Nous sommes à West Delhi, loin du centre bouillonnant des affaires, dans l'un des plus petits slums ou bidonvilles de la capitale indienne. Cinq mille habitants y vivent dans un mouchoir de poche. L'entrée est encombrée de nombreux rickshaws car c'est ici que vivent leurs conducteurs, tout comme les nettoyeurs, les femmes d'ouvrage et leurs nombreux enfants. Tout le monde est très gentil, tout est propre, il n'y a pas de mendiants. Les maisons font quatre mètres carrés, sur deux ou trois étages. Pour monter, il faut passer par une échelle. Les ruelles font un mètre de large et ne sont pas asphaltées. On trouve pourtant très souvent une machine à lessiver devant la porte. Ici, tout se fait dehors et l'eau s'écoule partout.
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Nous sommes à West Delhi, loin du centre bouillonnant des affaires, dans l'un des plus petits slums ou bidonvilles de la capitale indienne. Cinq mille habitants y vivent dans un mouchoir de poche. L'entrée est encombrée de nombreux rickshaws car c'est ici que vivent leurs conducteurs, tout comme les nettoyeurs, les femmes d'ouvrage et leurs nombreux enfants. Tout le monde est très gentil, tout est propre, il n'y a pas de mendiants. Les maisons font quatre mètres carrés, sur deux ou trois étages. Pour monter, il faut passer par une échelle. Les ruelles font un mètre de large et ne sont pas asphaltées. On trouve pourtant très souvent une machine à lessiver devant la porte. Ici, tout se fait dehors et l'eau s'écoule partout. Bien cachées dans ce labyrinthe, huit filles forment un cercle à même le sol. Elles sont au cours d'anglais. Au mur, des coupures de journaux, un fanion du FC Metz, quelques maillots de football et, dans un cadre, une lettre du FC Barcelone. Nous sommes au siège de My Angels Academy, l'oeuvre de Sylvester Peter, Motivational speaker et tuteur d'études pour les enfants de familles riches. " Car c'est là qu'il y a des problèmes, pas ici ", dit-il d'un ton qui ne laisse pas place au doute. Originaire d'une famille tamil aisée, il a découvert au cours de ses études secondaires que tous les élèves de sa classe n'avaient pas une aussi belle vie que lui. Ce fut un tournant dans son existence. Vingt bonnes années plus tard, il affirme recevoir cent vingt enfants par semaine. Il les appelle My Angels, ses anges. Il leur a appris à se laver, à ne pas jurer, à s'entraider. Après l'école, ils étudient et jouent au football. Quand il n'y a pas trop de smog, ils jouent aussi le matin, à l'aurore. Pendant la journée, c'est moins facile car on les chasse souvent du parc. Sylvester nous emmène. Le bidonville est dans la banlieue de Delhi. Pas le Delhi à la mode mais le Delhi conservateur. Les Angels y jouent à la lumière d'une lanterne et avalent des tonnes de poussière. Aucune femme ou jeune fille ne s'aventure seule ici à cause des rôdeurs, des saoulards, de la saleté et des odeurs. A côté du terrain de football, on joue au cricket. On trouve aussi un terrain de basket en béton avec panneau mais sans anneau. Et sans joueurs. Autour de la surface sablonneuse, rien que des maisons gigantesques aux coffres bien remplis. " Il suffirait que cinq de ces familles nous donnent de l'argent pour sponsoriser l'académie, ce qui nous permettrait d'acheter du matériel et de jouer sur des terrains corrects ", dit Sylvester. " Je ne veux pas qu'on donne de l'argent à mes Angels par pitié mais juste parce qu'ils le méritent. Il s'agit de droits fondamentaux. Beaucoup de mes amis sont riches et me tapent sur l'épaule mais jamais ils ne me donnent un coup de main au point de vue financier. Nous sommes allés quatre fois aux Delhi Dynamos. Nous avons tout payé nous-mêmes. Maintenant, je n'ai plus d'argent, je dois surveiller mon budget. " C'est par hasard que nous faisons connaissance avec Sylvester. Lors de l'entraînement du matin, au lendemain de la victoire des Delhi Dynamos sur Mumbai City FC (4-1), un joueur court comme un fou derrière un ballon insaisissable dans le toro. Comme les Dynamos, il porte un maillot orange mais sur lequel il était