Et d'un coup, ses yeux se mouillent... Silvio Proto ne chiale pas mais ça part dans ce sens-là. Tout ça parce qu'on revient sur son départ d'Anderlecht, plus exactement sur son tout dernier match en Mauve. On doit bien évoquer ses années et ses titres là-bas dans une interview à l'occasion de son trophée de meilleur gardien du championnat de Belgique sur les deux dernières décennies !
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Et d'un coup, ses yeux se mouillent... Silvio Proto ne chiale pas mais ça part dans ce sens-là. Tout ça parce qu'on revient sur son départ d'Anderlecht, plus exactement sur son tout dernier match en Mauve. On doit bien évoquer ses années et ses titres là-bas dans une interview à l'occasion de son trophée de meilleur gardien du championnat de Belgique sur les deux dernières décennies ! La veille de ce gros entretien, il était dans le but de la Lazio pour une qualification facile en Coupe d'Italie, 4-0 contre la Cremonese, une équipe de Serie B. Il joue peu depuis son arrivée à Rome, ce n'était que son troisième match cette saison, mais c'était le deal dès le départ : il a signé comme deuxième gardien. Un rôle de guide à l'expérience XXL pour un jeune titulaire qui fait un carton, l'Albanais Thomas Strakosha. Le reste du temps, il observe depuis le banc le parcours somptueux de ses coéquipiers, qui viennent d'enfiler quinze matches sans défaite en Serie A, simplement entrecoupées d'un succès en Supercoupe contre la Juve. Silvio Proto a fixé le rendez-vous à quelques centaines de mètres de chez lui, au nord de la capitale, tout près du centre d'entraînement de la Lazio. Rendez-vous dans le resto d'un club de golf. Sa nouvelle passion. SILVIO PROTO : Je m'y suis mis par hasard quand j'étais à l'Olympiacos. C'est Guillaume Gillet qui m'a cassé la tête avec ça. Il voulait absolument que j'essaie, je lui disais : Non, j'ai pas envie, c'est quoi ce sport de vieux ? Maintenant, je me dis que j'aurais dû commencer il y a dix ans. J'adore. J'ai un simulateur à la maison, il y a un boîtier, des caméras qui calculent la trajectoire des balles, un rétroprojecteur, un écran d'impact. C'est comme si tu étais sur un vrai green, en fait. Et je viens régulièrement jouer ici. J'adore l'aspect mental du golf. Tu dois rester concentré jusqu'au dernier trou parce que tu peux toujours foirer complètement tout ton parcours en ratant le dix-huitième. Comme un gardien qui ferait une flingue à la dernière seconde. Je fais baisser progressivement mon handicap, j'espère arriver à zéro, c'est ça mon objectif. On est ici sur le site de l'Open d'Italie, carrément ! PROTO : Oui, j'ai assisté à la dernière édition, en octobre. Je suis tombé par hasard sur Nicolas Colsaerts quand il s'entraînait, on a pas mal discuté. J'ai aussi parlé avec Thomas Pieters et Thomas Detry. Tu as encore un an et demi de contrat, ça veut dire que tu termineras ta carrière à la Lazio ? PROTO : Aucune idée. J'aurai 37 ans en mai. Mais je me sens top, physiquement. Je ferai le point à la fin de la saison prochaine. Je pourrais continuer. Ou arrêter... Tu sais, j'ai gagné beaucoup de choses, alors si on me dit demain que c'est fini, je ne serai pas triste. Pas de regrets, pas de problème. Il n'y a pas un truc que tu as toujours eu envie de faire et que tu n'as pas encore fait ? PROTO : Non. Quand j'étais en Belgique, des gens me demandaient si je n'avais pas envie de faire une expérience à l'étranger. Finalement, c'est arrivé par hasard, je me suis retrouvé en Grèce. C'est ce qui a sauvé ma carrière. Parce que si j'étais resté à Ostende, je ne suis pas sûr que je serais allé au bout de mon contrat. Je me serais peut-être arrêté définitivement à 35 ans. Parce que je n'étais pas plus heureux que ça là-bas. Il y avait les trajets. J'avais acheté une maison à la côte, mais je préférais souvent revenir chez moi, dans le Brabant wallon, parce que ce n'était pas simple de trimballer continuellement ma femme et mes trois enfants. Et puis on m'avait promis un projet, des choses qui ne se sont pas passées. Alors, quand j'ai eu l'occasion de partir, je suis parti. Je ne me suis jamais senti bien dans ma peau à Ostende. Je reconnais que mon niveau là-bas était loin de celui que j'avais à Anderlecht. Je ne veux pas me mentir. Peut-être en partie, aussi, parce qu'il n'y avait pas de pression. Et moi, j'en ai besoin pour être bon. Si on ne gagnait pas, ce n'était pas bien grave. Et ça a joué sur ma motivation. Et ton après-foot, ce sera quoi ? PROTO : Je n'ai pas encore fait le point là-dessus, je vis un peu au jour le jour, je ne me pose pas trop de questions, la vie m'apportera ce qu'elle doit m'apporter... Je ne suis