sud du Sénégal. On y trouve une rivière bordée de plages, un Club Med, c'est fantastique. Du moins, lorsqu'on est petit et que l'on peut jouer en rue toute la journée avec ses amis. La langue commune est le français, comme dans tout le Sénégal, mais mélangé avec nos langues ethniques. Incompréhensible pour vous ( il rit). Jules Bocandé était aussi originaire de ma ville. Le sélectionneur de l'équipe nationale, Aliou Cissé, vient également de Ziguinchor. Et Sadio Mané est originaire des environs. Mes deux frères, de 22 et 15 ans, jouent aussi au football. Ils ont l'ambition de devenir professionnels. Mon père a aussi joué au football, mais il a finalement opté pour les études. Le foot pro existe au Sénégal, mais il est moins bien organisé. Il y a des grands clubs qui paient bien, du moins selon les normes locales, mais les autres.... Il est rare d'y recevoir son argent en temps et en heure. Je n'ai jamais joué en D1 dans mon pays. L'académie où j'ai été formé, à Dakar, n'a jamais voulu me prêter à un club, même si la demande était là. " " Le problème, dans le sud du pays, ce sont les centres de formation. Si l'on a des contacts avec des gens de la partie nord, dans les environs de Dakar, il faut partir. Il y a peu d'infrastructures dans le sud, on jouait sur de la terre. Pas sur du gazon. Ou, lorsque le match était vraiment important, sur un terrain synthétique. Dans le sud, je jouais dans un club avec lequel j'ai été champion régional la première année. J'étais le meilleur joueur de l'équipe. La fédération m'a sélectionné chez les U17, et c'est lors d'un match contre le Togo que j'ai été repéré par les gens de l'académie. Ce qui les a séduits ? Ma vitesse, elle est innée. Et ma technique. Quelque part, c'est logique, car enfant je jouais pieds nus, sur des mauvais terrains, et c'est là qu'on apprend le plus. La première chose que l'on apprend, c'est contrôler un ballon. À partir de là, lorsqu'on pose les pieds sur un terrain en bon état, tout devient plus facile. J'ai appris à jouer des deux pieds. À l'académie, j'ai eu un entraîneur qui insistait beaucoup là-dessus : Utilise ton pied gauche, criait-il tout le temps. Pour tout. Je suis droitier de nature, mais il trouvait qu'avec mes qualités, je devais absolument être capable de jouer des deux pieds. Il avait raison, ça m'a beaucoup aidé. Tactiquement, j'ai aussi beaucoup appris à l'académie. Lorsqu'on est jeune, on veut courir partout où se trouve le ballon, et surtout dribbler tout le monde. C'est en commettant des erreurs que l'on apprend où l'on doit courir, à quel moment il faut faire une passe. " " Devenir professionnel, c'était un rêve d'enfant. Parfois, j'emmenais mon ballon à l'école, dans mon cartable, et je faisais l'école buissonnière. Être le fils d'un enseignant, ce n'est pas facile au Sénégal. On ne vous laisse jamais tranquille. Après l'école, on allait manger un bout à la maison, et puis mon père nous prenait à part, mes frères et moi. Lorsqu'on n'avait pas appris notre leçon, on ne pouvait pas sortir. Et lorsque la nuit tombait, on ne voyait plus rien, et on ne pouvait plus aller jouer non plus. C'est la raison pour laquelle, le matin, j'emmenais toujours un ballon dans mon sac et, au lieu d'aller à l'école, je bifurquais en direction du terrain de football. " Oslo Football Academy. C'est ainsi que s'appelait ce centre de formation à Dakar. J'y suis arrivé à 15 ans. Ses responsables ont des liens avec la Norvège, c'est pour cela que j'ai atterri à Sarpsborg et que j'ai effectué un test à Molde. Mais les formateurs étaient des Sénégalais. Les joueurs qui venaient de loin, comme moi, logeaient en internat. Les autres arrivaient le matin et rentraient chez eux le soir. " " Quitter sa famille aussi jeune, c'est courant en Afrique. D'une certaine manière, ma famille me manquait. Au début, surtout. Les deux ou trois premiers mois, je me disais : ça ne peut pas continuer, je veux rentrer à la maison. Je leur téléphonais mais je ne rentrais jamais. 