Il y a toujours une dizaine de porte-manteaux chez les Mpenza, à Mouscron. Souvenir du temps où la maison était envahie par les enfants. Epoque tellement joyeuse quand Mbo et Emile revenaient chez eux avec leurs camarades. "La sonnette fonctionnait toute la journée", dit Arsène. "Un ami m'avait dit que rien que cela devait bien me coûter une fortune en électricité".
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Il y a toujours une dizaine de porte-manteaux chez les Mpenza, à Mouscron. Souvenir du temps où la maison était envahie par les enfants. Epoque tellement joyeuse quand Mbo et Emile revenaient chez eux avec leurs camarades. "La sonnette fonctionnait toute la journée", dit Arsène. "Un ami m'avait dit que rien que cela devait bien me coûter une fortune en électricité". Il rit, Arsène. Le regard de sa femme se fait plus vague. C'est probablement ce qui la fait le plus souffrir. Les cinq oiseaux ont quitté le nid de la famille : Arsène Junior, Joseph, Madeleine, Mbo et Emile. Tous sont mariés ou fiancés. Les uns vivent en Belgique, les autres sont au Portugal ou en Allemagne. C'est loin et près à la fois mais tellement éloigné des années de leur enfance. Quand ils étaient tous autour de leurs parents. Maintenant, ces derniers se sentent un peu seuls alors que le clan était le centre de leur vie. Pas évident à vivre pour une maman mais le temps fait lentement et sûrement son oeuvre. Arsène et Rosalie ont tout donné à leurs enfants pour bien les éduquer, leur apprendre à rester dans le droit chemin. Cela vaut une fortune et ils ont un peu l'impression, probablement, que le succès leur vole Mbo et Emile. Ce sont désormais plus les fils de la gloire que leurs enfants. Mbo s'est marié avec une fille de Mouscron en été. Emile est devenu une star mondiale. Les supporters de la Rhur l'adorent. Il n'est pas à vendre, même pas pour la Juventus et un milliard. Vedette de la presse du coeur, on lui a attribué des romances qui n'ont jamais vu le jour. "Il y a des tas de requins qui tournent autour d'Emile", affirme Rosalie. "Ces gens ne se gênent pas pour l'influencer, pour l'inciter à acheter une Ferrari, pour profiter probablement de son argent". Arsène calme un peu son épouse : "Pour nous, c'est Emile, rien qu'Emile mais ce n'est pas le cas aux yeux de tout le monde. Alors, tout ce qu'on dit et voit à son propos intéresse les gens. Quand on a lu dans la presse tout ce machin avec Joke Vandevelde, la Miss Belgique, j'ai trouvé cela bizarre. Avec le temps et le recul, j'ai appris que l'entourage de Miss Belgique se frotta les mains car c'était un bon truc pour faire de la pub avant le début de l'EURO 2000. Emile et Joke étaient amis, rien de plus, mais le tamtam orchestré autour de cela nous a donné une idée du commerce qui a lieu autour de nos deux fils. Il est très heureux avec Nathalie mais cette forme de bonheur intéresse bien moins la presse à sensation : tant mieux. Nous devons rester sereins". Montrés du doigt au Standard.Au début, Arsène donnait des conseils financiers à ses fils. Tout est devenu très compliqué. Des spécialistes se penchent désormais sur les dossiers et investissements à faire. Cette donnée-là a pris de plus en plus d'importance lors de leur passage de Mouscron à Sclessin. "Moi, j'ose le dire: je n'aime pas Liège", affirme Rosalie. Songe-t-elle à la pression qui s'y est abattue sur leurs jeunes épaules? "Oui, on y attendait trop de mes enfants", dit-elle. "Quand cela n'allait pas, on les indiquait du doigt. Ils avaient besoin de temps pour trouver leurs automatismes. Au Standard, on voulait tout: leur jeunesse car c'est une garantie sur le marché des transferts, leur enthousiasme, leur force, leur vitesse mais, en échange, il n'y pas vraiment eu de compréhension. Ils ont malgré tout tenu le coup et rendu pas mal de services à ce club. Le Standard n'a pas été perdant avec les Mpenza, c'est le moins qu'on puisse dire". Il est vrai que Mbo et Emile y prirent une dimension plus affirmée et quelque chose d'important