écrit My Angels Academy. Son short bleu le trahit. Harm van Veldhoven pose gentiment la main sur son épaule et l'encourage : " Tu dois saisir la chance qui se présente. " Sylvester sourit, il est heureux. On ne sait pas très bien s'il a compris que cela ne veut pas dire qu'une grande carrière s'offre à son Angel mais qu'il s'y connaisse ou pas, son enthousiasme est contagieux. Il raconte fièrement que Xevi Merce, directeur de la FCBEscola, le projet d'académie mondiale du FC Barcelone, a visité son bidonville. Il parle du test que deux de ses joueurs - quinze et douze ans - passeront bientôt au FC Metz, même s'il n'a manifestement pas la moindre idée de ce qui les attend en France. Des coaches de Manchester United et de West Bromwich Albion sont également déjà venus. On reparlera de Barcelone plus loin mais pourquoi West Brom ? Paul Schuttenbelt nous apporte la réponse. Le club de Premier League des West Midlands soutient Youth Football International, une académie élitiste pour expats fondée par le Hollandais et son associé écossais Gareth Conde, qui fut durant peu de temps professionnel à Nottingham Forest. " De nombreux Indiens habitent près du stade de West Brom ", raconte Schuttenbelt. " Nous voudrions donc qu'ils soient connus en Inde, ce qui nous permettrait peut-être de décrocher un grand sponsor indien. Nos coaches sont invités une fois par an à Birmingham et donnent deux clinics par an ici. La fondation nous permet d'offrir l'école à quelques enfants pauvres. " En 2012, Conde et Schuttenbelt, un ancien banquier, ont fondé la Delhi Youth League, un projet plus révolutionnaire qu'il n'y paraît. A Delhi, il n'existait pas de grand championnat se tenant sur plusieurs mois mais de petits tournois comme l'est finalement l'Indian Super League (ISL). Schuttenbelt nous emmène à Vasant Kunj, un quartier chic du sud-ouest de Delhi, pas très loin du lieu de résidence des expats, des diplomates et des nouveaux riches indiens. Ici, pas de rickshaws mais de grandes fermes qui rappellent l'époque où cet endroit n'appartenait pas encore à Delhi. Cachés entre les fermes, on découvre soudain deux terrains de sable. Un endroit merveilleux. Ici, on joue au football tous les dimanches, du matin au soir. Tous les continents, toutes les religions, toutes les couleurs et toutes les classes sociales sont réunis. Garçons et filles. Là encore, nous rencontrons Sylvestre. Il est l'un des premiers sur place, avec ses Angels qui se tiennent la main deux par deux et lancent un " Bonjour, Sir " collectif dans la chaleur matinale. Ils forment un tas avec leurs sacs à dos et revêtent leur équipement. Certains ont des godasses de foot, d'autres portent leurs chaussures de tous les jours. " Ce n'est pas parce qu'on a les chaussures les plus chères qu'on court plus vite que les autres ", dit Sylvestre. " Je leur apprends qu'en travaillant dur, on peut battre un plus riche que soi. " Schuttenbelt approuve. " Les équipes de Sylvester jouent souvent bien mais elles sont mal classées parce qu'il ne triche pas sur l'âge des joueurs, comme la plupart des Indiens. C'est un grand problème ici et il y en a un autre. Regardez cet arbitre : il vient d'une classe sociale plus pauvre. Dès qu'il commet une erreur, les parents et les entraîneurs l'insultent. Ils ne font pas cela lorsque Gareth ou mon fils arbitre : ils ont du respect pour les Blancs. Ici, les gens sont fanatiques mais la plupart du temps, ils ne comprennent pas les règles. " Arsenal a délégué deux équipes. Comme le PSG et Barcelone, le club londonien a ouvert une académie à Delhi. Peter Douthit, un jeune Américain qui possède un diplôme australien C d'entraîneur, en est l'un des coaches. Il se montre très prudent dans ses déclarations. " Nous ne sommes pas vraiment Arsenal FC mais Arsenal Soccer Schools. Les propriétaires sont indiens et les gestionnaires aussi. Je ne connais même pas leur nom. Arsenal FC n'est que partiellement impliqué, il surveille le niveau de la formation. Mais que je sache, tout cela est très cool. Je n'ai jamais eu le moindre contact avec Arsenal FC. Ce