450 kilomètres en Afrique, imaginez-vous. Je n'avais pas assez d'argent pour l'avion, je devais toujours voyager en bus. Le problème, c'était la traversée de la Gambie. À la frontière, on pouvait perdre des heures... Lorsque j'arrivais enfin à la maison, je ne tenais plus debout. Je le faisais en décembre, pour les fêtes, et puis à la fin de la saison, pour les vacances. De temps en temps, mon père venait à Dakar. Il y avait d'autres joueurs à l'internat... Dakar... Les sorties... Dois-je ajouter quelque chose ? ( il rit) Beaucoup de joueurs cèdent à la tentation. Les filles... Elles me disaient : si tu ne veux pas venir, c'est parce que tu es fou, ou parce que tu es timide ? Je répondais toujours : non, je ne vous accompagne pas. Pas parce que je suis bête, mais parce que je sais ce que je veux : devenir professionnel. Dakar fourmille de pièges... C'est ainsi. Je préférais envoyer de l'argent à la famille, que le dépenser dans les boîtes de nuit. Le nord et le sud vivent différemment. Avant, il y avait beaucoup de tensions, aujourd'hui il y a simplement une autre mentalité. C'est plus calme dans le sud, et nous avons des parents plus sévères. ( il rit). " " À Dakar, on jouait dans un championnat où les autres académies et les clubs se mélangeaient. Des Norvégiens sont venus scouter et j'ai été invité à passer un test à Molde. J'avais 16 ans. En Afrique, lorsqu'on voit des blancs autour d'un terrain, on sait que c'est des scouts. Comment j'ai réagi ? J'étais encore plus motivé, je voulais encore en montrer plus. On a en tête le rêve de partir en Europe et on se rend compte qu'on peut s'en rapprocher. Mais en même temps, je savais que je devais croire en Dieu. Cela peut arriver qu'on soit précisément en moins bonne forme à ce moment-là, ou qu'on se blesse. Alors, il faut faire en sorte que Dieu vous aide à obtenir dans la vie ce que vous méritez. Et qu'une nouvelle chance s'offre à vous, si vous ne saisissez pas celle-ci. Il faut continuer à croire en ses chances. Être fort mentalement lorsque c'est nécessaire, et être prêt. Le football, c'est une question de moments. Si l'on fait tout pour réussir, on réussira. Lorsqu'on est bien préparé, les mauvais moments ne durent jamais très longtemps. Passer un test à Molde, y laisser une bonne impression, entendre qu' Ole Gunnar Solskjaer aimerait vous conserver, mais que ce ne sera pas possible pour des raisons juridiques, c'était très dur. En moi-même, j'étais sûr à 100% que je ne devrais pas rentrer au Sénégal. Mais il y avait un problème juridique, j'étais trop jeune. Heureusement, ma famille et mon entourage m'ont accueilli à bras ouverts au retour. " " À 18 ans, j'ai reçu une nouvelle chance. À Sarpsborg. J'attendais avec impatience le match contre Molde, mais comme je venais de rentrer d'un match avec l'équipe nationale, je n'ai pas été sélectionné. Dans les rangs de l'adversaire, j'ai vu des garçons avec lesquels je m'étais entraîné pendant mon test. Entre autres Ethan Horvath. Ça m'a touché. Je me suis dit : lors du match retour, je vais faire plus que le maximum. Ce match était programmé en toute fin de saison, et je le jure, j'ai couru partout ce jour-là. Je voulais leur rendre la vie dure. On jouait pour la deuxième place, et après une heure de jeu, le marquoir affichait 2-0 en notre faveur. J'ai délivré l'un des deux assists. ( il rit) Mais à la fin, c'était 2-2... Catastrophe ! En cas de deuxième place, on était directement qualifiés pour l'Europa League. Là, on a dû jouer les préliminaires. Lorsque le match était terminé, j'ai croisé le directeur sportif de Molde qui m'a dit : " Je ne te laisserai pas ici, la saison prochaine tu joueras chez nous. " J'ai répondu : " OK, on verra bien. " ( il rit) Quelques mois plus tard, j'étais à Bruges. " La vie en Norvège ? Il fait sombre, c'est difficile, il y a peu de choses à faire. Il neige tout le temps, ou alors il pleut. ( il soupire) Je me disais : qu'est ce que c'est pour un pays ? Je ne pourrai jamais vivre ici. On allait souvent jouer au bowling pour passer le temps. Avec Sigurd Rosted, qui joue aujourd'hui à Gand, et Tobias Heintz, qui est désormais à Kasimpasa. " " Leur football ? Lorsque je regardais les défenseurs, je devais toujours lever la tête. Comme ça... ( il rit et fait semblant de regarder un gratte-ciel) Si on n'a pas confiance en soi, on n'en touche pas une. Ces gens semblent toujours prêts à en découdre. Parfois ils me provoquaient, mais parfois j'en faisais de même. Avant qu'ils n'aient le temps de pivoter, j'étais loin ( il rit). Peu d'espaces, beaucoup de longs ballons, toujours courir... On apprend à aller au charbon. D'une certaine manière, c'était un bon prolongement de la formation que j'avais reçue. Je me disais que, si j'étais capable de jouer là-bas, je pourrais me débrouiller partout en Europe. Les attaquants reçoivent des coups, souvent avec la complicité des arbitres. Un peu comme en Angleterre. Je ne parvenais pas à remporter de duels. Je devais demander le ballon dans les pieds, ou mieux, en profondeur... Mes statistiques n'étaient pas mauvaises pour un débutant : huit buts, huit assists. J'ai été formé comme numéro dix, même si je jouais parfois sur les flancs. Mais