pas focus sur un truc bien précis. J'ai des projets immobiliers. Et j'ai commencé les cours d'entraîneur en Belgique. Je les suis à distance, j'ai des syllabus et des formations en ligne. On a beaucoup de mises au vert, alors au lieu de regarder des séries sur Netflix, je me forme ! Quand il y a une trêve internationale, je rentre et je passe des examens. Au mois de décembre, j'ai passé un pratique, j'ai donné deux entraînements à des jeunes de l'Olympic. Ça me plaît. Mais ça ne veut pas dire que je deviendrai d'office entraîneur. Ce n'est pas une priorité, je vois plus ça comme une opportunité. Les lecteurs de Sport Foot Magazine t'ont désigné meilleur gardien des vingt dernières années en Belgique, tu te dis que c'est simplement logique ? PROTO : Si je te réponds oui, on va me prendre pour un prétentieux... Mais bon, vu mon palmarès, je pense que ça se justifie quand même, non ? Sur le coup, je n'étais pas conscient de ce que je faisais avec Anderlecht, de mon niveau. J'étais dans ma bulle. Il a fallu que je quitte la Belgique pour comprendre que c'était exceptionnel, à la limite anormal. Aujourd'hui, j'ai des regrets par rapport à ça. Je n'ai jamais profité de ce que je faisais à Anderlecht. Jamais profité de beaux arrêts, d'une belle victoire, d'un titre. Je suis passé à côté de grands moments. J'étais à fond dans la pression, je me disais que je n'avais pas le droit de me louper, j'avais toujours peur de me relâcher, peur que ça me joue des tours. Tu vois un autre gardien qui aurait mérité ce titre plus que toi ? PROTO : Il y en a plusieurs qui ont fait une carrière constante. Je pense à Vedran Runje, qui a terminé derrière moi la première fois que j'ai reçu le prix de gardien de l'année. Je pense à Thibaut Courtois, à Simon Mignolet, à Sinan Bolat. Mais sur la durée, sur le palmarès en Belgique, je crois que mon prix est justifié. Tu t'es fait combien de vrais amis dans le monde du foot ? PROTO : J'ai plus envie de te parler de belles rencontres... Avec mes compagnons de chambre quand j'étais à Anderlecht, ça a toujours été top. Ça a commencé avec Mbo Mpenza, puis ça a été Thomas Chatelle qui m'a ouvert les yeux sur plein de trucs, puis Guillaume Gillet. Je me suis fait d'autres bons copains à Anderlecht, comme Jonathan Legear, Olivier Deschacht, Daniel Zitka. Mais celui dont je suis resté le plus proche, c'est Alexandre Bryssinck, qui avait commencé avec moi à La Louvière puis qui a fait une bonne partie de sa carrière aux Pays-Bas. On est parrain l'un chez l'autre. Je dois aussi citer Hannu Tihinen parce qu'il a peut-être sauvé ma carrière à Anderlecht ! Explique... PROTO : C'était dans mon premier match de Ligue des Champions, contre le Betis Séville. La veille, on a eu une scène surréaliste. Franky Vercauteren nous a appelés, Daniel Zitka et moi. Il nous a posé une question ouverte : Qui va jouer demain ? On s'est regardés comme deux cons, l'air de se dire : Mais qu'est-ce qu'il raconte ? C'est quand même lui le coach. J'ai dit que j'avais envie de jouer, Zitka a dit la même chose. C'est moi que Vercauteren a choisi. Après deux minutes, il y a eu un ballon en retrait, un mauvais rebond, j'ai raté mon contrôle, un attaquant du Betis m'a dribblé et a tapé sur le poteau, le ballon est revenu dans l'axe, un autre attaquant est arrivé et a mis une mine. Tihinen a sauvé ça, je ne sais toujours pas comment il a fait, c'était miraculeux. À ce moment-là, je me suis dit que je devais me réveiller puis j'ai tout arrêté. On a perdu 1-0 mais je n'y étais pour rien. J'étais le gardien de l'équipe nationale, mais occupé à digérer la transition entre La Louvière et Anderlecht, ce n'était pas simple. J'avais une grosse pression. J'ai été élu dans l'équipe-type de la semaine en Ligue des Champions, ça a lancé ma carrière avec Anderlecht. Si on avait encaissé sur la fameuse phase avec Tihinen, Vercauteren m'aurait peut-être dit le lendemain que j'avais joué mon dernier match avec Anderlecht. J'étais en ballottage avec Zitka et le club sortait de quelques années difficiles avec ses gardiens, je risquais gros. Quand deux gardiens du même club qui disent qu'ils s'entendent super bien, il y a forcément un peu de comédie, non ? On fait semblant ? PROTO : Je n'ai jamais fait semblant. Par exemple, ici je suis très proche de Strakosha. Le meilleur gardien que j'ai vu dans ma carrière. C'est un phénomène. Il va faire une carrière énorme, l'Angleterre est faite pour lui. Je te promets que je suis le joueur le plus triste du noyau quand il fait une erreur. Je connais mon rôle, je suis le numéro 2, je suis ici pour l'aider. Quand tu as deux numéros 1 qui se tapent dedans, ce n'est jamais sain, je