Durant ma carrière, j'ai eu le privilège de pouvoir jouer aux côtés des trois meilleurs joueurs belges de tous les temps. Je veux parler de Paul Van Himst, Wilfried Van Moer et Jan Ceulemans. Ensemble, ils ont remporté dix Souliers d'Or. J'ai déjà interviewé Paul et Wilfried, il ne manquait plus que Jan. Ce vide est désormais comblé. Nous nous sommes fixé rendez-vous à Westerlo, la seconde résidence du Caje.
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Durant ma carrière, j'ai eu le privilège de pouvoir jouer aux côtés des trois meilleurs joueurs belges de tous les temps. Je veux parler de Paul Van Himst, Wilfried Van Moer et Jan Ceulemans. Ensemble, ils ont remporté dix Souliers d'Or. J'ai déjà interviewé Paul et Wilfried, il ne manquait plus que Jan. Ce vide est désormais comblé. Nous nous sommes fixé rendez-vous à Westerlo, la seconde résidence du Caje. JAN CEULEMANS : Normal, puisque je suis né à Lierre. A l'époque, il était logique que l'on s'affilie au club local. On quittait rarement son quartier. Les grands clubs allaient certes visionner les plus petites équipes de la région, pour voir si elles ne possédaient pas l'un ou l'autre joueur intéressant, mais on se limitait à un rayon de 15 kilomètres. En ce temps-là, il était impensable qu'un gamin lierrois de 10 ans soit engagé par Gand, par exemple, et passe toute la semaine en internat. Aujourd'hui, c'est tout à fait courant. En tout cas, même si on me l'avait proposé, je ne l'aurais pas accepté. Actuellement, lors des matches de jeunes, la tribune est remplie de scouts, belges mais aussi étrangers. Je m'en offusque. Le comble, c'est que ce sont parfois les parents eux-mêmes qui poussent leurs enfants et rêvent d'un beau pactole. Mais bon, je suis d'une autre génération. CEULEMANS : Ma première saison chez les BlauwenZwart fut difficile. J'avais été engagé pour succéder à Ulrich Lefèvre. Ma meilleure position se situait sur le flanc gauche, un peu en retrait. C'est là que je jouais déjà au Lierse. J'aimais recevoir le ballon dans les pieds. Cette année-là, Raoul Lambert était constamment blessé et on m'a demandé de faire mon possible pour le remplacer en pointe. Le jeu du Club était focalisé sur Raoul : on abusait de longs ballons en profondeur. Les arrières envoyaient constamment des ballons vers l'avant et je devais courir derrière. La plupart du temps, je ne parvenais pas à les rattraper. Pourtant, j'ai encore inscrit 12 buts durant cette année pourrie. Plus tard, heureusement, on m'a aligné comme soutien d'attaque. La machine était lancée. CEULEMANS : A 17 ans, j'ai reçu de nombreuses offres, de Belgique et de l'étranger. Surtout des Pays-Bas. Ajax, Feyenoord et le PSV Eindhoven étaient intéressés. En Belgique, tout le monde était candidat, même le RWDM, qui était champion. J'ai discuté avec Raymond Goethals, l'entraîneur d'Anderlecht à l'époque. C'était très concret : il m'a dit qu'il me verrait bien dans son équipe, mais il ne pouvait pas me garantir une place de titulaire. J'ai eu l'impression que Bruges était plus 'chaud' qu'Anderlecht à l'idée de m'engager. Et je n'ai pas eu l'impression que Goethals ait fait le maximum pour me convaincre de venir à Bruxelles. Chez les Mauves, il y avait un certain Robbie Rensenbrink qui évoluait à ma place de prédilection. J'ai estimé que j'avais plus de chances de jouer à Bruges qu'à Anderlecht. Cela a déterminé mon choix. Je ne me suis jamais posé la question financière. Et je me considérais encore trop jeune pour partir à l'étranger. Quand j'ai débuté, j'ai rapidement élaboré un plan de carrière : d'abord atteindre l'équipe Première du Lierse, puis confirmer dans un grand club belge, ensuite jouer pour l'équipe nationale et finalement partir à l'étranger. Sans brûler les étapes. J'ai réalisé trois de mes rêves dans ma vie, ce n'est pas si mal (ilrit). CEULEMANS : Selon moi, c'était un rêve inaccessible. J'ai toujours été très réaliste. Je l'ai remporté en 1980, 1985 et 1986. J'aurais dû le remporter en 1984 également. A l'issue du premier tour de scrutin, je comptais 200 points d'avance sur Enzo Scifo. Malheureusement, j'ai reçu un coup lors d'un match européen à Londres contre Tottenham. Par chance, c'est mon orteil qui a été touché et pas ma cheville, car sinon c'en était terminé. Mais je n'ai quasiment plus joué cette saison-là et je n'ai plus récolté le moindre point au deuxième tour de scrutin. Enzo l'a finalement emporté. CEULEMANS : C'est vrai, j'aurais pu remporter quatre ou cinq Souliers d'Or, mais ces trois-là suffisent à mon bonheur. CEULEMANS : Avec tout le respect que je dois à la génération actuelle : oui, sans conteste. A mon époque, il y avait plus de joueurs belges de talent qu'aujourd'hui dans notre championnat. Au