"On habitait au neuvième, mes grands-parents au douzième", dit Gilles De Bilde en nous montrant un grand immeuble vétuste du Breughelpark de Zellik. Un quartier de logements sociaux de la banlieue de Bruxelles qui, dans les années 90, avait mauvaise réputation. Le parking offre une vue panoramique sur la capitale et le ring.
...

"On habitait au neuvième, mes grands-parents au douzième", dit Gilles De Bilde en nous montrant un grand immeuble vétuste du Breughelpark de Zellik. Un quartier de logements sociaux de la banlieue de Bruxelles qui, dans les années 90, avait mauvaise réputation. Le parking offre une vue panoramique sur la capitale et le ring. De Bilde raconte qu'il partageait sa chambre avec son frère Franck et qu'un jour, une explosion a secoué leur fenêtre: le criminel Patrick Haemers, venait de faire exploser une camionnette de transport de fonds sur l'autoroute. Les souvenirs refont surface. Sa mère était souvent absente, elle buvait énormément. "Souvent, nous n'avions rien à manger et nous devions nous débrouiller ou aller chez les voisins congolais." Elle lui interdisait de voir son père et ses grands-parents. "Parfois, nous étions ensemble dans l'ascenseur et je n'avais même pas le droit de leur dire bonjour." Des souvenirs, il y en a aussi des bons, comme les parties de foot quotidiennes dans le parc, où il était un des seuls blancs. "Le seul assez bon pour pouvoir jouer avec les Africains. J'y ai acquis ma technique et j'ai appris à mordre sur ma chique, car ça rentrait dedans." Le foot de rue l'a aidé à ne pas sombrer dans la petite criminalité et lui a donné cette mentalité qui, aujourd'hui encore, fait son charme. "Avec l'âge, on se calme un peu", dit le commentateur d' Eleven Sports et consultant du groupe DPG Media. "J'en ai vu assez dans la vie, tant sur le plan professionnel que privé. À un certain âge, on est content de ne plus faire parler de soi, même si je ne serai jamais quelqu'un de tranquille." Ça te fait quoi d'avoir cinquante ans? GILLES DE BILDE: Ça fait bizarre. Dans ma tête, j'ai 25 ans. Mais les faits sont là. Ça ne me déprime pas, car je suis en bonne forme physique et ma vie est bien réglée. Je n'ai jamais eu de problèmes de genou ou de cartilage, mais mon dos a toujours été mon point faible. Il y a deux ans, j'ai été opéré d'une hernie. J'aurais dû le faire quand je jouais au PSV, mais j'aurais dû m'absenter pendant neuf mois et le club ne voulait pas. Lors de la Coupe du monde 2018 en Russie, les nombreux déplacements m'ont achevé. Je ne joue plus au foot et je ne cours plus, mais je nage et je fais du vélo. Le ballon et l'ambiance du vestiaire te manquent? DE BILDE: Très rarement. Je n'ai jamais voulu devenir entraîneur, même si on m'a parfois proposé d'être adjoint. Quand j'ai mis un terme à ma carrière, j'étais épuisé mentalement. Un joueur est un privilégié. J'ai très bien gagné ma vie, mais la pression était constante. S'entraîner chaque jour, c'est usant. J'ai arrêté à 33 ans. C'est jeune, mais je ne l'ai jamais regretté. Ni la manière. Je ne ressentais pas le besoin de partir par la grande porte. Mes enfants venaient de naître, on avait une maison à Marbella. Au Lierse, je m'entendais bien avec Emilio Ferrera, c'était presque un ami. Il m'a convaincu de tenir jusqu'au match contre Anderlecht, à quatre journées de la fin. Puis, j'ai eu une blessure diplomatique. Tu avais déjà 23 ans lorsque tu as débuté en D1, avec l'Eendracht Alost en 1994. On aurait pu penser que tu allais tirer sur la corde le plus longtemps possible. DE BILDE: Je n'ai jamais fait passer le football avant tout. J'avais une certaine discipline et je voulais bien faire, mais pas coûte que coûte. En vieillissant, j'ai compris que je n'étais pas le joueur le plus facile, mais ça dépendait aussi