20 novembre 2004. Wheatley Park, le minuscule stade de Garforth Town, croule, sous les 3.000 spectateurs. Le football en Northern Counties East League - le dixième niveau - n'est pas agréable à voir mais la bourgade du Yorkshire fait la une dans le monde entier depuis plusieurs jours.
...

20 novembre 2004. Wheatley Park, le minuscule stade de Garforth Town, croule, sous les 3.000 spectateurs. Le football en Northern Counties East League - le dixième niveau - n'est pas agréable à voir mais la bourgade du Yorkshire fait la une dans le monde entier depuis plusieurs jours. Quelques mois plus tôt, le propriétaire, Simon Clifford, a réalisé un exploit en transférant Lee Sharpe, un ancien médian de Manchester United, mais il s'est surpassé en enrôlant Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira - Sócrates tout court. Grâce à sa franchise, les Brazilian Soccer Schools, Clifford a de bons contacts en Amérique du Sud et il a convaincu le capitaine de la Seleçao durant les Coupes du monde 1982 et 1986 de venir jouer un mois dans le Yorkshire et d'y promouvoir ses écoles de football. Gratuitement. " Il n'a même pas voulu d'argent. " Sócrates a passé la cinquantaine. Quinze ans plus tôt, il a mis un terme à sa carrière à Botafogo. Son dos raide le fait souffrir mais il l'a promis : il va " apporter quelque chose de magique ". C'est plutôt décevant. Il tremble de froid sur le banc, il a enfilé une veste en laine par-dessus son survêtement et il serre une tasse de café brûlante entre ses mains. Après 78 minutes, il s'est levé du banc à 2-2, dans le match entre Garforth Town et Tadcaster Albion. Mais jouer avec un étudiant, un électricien ou un jardinier, ce n'est pas comme combiner avec Zico, Falcao et Toninho Cerezo. En plus, le cerveau de ce quatuor magique accuse quelques kilos en trop, il boit trop et fume deux paquets par jour. Après douze minutes, l'aventure anglaise d' O Doutor (le Docteur) s'achève. " Il fait beaucoup trop froid. " Retourné au Brésil, il a travaillé sur des projets sociaux, donné des séminaires, écrit des pièces de théâtre, joué de la musique et rédigé des éditoriaux, dispensant son avis sur la politique et l'économie. Il a porté un regard large sur le monde, comme il l'avait toujours fait. En 1964, quand l'armée a pris le pouvoir au Brésil, il a vu son père déchirer des piles de livres. " C'était bizarre. Je n'ai compris que plus tard que tout était censuré. " Admirateur de Fidel Castro et de Che Guevara, il estimait de son devoir de footballeur de dénoncer ce qui n'allait pas. Dans son club, les Corinthians, il a pris la tête du mouvement Democracia Corinthiana. Après les matches, il déployait une banderole avec ses coéquipiers : " Gagner ou perdre mais toujours démocratiquement. " Dans son cabinet médical, il était confronté aux souffrances de ses compatriotes, ce qui n'a fait qu'attiser son envie de lutter contre l'injustice. Le monde a découvert en lui un patron au Mondial 1982, un joueur qui montait sur le terrain avec l'attitude d'un aristocrate. Grand, la barbe noire, de longs cheveux bouclés. Il était le métronome de l'entrejeu du Brésil, qui s'est heurté à une Italie cynique. Quatre ans plus tard, en quarts contre la France, il a raté un penalty. " Ce qui se passe en dehors du terrain est bien plus important. Un match dure 90 minutes mais la vie poursuit son cours. " Sa vie a pris fin en décembre 2011. À 57 ans, bien trop tôt. Il est mort en homme de principes, capable de subjuguer un million et demi de personnes durant un meeting. Il n'a jamais compris pourquoi la génération de footballeurs qui lui a succédé était aussi nombriliste. " Ils ont un podium et un public mais ils ne sont pas conscients de leur pouvoir. "