c'est un avantage. Un jeune a intérêt à être polyvalent. Au Sénégal, il est arrivé qu'on m'aligne encore plus en retrait, comme relayeur. Surtout dans les matches où on était en difficulté. Comme numéro huit. Et je me débrouillais. " " Le Club est venu me chercher en Afrique, durant l'hiver 2018. Pour nous, les Africains, c'est une grande marque de respect. Tout le monde veut devenir professionnel, et si on veut entrer en contact avec un club, c'est généralement à vous de vous déplacer, pas l'inverse. J'étais à Dakar, pour m'y entraîner, car je ne voulais pas rester trop longtemps inactif durant l'hiver. C'est là qu'on a négocié. J'avais d'autres possibilités. Rennes, Lille, Marseille, le Betis, mais je me disais : je suis encore trop jeune pour ces clubs-là, c'est mieux d'opter pour Bruges... L'OM, c'est attrayant évidemment, mais aurais-je eu ma place dans l'équipe ? J'aurais peut-être dû jouer une ou deux saisons chez les jeunes. Khalilou Fadiga a aussi joué un rôle. Il n'a pas tari d'éloges à propos du Club, lorsqu'on s'est retrouvé dans un même avion. Il trouvait que le Club était une équipe familiale, idéale pour un jeune footballeur. On y est bien entouré, par de bonnes personnes. Lorsque mon agent m'a demandé ce que je pensais de la Belgique, j'ai répondu : de nombreux joueurs sont passés par là, et regardez où ils se trouvent actuellement. Je n'ai pas hésité longtemps. Tout ce que l'on m'a raconté à propos de Bruges s'est vérifié : il joue toujours pour le titre, il offre une chance aux jeunes, les gens sont ouverts. Au départ, il m'a fallu accroître mon volume de jeu, parcourir plus de kilomètres. Je m'en suis rendu compte en observant l'équipe depuis les tribunes. Anthony Limbombe jouait à cette position, et lorsque je le regardais, je comprenais à quoi servaient toutes ces courses. " " En le voyant à l'oeuvre, je me suis dit que je devais progresser physiquement. Récemment, Eddie ( Rob, le préparateur physique, ndlr) m'a montré mes données de cette saison. On les a comparées avec celles de la saison dernière. Je ne pensais pas qu'il était possible de progresser autant. La saison dernière, j'ai joué cinq matches avec les Réserves, puis j'ai débuté dans les play-offs. Dans une période où le stress était perceptible, parce que l'équipe ne tournait pas. Je me suis dit : ils se sont battus toute l'année pour en arriver là, maintenant que je suis amené à participer, je n'ai pas le droit de décevoir. Mais c'était stressant. Trop stressant. La mentalité de l'équipe a fini par faire la différence, je pense. Durant l'été, j'ai été pré-sélectionné parmi les 35 joueurs sénégalais en vue de la Coupe du Monde, mais je ne me suis jamais entraîné avec le groupe. J'ai été écarté, avant même que les choses sérieuses ne commencent. Quelque part, c'était logique. L'équipe évoluait déjà ensemble depuis un certain temps, avait aussi participé à la CAN à une période où j'étais toujours en équipes de jeunes. Mais, le fait d'avoir été repris dans les 35, m'a convaincu que j'étais sur la bonne voie. Désormais, je fais partie intégrante de la sélection, c'est à moi à démontrer que j'y ai ma place. Je serai un peu stressé, mais pas trop. Nous sommes déjà qualifiés pour la CAN en Égypte, et le match contre Madagascar se jouera pour l'honneur. Après, il y aura encore le Mali, un match amical. Et puis, de nouveaux les play-offs. ( il rit) La saison dernière, on n'était pas au meilleur de notre forme à ce moment-là, j'espère qu'il en ira autrement cette année. Si on pouvait gagner nos trois ou quatre premiers matches, la confiance s'accentuerait. " " Ma saison ? Très compliquée au début. Je me suis blessé en Supercoupe et je suis resté trois mois sans jouer. C'était une période difficile, horrible. D'abord une fracture de la main. Lorsque j'étais rétabli, je me suis de nouveau blessé. Aux ischio-jambiers. J'étais en larmes. Je n'avais eu aucun problème jusque-là, et à la première accélération, boum... Les médecins n'y ont rien compris, tous les tests que j'avais effectués au préalable étaient positifs. Mon père m'a directement téléphoné pour me consoler, et ma petite amie est arrivée de Genève. Elle habite encore au Sénégal, mais étudie cette année en Suisse. Elle vient parfois en Belgique, mais ne reste que quelques jours. J'ai été récompensé avec ce premier but à Eupen. J'ai presque réédité cet exploit contre Saint-Trond, mais Kenny Steppe a réussi à s'interposer. Mon père l'avait pressenti. " Je crois que tu reviendras plus fort... " Et voilà, il avait raison : tout a commencé avec des assists, et le but a suivi...