sont les Indiens qui m'ont engagés. " " Cet Arsenal est une franchise d'Arsenal FC ", dit Schuttenbelt sans jamais détourner les yeux des deux terrains. " Il est dirigé par India On Track, une entreprise indienne qui n'y connaît rien en football mais qui paye 100.000 dollars par an à Arsenal pour pouvoir utiliser son nom. Hormis cela, elle n'a pas grand-chose à voir avec le vrai Arsenal, comme la FCBEscola est très éloignée du grand Barcelone. L'Ajax et Feyenoord ne feraient jamais cela, ils n'autoriseraient jamais personne à utiliser leur nom sans contrôler ce qui se passe dans ces académies. " Tout cela ressemble à du cheap branding, une façon bon marché de soigner son image de marque en Extrême Orient. Former de jeunes Indiens n'est pas la priorité. " C'est pourtant possible ", dit Martin van Geel, directeur technique de Feyenoord, qui a entamé une collaboration avec les Delhi Dynamos et placé Harm van Veldhoven comme entraîneur. Van Geel effectue un court séjour sur place afin d'évaluer la collaboration avec le partenaire indien. " J'ai toujours été contre une collaboration avec de grands noms ", dit-il. " La plupart du temps, ça ne débouche sur rien. La société de câbles DEN Networks, propriétaire des Delhi Dynamos, voulait mettre le football indien sur la carte et elle a fait appel à notre know how. Nous sommes payés pour cela, rien de plus. La première impression est positive mais le pays est gigantesque et peu structuré. S'ils veulent lancer un centre de formation, nous pouvons les aider mais c'est à eux de dire ce qu'ils veulent sans quoi nous risquons de voir notre nom utilisé n'importe comment et cela, il n'en est pas question. " La formation au Delhi Dynamos, Schuttenbelt peut en parler. " L'ISL a parfaitement réussi à capter l'intérêt pour le football dans un pays toujours dominé par le cricket ", dit-il. " On dit que 200 millions de téléspectateurs ont vu les matches. Si c'est vrai, c'est formidable. Le plus comique, c'est que les gens croient avoir vu du beau football. Or, la différence de niveau entre les joueurs indiens et les étrangers était effroyable. Je ne pense pas que l'ISL puisse contribuer à augmenter le niveau du football indien. Au début, il était convenu que chaque club devrait consacrer un certain montant à la formation et mettre sur pied une académie. Cela fait partie du contrat mais c'est la première chose que l'on a supprimée lorsqu'on s'est aperçu que tout était plus cher que prévu. Alessandro Del Piero a coûté un million de dollars, si bien que les 250.000 euros qui devaient être consacrés à la formation sont allés dans sa poche. " " J'ai parlé avec les gens de DEN Networks ", dit Schuttenbelt. S'ils avaient fait de notre initiative leur projet de formation, j'aurais été très heureux et ils auraient accueilli mille joueurs par semaine sans rien devoir faire d'autre que nous encadrer. Ils ne l'ont pas fait. Je veux à tout prix qu'on joue d'octobre à avril car c'est le seul moyen d'organiser un véritable championnat et de faire progresser les joueurs mais ils ne comprennent pas. Pour eux, c'est trop d'implication. C'est pourquoi l'ISL est davantage un tournoi qu'un championnat. Mais encore une fois : il y a trois ans, il n'y avait rien. Toute initiative est donc la bienvenue. Je n'aurais pas fait cela comme ça mais c'est déjà quelque chose. Arsenal et Barcelone ont, malgré tout, des coaches internationaux ici. Et ils se débrouillent mieux que les entraîneurs indiens. DEN Networks nous a aussi offert 1.500 places pour ses deux derniers matches à domicile. C'était la première fois que beaucoup d'enfants avaient l'occasion de voir un match de football au stade. " Gareth Conde, qui vient d'arbitrer son match, se couche sur l'herbe et raconte une anecdote qui illustre à merveille combien à Delhi, on cherche surtout à ne pas collaborer. " Ici, il y a une équipe de rugby, les Delhi Hurricanes. Après une dispute pour le pouvoir, certains sont partis et ont fondé les Delhi Lions. Cette ville a donc deux équipes de rugby mais elles refusent de jouer l'une contre l'autre. C'est comme