Le 18 octobre dernier, le journal l'Equipe consacrait une page, joliment illustrée, abordant le thème de la liberté d'expression des sportifs, principalement des footballeurs professionnels. Nous y avons songé en découvrant un petit SMS venu de Lorraine : " Salut, Pierre. Je serai effectivement ce week-end sur Charleroi. Appelle-moi vendredi après 17 h. A bientôt ".
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Le 18 octobre dernier, le journal l'Equipe consacrait une page, joliment illustrée, abordant le thème de la liberté d'expression des sportifs, principalement des footballeurs professionnels. Nous y avons songé en découvrant un petit SMS venu de Lorraine : " Salut, Pierre. Je serai effectivement ce week-end sur Charleroi. Appelle-moi vendredi après 17 h. A bientôt ". C'était Nasredine Kraouche, ce merveilleux technicien doublé d'une personnalité douce et positive. Le but de ce contact était d'évoquer le mal-être d'un joueur perdu dans la jungle du football professionnel. Est-il trop tendre pour être heureux dans ce milieu où beaucoup se sentent obligés de la fermer car il y a trop d'argent en jeu ? Les footballeurs s'enferment sur leur moi, une prison, bien plus que les champions de sports individuels. Le grand tennisman Nicolas Escudé, vainqueur de la Coupe Davis, avait bien cerné cette différence. Son frère, Julien, actuellement au FC Séville, n'est pas aussi libre et indépendant que lui. " Dans le foot, quand vous êtes en désaccord avec votre président, ou votre entraîneur, vous êtes mort ", affirme Nicolas Escudé. " A la fin de son contrat avec Rennes, Julien était demandé par Manchester mais comme le président ne voulait pas le voir partir, il a fini sur le banc. Ensuite, à l'Ajax, parce qu'il n'était pas d'accord avec son entraîneur, Julien a troqué le brassard de capitaine pour une place de remplaçant. C'est ça le foot. Peu importe qu'on fasse bien son travail, il faut aussi savoir se taire. Cela contribue à formater certains joueurs un peu faibles. Moi, personne ne pouvait m'empêcher de prouver que j'étais le meilleur sur le terrain. C'est une différence énorme ". Nasredine Kraouche est-il un faible ? Non. Un poète certainement mais cela n'a pas empêché ce natif de Thionville, en Lorraine, de se frayer un chemin jusqu'en équipe fanion à Metz, d'épingler des décorations d'international algérien à sa boutonnière, de réaliser quatre campagnes, le plus souvent intéressantes à Gand, avant de débarquer à Charleroi en septembre 2004. Bon vivant, il élimina quelques kilos superflus avant que sa technique ne rende service à la ligne médiane de son nouveau club. Sympa avec tout le monde, adoré dans le groupe, apprécié par les supporters, il se distinguait par la qualité de sa patte, sa frappe, une lecture de jeu du meilleur niveau de la D1. Pourtant, avec le temps, la mélancolie s'empara de plus en plus de sa vie. En juin dernier, Kraouche ne se présenta pas au premier entraînement de la saison dispensé par Jacky Mathijssen. C'était l'expression d'un malaise existentiel. Même s'il s'excusa, Nas n'avait plus la force, ni la volonté, de rester au Mambourg. C'était une forme de déprime, mais quelque chose d'autre se cachait derrière l'attitude d'un joueur ayant encore un an de contrat. Cité à Dudelange, au Grand-Duché de Luxembourg, attiré par Coblence, Kraouche se retrouva finalement sur le sable. Le trou noir à 27 ans, le plus bel âge pour un footballeur. Anormal. Retiré à Thionville, il porte sa croix de Lorraine et s'interroge certainement quant à son avenir. Plus de SMS de sa part après celui 15 novembre à 10 h 20. Etrange. Nos messages demeurent sans réponse. Un de ses amis carolos nous fixe rendez-vous. Le jour : samedi. L'heure : 13 h. Nous choisissons l'endroit : le Café Leffe. Nas sera peut-être là, qui sait ? Au moment convenu, nous serons la main de l'ami du joueur. Kraouche n'est pas