sur le plan familial se joua lors de ce transfert au Standard. Pharmacien, Arsène avait un bon emploi à Mouscron. Dès que ses fils signèrent au Standard, il se retrouva sans emploi. Pas besoin de faire un dessin pour comprendre ce qui se passa. "Si j'avais insisté pour que mes fils restent à l'Excel, je crois que j'aurais gardé ma place", affirme Arsène. "Mais on leur proposait un très petit salaire. Des mensualités de misère. Je ne voulais pas entraver leur carrière. Je savais ce qui allait arriver. Je me suis sacrifié et la suite ne s'est pas fait attendre. J'aurais pu demander un emploi via le Standard mais n'avais pas envie de profiter de la gloire de mes enfants. Ils avaient la priorité. Puis, de toute façon, je me serais aussi retrouvé à la rue après leur départ. Maintenant, il y a trois ans que je cherche un emploi. Cela devient très long. Je n'ai que 54 ans et j'ai besoin de travailler. J'ai une piste mais je ne veux rien dévoiler pour le moment. Je serai mon propre patron. Pour ça, je créerai quelque chose à Bruxelles, où il est possible de faire pas mal de choses avec la communauté africaine".Les graves accidents d'Emile et Arsène.Liège a également été synonyme d'accident pour les Mpenza. Emile a perdu le contrôle d'un bolide en forêt. Il échappa au pire. Ce fut aussi le cas d'Arsène, sa voiture ayant failli plonger dans la Meuse. "Il était seul à bord avec le chien", se souvient Rosalie. "Je suis passée avec une amie à l'endroit de l'accident et une voiture très endommagée attira mon regard. Je me suis demandée si ce n'était pas la voiture d'Arsène mais nous ne nous sommes pas arrêtées. J'avais un pressentiment. Comme mon mari n'était pas à la maison, j'ai demandé qu'on teléphone dans les hôpitaux de toute la région. C'était bien lui: il était dans le coma. Il en sortit après vingt-quatre bonnes heures mais, plus tard, Arsène dut encore être hospitalisé durant un mois à Bruxelles. Nous avons eu très peur". Quand Mbo a opté pour le Sporting du Portugal, à Lisbonne, Arsène et Rosalie ont été concernés: leur fils les emmena au bord du Tage afin de choisir une maison, etc. Ce sont des détails mais c'est très important. A cette époque, Emile était déjà en contact avec Schalke 04. C'est au retour du Portugal que Rosalie et Arsène apprirent la nouvelle : "Je suis tombée des nues. J'étais très déçue et j'ai été envahie par l'impression qu'on cédait mon fils comme on vend une voiture. C'est un être humain, pas uniquement de l'argent pour les clubs. Emile était tellement jeune et à cet âge-là, on se laisse faire. Il me l'a d'ailleurs dit : -Une fois mais pas deux. Il sera le maître d'oeuvre lors du prochain transfert. Si mon mari l'avait appris plus tôt, il aurait pu l'aider et je n'aurais pas eu ce sentiment qu'il partait un peu comme un voleur au coeur de la nuit. Il méritait mieux comme départ". "Au début, ce ne fut pas évident du tout à Schalke mais il s'est battu. Emile vient de fêter ses 23 ans. Quand il signa à Gelsenkirchen, c'était encore un adolescent. Il ne voulait plus rester au Standard. Lui n'a jamais détesté Liège. Emile y est souvent et a gardé son appartement. C'était entre lui et le Standard. J'avais assez peur car tout allait très vite. Mbo est plus mûr que lui. Mais Emile a relevé le défi allemand et ne doit rien à personne. Il n'était pas préparé à cete aventure. Or, et je le dis même si cela tourne bien en Allemagne, ce n'est pas évident. Il a tenu le coup. Mbo n'était pas animé par la même envie de partir. Il venait d'ailleurs d'acheter un appartement à Liège et n'y dormit qu'une petite semaine. L'offre venue du Portugal était extrêmement intéressante. Emile avait déjà signé au moment du départ de Mbo pour le Portugal. Il n'a pas eu le temps de nous le dire. C'est finalement Luciano D'Onofrio qui me l'a appris alors que nous revenions du Portugal. Le ciel nous tombait sur la tête. Comment? Pourquoi? Ses parents n'étaient pas concernés alors que si des personnes doivent être consultées, ce sont bien elles: je n'ai