ne connais pas un seul club où ça marche. Mon état d'esprit était fort différent quand j'étais à Anderlecht. Je voulais tout jouer, profiter de tous les moments parce que je me disais que je pouvais avoir une blessure grave du jour au lendemain et devoir arrêter. Quand tu étais à Ostende, tu m'avais dit que tu espérais finir ta carrière à Anderlecht, comme joueur ou dans un autre rôle. Quand Marc Coucke a racheté le club, tu t'es dit que c'était mort, vu votre conflit au moment de ton départ en Grèce ? PROTO : Voilà, c'est ce que je me suis dit... À partir de ce jour-là, j'ai commencé à faire mon deuil d'Anderlecht. J'ai tourné la page. Et ça ne m'empêche pas de penser, encore aujourd'hui, que sa réaction au moment de mon départ d'Ostende n'était pas normale. Je ne méritais pas ça. Tu n'as jamais pensé que, lui aussi, il risquait de tourner la page ? PROTO : Je ne pense pas, non. L'été dernier, j'ai eu la confirmation qu'il était resté sur sa position par rapport à moi. J'avais une petite blessure à la cheville, le staff de la Lazio m'avait dit que ça ne servait à rien que j'aille au stage, que je pouvais me préparer tranquillement en Belgique. J'avais besoin d'une salle de muscu et j'ai envoyé un message à Michael Verschueren pour lui demander si je pouvais aller à Neerpede. Il a lu mon message mais il n'a jamais répondu. Je ne lui en veux même pas, il a peut-être eu peur que Coucke tombe sur moi au centre d'entraînement et que ça se passe mal. Mais bon, je n'ai aucun regret par rapport à tout ça. Tout arrive pour une raison. Je tire le positif de toutes les situations. Aujourd'hui, grâce à mon départ d'Ostende, j'ai la chance incroyable d'avoir des enfants trilingues. En Grèce, puis ici, ils vont dans une école où les cours se donnent en anglais, et ils parlent italien aussi. Ça, je ne l'aurais pas si j'étais resté à Ostende. Ça n'a pas de prix. Un moment, j'aurais voulu faire toute ma carrière à Anderlecht. Mais je me retrouve dans un bon club italien, c'est un cadeau de la vie. Quand j'étais gamin, mon grand-père m'avait dit que je jouerais un jour en Serie A. Par un concours de circonstances, ça a fini par se faire, je suis très fier de ça. On peut continuer à vivre et à bosser de la même façon quand on sait qu'on jouera très peu de matches ? PROTO : Le gros changement, c'est que je ne me mets plus la pression. Et j'ai abandonné toutes mes superstitions, je peux te dire que j'en avais un paquet. Par exemple, manger toujours la même chose les veilles de match (poulet, pâtes, salade), c'est fini. J'avais des petites manies dont je ne vais pas te parler parce que je n'en suis pas fier ! Avec le recul, je me dis que j'ai été con. Parce que ça te bouffe, ces trucs-là. Ça te met un gros stress en plus alors que tu n'en as pas besoin. En étant fort superstitieux, tu te crispes, et si je n'avais pas fait ça, peut-être que j'aurais été encore meilleur. Si je n'ai pas profité à fond de mes années à Anderlecht, c'est aussi à cause de ça. Tu n'imagines pas les dégâts que la pression peut faire à ton corps. J'ai joué des matches où, le matin, je n'arrivais pas à faire mes lacets, tellement j'étais bloqué. Mon dos était HS. Et les douleurs disparaissaient comme par miracle dès que le match commençait, avec l'adrénaline sans doute. Dans mes meilleures années, quand je volais, je n'arrivais pas à dormir les nuits qui précédaient les matches. Je me rends compte aussi, avec le recul, que mon stress avait une influence sur mon comportement. Mon anxiété faisait de moi un autre homme, c'est pour ça que je pouvais paraître hautain, prétentieux, gros cou. Simplement, je n'étais plus moi-même, dans le feu de l'action. Dès que j'ai quitté Anderlecht, j'ai arrêté tout ça. Et tu vis mieux ? PROTO : Ce n'est pas que je vis mieux, c'est que je vis, tout simplement ! Ça veut dire que la passion n'est plus la même ? PROTO : En début de carrière, le foot était un hobby, j'adorais. Aujourd'hui, je ne vais plus dire que j'adore, je fais simplement mon boulot. Si j'ai le choix entre un 18 trous et un entraînement, j'irai faire du golf. Quand tu prends conscience de tous les efforts que tu dois faire pour être au top, la passion diminue. Mais ça ne m'a pas empêché de toujours tout donner. Je n'ai jamais pris un gramme au moment des fêtes, par exemple. Parce que j'allais courir une heure et demie à jeun pour ne pas grossir. Je ne le faisais pas par plaisir, je le faisais par dévotion pour mon sport, pour mon métier. Celui qui fait ça par plaisir, je dis bravo ! Entre-temps, j'ai appris aux cours d'entraîneur qu'en courant à jeun, on brûle plus de muscle que de graisse... Tant pis, je continue à le faire.