là. " Moi, il m'est aussi arrivé de l'attendre en vain... ", dit son sympathique confident en souriant. " Je l'ai eu au téléphone. Il a bien compris votre démarche et l'intention de zoomer sur lui, de comprendre la situation d'un bon joueur arrêté sur place. Mais il a peur de déraper, de lancer dans le feu de la conversation des vérités qui pourraient être interprétées comme des attaques par la direction de Charleroi. Nas a signé un accord selon lequel il s'abstenait de toute critique à l'égard de son ancien club ". Nicolas Escudé avait donc raison : tous les footballeurs ne sont pas libres de s'exprimer. Entre le silence qui est d'or, pour eux, et la parole d'argent, ils ont choisi. " Un reportage dans un magazine national tel que le vôtre aurait été intéressant alors que le prochain mercato d'hiver approche à grands pas ", avance son camarade. " Mais c'est impossible pour lui. Il est hélas coincé. Nas adorait Charleroi mais il n'y était plus heureux. Sa femme, Sarah, voulait se replier vers la Lorraine. A ses yeux, il n'y avait plus d'avenir à Charleroi pour elle, son mari et leur fils, Aynem âgé de deux ans. Et ce n'était pas qu'un choix familial. Après avoir bien gagné sa vie à Gand, Nas a découvert autre chose. Le marché s'est effondré : ceux qui ne sont pas d'accord avec les contrats proposés n'ont plus rien. D'anciens joueurs français, comme Steev Théophile, se retrouvent dans leur cité sans emploi. Il y a une telle quantité de bons joueurs bien formés en France que c'est difficile. Le fixe mensuel de Nasredine était assez bas - NDLR : entre 1750 et 2250 euros ? - et, même avec des primes, il n'y avait pas moyen de mettre de l'argent de côté pour l'après Charleroi. Il m'en parlait souvent et cela le tracassait. Il n'est pas du style à jeter l'argent par les fenêtres, et ne se sapait pas comme un milord. Nas avait évidemment accepté avec joie l'offre de Charleroi pour se relancer après ses quatre ans à Gand. C'était une option sportive. Avec le temps, son salaire est devenu un poids. Je peux le comprendre. En été, il m'a dit clairement : -Je pars, je ne peux plus rester. Mais il y avait ce contrat qui le liait encore pour un an à Charleroi. Nas a trouvé un accord : il pouvait s'en aller mais en cas de contrat avec un nouveau club, les Zèbres devaient percevoir 50.000 euros ". Le destin mena Kraouche vers un club ambitieux de D2 allemande : Coblence. Le coach serbe de cette équipe, Milan Sasic, était intéressé mais, après avoir repris l'entraînement en Allemagne, l'ancien Zèbre n'évoqua probablement pas tout de suite la clause des 50.000 euros. Quand Charleroi expédia son fax à Coblence, le club rhénan recula, proposa à Nas de trouver une solution avec son ancien employeur. Coblence n'entendait pas proposer un bon contrat à Kraouche ( 20.000 euros par mois, salaire et primes ?) tout en payant une somme de transfert à Charleroi. Kraouche fut prié de ne plus s'entraîner avant d'avoir trouvé une solution avec les Zèbres. " Nas a cru, à tort, que tout cela s'arrangerait tranquillement ", affirme son ami carolo. " C'est du business, il l'a appris cruellement. Charleroi ne lâche rien et c'est son droit. Coblence a eu peur aussi, je crois, de l'image de marque de ce club qui n'hésite pas à attaquer la FIFA en justice. Et si Nas s'était blessé chez eux ? La cata... A mon avis, Kraouche aurait peut-être dû payer lui-même le prix de sa liberté. Mais ce n'est pas facile quand on ne roule pas sur l'or. Je suis persuadé que Nas va rebondir. Il en a la volonté et un tel talent ne peut pas rester inactif, inutilisé. Ce serait du gâchis. Nas accepterait certainement de revenir en Belgique. A propos, ne citez pas mon nom : je n'ai pas besoin de publicité ". En songeant une dernière fois à Nicolas Escudé, libre comme l'air, nous avons envoyé un dernier SMS à Nas dimanche passé sur le coup de 12 h 08 : " Bonne chance ". PIERRE BILIC