des entraîneurs. Johan Boskamp venait du même milieu que moi, il savait que j'étais authentique. On se disputait, on s'est même battus, mais le lendemain, quand je marquais, il était le premier à me prendre dans ses bras. Parce que lui aussi était comme ça. Pareil avec Dick Advocaat au PSV. On dit que c'est un homme froid et distant, mais il est venu à Zellik pour les funérailles de mon grand-père à une semaine d'un match de Ligue des Champions contre Barcelone. Il m'a laissé tranquille le week-end et m'a demandé de jouer contre le Barça, mais il m'a laissé le choix. Un jour, j'ai craqué en plein entraînement: il l'a vu et m'a pris par l'épaule. Finalement, j'ai joué contre Barcelone. Après l'incident (sic) avec Krist Porte ( en décembre 1996, De Bilde a été suspendu six mois pour avoir frappé le joueur d'Alost lors d'un match contre Anderlecht, lui fracturant ainsi le nez et l'orbite), il m'a téléphoné et m'a dit: "Quelle que soit la durée de ta suspension, je te veux au PSV. Boskamp aussi m'a beaucoup soutenu. Au lendemain de l'incident, il est venu chez moi. Où t'es-tu senti le plus heureux? DE BILDE: Chaque période a eu son charme. À Alost, tout était wow. On pouvait tout faire, tout nous réussissait. J'explosais, surtout sous la direction de Jan Ceulemans. C'était un fan de Bruges et moi d'Anderlecht, mais c'était une icône du football belge. Quand un tel homme fait confiance à un gars de 21 ans, ça donne des ailes. Puis, il y a eu Anderlecht. Quand on est un gamin de Bruxelles, on en rêve. Avant, j'allais souvent voir les matches avec mes copains. Après, ils étaient dans les tribunes pour me supporter. C'était très spécial. Même quand j'y suis passé pour la deuxième fois. D'un point de vue purement sportif, le mieux, c'était le PSV. Là, j'ai compris ce qu'était vraiment ce métier. J'ai joué aux côtés de Luc Nilis, Marc Degryse, Ruud van Nistelrooy, Arthur Numan, Philip Cocu, Boudewijn Zenden, Wim Jonk, Jaap Stam... Des gens pareils vous tirent vers le haut. À Sheffield Wednesday, par contre, ça n'a pas marché. Dans ta biographie, parue en 2004, tu écris que tu as signé pour quatre ans, mais que tu as voulu partir le plus vite possible. DE BILDE: On m'avait fait beaucoup de promesses, mais j'ai vite compris que ça ne marcherait pas. L'équipe jouait mal, que des longs ballons, le temps était pourri, la nourriture pas bonne et je n'aimais pas la mentalité. Ils ont fini par me prêter à Aston Villa, où je devais remplacer Nilis, qui s'était cassé la jambe. Là, c'était bien. Je voulais rester, mais Sheffield n'était pas d'accord. Heureusement, Anderlecht est arrivé. Et puis, en Angleterre, il y avait les paparazzi: tu avais fait entrer tes chiens illégalement en Angleterre. Ça, c'est bien toi: quand tu veux quelque chose, tu n'hésites pas. DE BILDE: Ma femme dit souvent que j'ai trop de principes. Parfois, ça semble être une question de détails, mais pour moi, c'est très important. Au moment de signer, j'avais exigé que mes chiens puissent venir, car j'avais aussi une offre d'Italie. Le manager de Sheffield Wednesday m'avait promis de régler ça, mais ce n'était pas écrit. Alors, comme ça n'avançait pas, j'ai cherché une alternative. Début 1995, après moins de six mois en D1, tu as obtenu le Soulier d'Or. Était-ce un tournant dans ta carrière et ta vie? Par la suite, les incidents se sont multipliés et tu as perdu en popularité. DE BILDE: Je pense que ce qui a fait basculer ma vie, c'est l'hémorragie cérébrale de mon père, moins d'un an après le Soulier d'Or. Ça a conduit à l'incident avec l'infirmier ( De Bilde a donné un coup à un infirmier des urgences qui voulait le séparer de son père, ndlr), juste après celui avec Krist Porte. À Anderlecht, ça ne marchait pas, je ne me sentais pas bien dans ma peau. Il