pas accepté l'attitude des clubs. Emile me téléphone très souvent. Mbo aussi et quand on dit dans certains médias que mes deux fils ne viennent plus à la maison, je me révolte. Un Africain sait mieux que personne que la famille est sacrée. Ce sont mes fils. Je les ai mis au monde et j'ai souffert pour eux. Personne ne me les enlèvera". Rosalie, la femme de Leekens.La famille Mpenza est originaire du centre du Congo et parle le lingala. Mbo et Emile connaissent à peine quelques mots. Ils sont incapables d'avoir une conversation en lingala. Rosalie le regrette un peu et cite cette famille marocaine qui est installée dans leur quartier et dont les enfants parlent français, néerlandais et arabe. Rosalie a de temps en temps la nostalgie de la terre africaine. Arsène beaucoup moins. Ses parents sont morts mais la maman de Rosalie vit encore : "Je l'ai aussi secouée quand je me suis mariée. C'est la vie et Arsène est venu en Belgique pour ses études". Papa Mpenza envoie de temps en temps un peu d'argent aux siens. Quand Joseph, un de quatre fils de Rosalie et Arsène, s'installa chez lui, Mbo et Emile payèrent ses meubles. "Pour nous, c'est tout à fait normal", lance Rosalie. "Joseph travaille dans une imprimerie. Il a moins de moyens que ces deux frères. Ça, c'est le grand secret de l'Afrique: la solidarité. Les autres, les amis occassionnels, ce sont des rapaces qui laisseront tomber Emile dès que le ballon cessera de tourner pour lui. S'il le faut, je me battrai avec ceux qui les critiquent trop durement. Je ne supporte pas les injustices dont ils sont parfois victimes. Eux, ils ne critiquent jamais personne. J'ai l'impression qu'on leur demande très souvent de décrocher la lune. La Belgique se qualifiera pour le Japon et la Corée du Sud. Mbo doit aussi y aller. Si Robert Waseige ne le sélectionne pas, l'Union Belge peut acheter mon cercueil. Non, je n'y survivrais pas". Rosalie a aussi consacré toute sa vie au football. C'est elle qui a pris le soin d'inscrire ses fils dans leur premier club: Mesvin. Que la D1 était alors loin. "Mais on s'amusait bien", affirme Rosalie. "J'étais toujours la première à mettre de l'ambiance avec les enfants. Je me souviens notamment d'une panne d'autocar à Chimay. On ne savait pas du tout comment nous allions rentrer dans le Borinage mais tout le monde riait aux larmes et cela s'est finalement arrangé". A cette époque, Mbo et Emile ont été approchés par Anderlecht. Le président de Mesvin leur conseilla de plutôt se rendre à Courtrai car il y avait trop de concurrence chez les jeunes du stade Constant Vanden Stock. Michel Verschueren leur lança tout de même un vibrant: "Les grands joueurs finssent toujours par venir à Anderlecht". Est-ce que cela veut dire que les Mpenza porteront un jour la casaque mauve? Rosalie et Arsène rient. Ils nous servent un bon verre de bière. Pas de la marque congolaise Simba qu'on trouve à Bruxelles, pas encore à Mouscron qui n'a pas son Matongé, son quartier qui bat au rythme de l'Afrique. A la télé, après l'exploit de Justine Henin, c'est au tour de Venus Williams de se qualifier pour la finale de Wimbledon sous les yeux de Rosalie : "Le tennis, je n'y comprends rien. Moi, je n'aime que deux sports: le football et la boxe. Je ne ferme pas un oeil de la nuit quand il y a un grand combat au programme. Cette Venus, c'est peut-être une cousine à moi, on ne sait jamais. Je préfère Henin quand même..." Rosalie a de la présence. Les Mpenza garderont à jamais un très grand souvenir de Georges Leekens qui catapulta Emile et Mbo en D1. Quand il la voyait débarquer à l'Excelsior de Mouscron, Leekens accueillait toujours Rosalie avec le sourire: "Tiens, voilà ma femme". Arsène se marre. Pas sûr que Rudi Assauer, le manager de Schalke, manie le même humour. A Mouscron, la famille Mpenza habite à deux dribbles de la frontière. "Au bout du jardin, c'est la France", dit Arsène. Ils sont connus dans le quartier du Risquons-Tout. Il n'y a pas de frontière pour la gentillesse...Dia 1Pierre Bilic