Mars 2018, Apeldoorn, Mondiaux sur piste. Nicky Degrendele enchaîne les tours à l'allure d'une fusée. La nouvelle championne du monde de keirin nous fait péter un câble dans notre micro. Émotions à fond les pistons. Il n'y a aucune comédie là-dedans, on ne joue pas un rôle. Simplement, on se lâche parce que c'est beau. Les journalistes sportifs ont parfois l'occasion de vivre au premier rang des moments de pur bonheur. On a la chair de poule.
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Mars 2018, Apeldoorn, Mondiaux sur piste. Nicky Degrendele enchaîne les tours à l'allure d'une fusée. La nouvelle championne du monde de keirin nous fait péter un câble dans notre micro. Émotions à fond les pistons. Il n'y a aucune comédie là-dedans, on ne joue pas un rôle. Simplement, on se lâche parce que c'est beau. Les journalistes sportifs ont parfois l'occasion de vivre au premier rang des moments de pur bonheur. On a la chair de poule. Quelques heures plus tard, je reçois un message sur Twitter. Ce n'est pas courant de réceptionner ce type de messages sur ce réseau. Moi, en tout cas, j'en reçois très peu. Il a été envoyé par Allan Peiper et il dit: " Magnifiques commentaires aujourd'hui! " Merci Allan, c'est sympa, mais j'ai l'impression qu'il s'est planté sur le destinataire parce que le commentaire de la course a été assuré par Renaat Schotte. Je me suis contenté de capter les interviews. C'est ce que je réponds à Peiper. Il réplique du tac au tac: " Oui, je voulais parler de tes interviews. Elles étaient magnifiques. " Joli compliment. Et c'est surprenant parce que je ne connais pas personnellement le bonhomme, on a une relation purement professionnelle. Il n'empêche... ça fait plaisir. On prend trop peu le temps de féliciter les gens. Allan Peiper, donc. Né au nord de Melbourne. Son père bossait pour une banque et la famille déménageait en moyenne deux fois par an. Chaque fois, le petit Allan devait abandonner ses potes et s'en faire de nouveaux ailleurs. Petit à petit, il s'est isolé, il a appris à vivre seul. Et encore ceci: le père était alcoolique. Ce n'était pas fait pour faciliter la vie du petit, devenu turbulent sur les bancs de l'école.. Un rebelle en culotte courte. Alors, il a vite arrêté et il est parti travailler dans une usine. Pour un salaire ridicule de cinquante dollars par semaine. Un cinquième de cette somme revenait à sa famille d'accueil. Entre-temps, il faisait du vélo. De la compétition. Avec pas mal de succès. Un ami lui a proposé de filer en Europe. Pour ça, il avait besoin de l'accord écrit de sa mère. Ils se sont donné rendez-vous en pleine rue, à Melbourne, la maman a signé, Allan a décollé. Essayez d'imager cette scène surréaliste. Hi and bye bye, Mum. Cette jeunesse difficile lui a forgé un sacré caractère. Une résistance mentale bienvenue pour aborder une carrière pro en Europe. À 17 ans, il portait un sac à dos énorme, rempli d'émotions, de déceptions. Il s'est installé à Gand. Dans des conditions extrêmes. Il logeait dans une boucherie désaffectée. De temps en temps, des supporters l'arrêtaient et lui filaient une pièce. Sa chance a été de tomber sur une nouvelle famille qui l'a pris sous son aile: Eddy et Walter Planckaert, et leur mère Gusta. Ce passé compliqué lui a permis de se faire une bonne place dans le peloton. Allan Peiper était un dur au mal. Mais ça ne se voyait pas! Au contraire, il donnait l'image d'un gars timide, prévenant, doux... Plus tard, dans sa tenue de directeur sportif, il a été apprécié pour son approche chaleureuse, très humaine. Surtout avec les jeunes. Interrogez Mark Cavendish, Tadej Pogacar ou Jasper Philipsen. Peiper consacrait du temps à tous ses coureurs, pas seulement à ses leaders. Après avoir rangé le vélo, le Campinois Gert Dockx, qui a fait toute sa carrière dans l'ombre de ses chefs de file, lui a envoyé ce compliment: " Merci pour ton soutien à un coureur de la queue du peloton. " Allan Peiper a entre-temps quitté le cyclisme de haut niveau. Il se bat contre un cancer tenace. Il y a deux ans, il parcourait encore les routes de France, seul, pour reconnaître les étapes du Tour pour Pogacar. Il n'en est plus capable aujourd'hui. L'année dernière, pendant le Dauphiné, le coureur de l'équipe UAE David de la Cruz lui a consacré un petit film qu'il a monté sur une musique de Neil Diamond, Solitary Man. Un morceau qui prend encore plus aux tripes quand il est interprété par Johnny Cash. Peiper a trouvé ça magnifique, que ça collait parfaitement à son histoire. Il est comme ça. Super passionné, mais toujours loin des spots. Et la banane en toutes circonstances. I'll be what I am, a solitary man, solitary man. But a beautiful human being. Stay strong!