y avait trop de choses en même temps. Je traversais une période difficile et j'ai mal réagi. Je suis certain que mon enfance a joué un grand rôle, car pendant un long moment, j'ai été privé de mon père. Il ne s'est jamais remis de cette hémorragie cérébrale. Il est à la fois toujours là et plus vraiment là. À partir de ce moment, je suis entré dans une spirale négative, je n'arrivais pas à m'en sortir. Tu es très émotif. DE BILDE: J'ai eu une jeunesse difficile, puis soudain, toutes les portes se sont ouvertes: la gloire, l'argent... Tout était permis. Ça n'aide pas à garder la tête froide. Je ne savais pas qui me voulait du bien, à qui je pouvais faire confiance. Je suis très méfiant envers la presse et les gens que je ne connais pas, ça ne changera jamais. Et vos racines ne vous lâchent jamais. J'ai fait mon chemin, j'ai parfois foncé dans le mur, mais, dans l'ensemble, je n'ai pas à me plaindre. Cet air rebelle et cette méfiance sont-ils la conséquence d'une enfance dans un quartier difficile? DE BILDE: Sur certains points sans doute, mais pas sur tout. On ne peut pas juger les gens sur leur passé, il faut regarder leurs prestations. Chaque individu est différent, avec ses qualité et ses défauts. Prenez Eden Hazard. Il est nonchalant et je peux le comprendre, mais plus tard, il se dira peut-être qu'il aurait dû en faire davantage. Quand on a beaucoup de talent, on travaille moins parce qu'on doit moins miser sur son physique ou sa mentalité. Mais pour être le meilleur, il faut tout combiner. Je savais qu'avec ma mentalité, je ne serais jamais un Cristiano Ronaldo. Lui, il arrive le premier au club et part en dernier. Depuis vingt ans. Van Nistelrooy aussi. Chapeau, mais je ne suis pas comme ça. Je me contentais d'un éclair et parfois, on ne me voyait pas pendant nonante minutes. J'ai beaucoup discuté avec Yves Vanderhaeghe à ce sujet. Avant le match, il venait me voir et me demandait si j'allais sortir ma baguette magique ou s'il allait devoir faire tout le boulot. Tu as des amis dans le monde du football? DE BILDE: Amis, c'est un grand mot. Quand ça s'arrête, on se perd de vue. Mais j'ai encore des contacts avec l'un ou l'autre. J'ai eu peu de problèmes avec mes équipiers, plus avec mes entraîneurs. Avec Hugo Broos à Anderlecht, ça n'allait pas: nos caractères étaient trop différents. Dommage, mais c'est la vie, ça ne m'empêche pas de dormir. Tu as joué à Alost avec Vincent Mannaert qui, plus tard, est devenu ton agent. Ça te sert dans ton métier de commentateur et consultant? DE BILDE: L'an dernier, il est venu à un barbecue chez moi et on se charrie souvent, mais je tente de séparer les aspects privé et professionnel. J'ai beaucoup d'infos dans le monde du football, mais je ne ressens pas le besoin de les rendre publiques. Pareil avec la série d'interviews des Diables rouges que j'ai faite pour VTM avant la Coupe du monde 2018. Pour prendre rendez-vous avec ces gens-là, mieux vaut qu'ils vous connaissent, mais ça ne me rend pas plus heureux pour la cause. Je ne suis pas jaloux d'eux non plus. Avec les réseaux sociaux, ils ne peuvent plus sortir de chez eux sans que ça se sache. Avant, on pouvait se permettre davantage de choses. Tes trois filles font du foot? DE BILDE: Non, ce sont des filles, hein. Les deux aînées terminent leurs études secondaires. Une veut être médecin et l'autre, criminologue. Que peut-on te souhaiter pour tes cinquante ans? DE BILDE: Rester en bonne santé. Un ami a le cancer, il est en phase terminale. Ça fait réfléchir. Sur le plan professionnel, j'ai de l'ambition, mais c'est pour plus tard. Je veux d'abord que mes filles soient autonomes. Je suis heureux, je fais ce que j'aime et si on m'avait dit quand j'avais huit ans que je serais comme ça aujourd'hui, j'aurais été heureux.