ça que ça marche ici. " Comme Schuttenbelt, Conde n'est pas très élogieux à l'égard du spectacle fourni par l'ISL. " Si on m'avait dit, il y a cinq ans, que j'assisterais à un match officiel d'une équipe de Delhi devant 15.000 personnes, je ne l'aurais pas cru. C'est bon pour la popularité du football mais je ne pense pas que cela serve beaucoup à la base. Ils ont beau dire que c'est leur objectif, je ne les crois pas : il n'y a aucun plan d'action. Les jeunes Indiens ont besoin d'un héros. Pas Del Piero ou Trézéguet mais un héros indien. " Ce qui est encourageant, c'est que les relations difficiles que Delhi entretient avec le football ne caractérisent pas le football indien dans son ensemble. " Dans les Etats du nord-est et du sud, on ne joue qu'au football ", dit Sylvester avant de ramener ses Angels au bidonville. " On voit plus d'enfants porter un maillot de Cristiano Ronaldo ou de Messi que de Sachin Tendulkar (le joueur de cricket le plus célèbre d'Inde, ndlr). Ça veut dire que le football est en pleine expansion. Le problème, c'est que les autorités ne prennent pas les initiatives adéquates. " " Même dans les régions où on joue beaucoup au football, il y a un problème d'infrastructures ", note Schuttenbelt. " Cela ne favorise pas les enfants talentueux. Il faudra du temps mais le jour où un Indien percera à West Brom ou ailleurs en Europe, cela donnera un coup de boost énorme au football. Car n'oubliez jamais qu'ici, beaucoup de gens ne comprennent pas qu'on puisse jouer pour le plaisir. Ils veulent tous faire carrière. Voici peu, encore, un parent est venu me voir. Ses affaires étaient florissantes et son fils jouait pas mal. " Vous pensez que je vais devoir aller habiter en Europe ", demanda-t-il. Le gamin n'a que neuf ans ! Un autre parent va trois fois par an au Portugal afin que son gamin puisse s'entraîner au FC Porto. Il est vrai que c'est un des meilleurs U13 du pays mais il n'est pas suffisamment bon pour jouer au Portugal. " Un ancien footballeur professionnel anglais s'est donc associé à un planificateur de villes qui a travaillé comme consultant pour une banque de développement asiatique, avait lancé un championnat de jeunes au Vietnam et s'est établi en Inde où son épouse travaille pour l'UNICEF. Les joueurs de son académie s'entraînent à l'école américaine. " Sur le meilleur terrain de Delhi ", dit Schuttenbelt. " Les enfants de riches veulent jouer dans un grand club et sont prêts à payer pour cela. Nous utilisons cet argent pour offrir une chance aux enfants défavorisés et leur permettre d'aller à l'école. Les enfants d'expats sont chouettes mais le talent, la volonté et les possibilités de croissance pour notre académie sont du côté des Indiens. Notre championnat de jeunes ne dégage aucun profit, c'est l'académie qui représente l'aspect commercial. Elle devra être rentable un jour mais, jusqu'ici, elle n'a m'a encore rien rapporté. Ce serait bien si un jour un joueur éclatait en Europe mais je pense que nous sommes loin du compte. Je serais déjà content si un de nos jeunes pouvait percer dans un club indien. Ce serait le couronnement de notre travail. ". Un travail de longue haleine. Mais en Inde aussi, les parents sont impatients. Schuttenbelt raconte une dernière anecdote : " Un père dont le fils avait la chance de pouvoir s'entraîner à Barcelone est venu me voir pour savoir si le gamin était assez fort. Je lui ai demandé qui avait payé le voyage. C'était lui : 3.000 dollars ! Tout était dit. Si un jeune est assez fort, le club offre le voyage en classe business pour lui et pour toute sa famille. C'est vraiment regrettable. Un type à l'accent espagnol m'a même téléphoné pour me dire que son fils était repris à la Barcelone Academy. Je me suis dit : super ! Mais j'ai tout de suite compris que ce n'était pas possible. "PAR JAN HAUSPIE À DELHI - PHOTOS : NATHALIE LYCOPS" Un père m'a demandé si je pensais que son fils jouerait un jour en Europe. Son gamin avait neuf ans ! " Paul Schuttenbelt " Je ne pense pas que l'ISL bénéficie beaucoup au football indien. " Paul Schuttenbelt