moins, ils restaient en Belgique. Aujourd'hui, s'ils ont la chance de jouer une bonne demi-saison, ils partent à l'étranger après six mois. Jadis, c'était impensable. Et les étrangers qui jouaient chez nous représentaient une réelle plus-value, ce n'est plus le cas désormais. Je vois beaucoup de matches, je parle en connaissance de cause. J'entends déjà les gens maugréer : -Ils sont encore là, les anciens, avec " de mon temps, etc. Mais c'est la réalité. Et les résultats ne trompent pas. A mon époque, les clubs belges jouaient régulièrement une finale européenne. Et il leur arrivait même de la gagner. Notre championnat était d'un très haut niveau ! Automatiquement, la concurrence pour le Soulier d'Or était grande. Raoul Lambert ne l'a jamais remporté, c'est tout dire. CEULEMANS : Je mentirais si j'affirmais que je voulais absolument quitter le Club. Un transfert ne m'intéressait pas spécialement, j'étais bien à Bruges. A Milan, je pouvais signer un contrat de trois ans. Et je pouvais gagner 13 millions de francs belges nets par saison. Bruges demandait 80 millions de francs belges pour mon transfert, ce n'était pas un obstacle insurmontable. Mais j'hésitais. Aurais-je pu réussir en Italie ? N'étais-je pas trop jeune ? Toutes ces interrogations me trottaient en tête. Et j'ai finalement décidé de rester en Belgique. Si le cas se représentait aujourd'hui, je n'hésiterais plus. Les sommes que l'on paie ne sont pas normales. On parle du même montant qu'à mon époque, mais en euros. (ilrit) CEULEMANS : De l'EURO 80 en Italie. On a tout de mêle éliminé l'Angleterre, l'Italie et l'Espagne, et on a affronté l'Allemagne en finale. Si on avait été jusqu'aux prolongations en finale, je suis certain que nous l'aurions emporté. Physiquement, nous étions plus frais que les Allemands. Mais nous avons encaissé un but stupide à quelques minutes de la fin du temps réglementaire : 2-1 pour l'Allemagne. Nous aurions dû nous en douter ! Comme tout le monde, je pensais que tu aurais choisi la Coupe du Monde 86 au Mexique. Nous avons beaucoup mieux joué en Italie qu'au Mexique. Les matches du premier tour contre l'Iran et le Paraguay étaient lamentables. Nous avons même terminé troisièmes de notre groupe. L'ambiance était délétère. Les Anderlechtois, qui avaient pourtant fêté le titre quelques semaines plus tôt, se disputaient entre eux. René Vandereycken reprochait à Scifo et à Vercauteren de ne pas s'acquitter de leur tâche défensive. L'aventure mexicaine était censée se terminer prématurément. C'est alors que René s'est blessé... (ilrit). L'ambiance a complètement changé après la victoire miraculeuse contre les Soviétiques. Les gens n'ont retenu que ce match-là ! CEULEMANS : Pas au début, mais lorsque j'ai arrêté, je n'avais encore que 34 ans et je ne savais pas quoi faire. Du jour au lendemain, le football était terminé pour moi. Je m'étais fait un nom dans le football et je me suis dit qu'un job tomberait du ciel. Et effectivement, un jour... CEULEMANS : Grâce à l'intervention de Hugo De Roeck, un supporter acharné de Bruges qui faisait partie du Conseil d'administration d'Alost. Tu dois le connaître, Gille : c'est l'ancien mari de ta petite amie, Frieda ! (ilrit) Je pouvais aussi aller à Lommel, mais ils étaient derniers en D1. Mes chances de réussite y étaient moindres qu'à Alost. L'Eendracht faisait partie des bonnes équipes de la D2 et possédait quelques très bons joueurs, comme Gilles De Bilde et Yves Vanderhaeghe. Il y avait souvent 7.000 personnes dans les tribunes. A chaque match à domicile, c'était le carnaval. On savait comment faire la fête ! (ilrit) CEULEMANS : Lors de ma première saison, nous avons disputé le tour final de D2, mais nous l'avons perdu contre Ostende. La deuxième saison, nous sommes montés en D1 et avons terminé quatrièmes. Nous avons même joué en Coupe d'Europe ! D'abord contre Sofia, puis contre l'AS Rome. C'était tout un événement pour les 'Oignons'. J'ai vécu quatre belles années à Alost. J'avais du plaisir à faire mon boulot et c'est tout de même l'essentiel ! CEULEMANS : Je pensais qu'après ces débuts prometteurs à Alost, les propositions de clubs de D1 allaient affluer, mais cela n'a pas été le cas. Je n'avais pas de club et j'ai signé, faute de mieux, à Ingelmunster. Je ne m'y suis pas si mal débrouillé : la deuxième saison, nous avons remporté le titre. CEULEMANS : Leur entraîneur, Jos Heyligen, partait à Genk. Westerlo m'a demandé si je voulais lui succéder. Je n'ai pas hésité longtemps, car je trépignais d'impatience à l'idée de revenir en D1. En outre, j'habitais à Lierre et Westerlo, ce n'était pas très loin de mon domicile. C'était l'idéal pour moi. Un club tranquille, où la direction me soutenait à 100 %. Westerlo avait une bonne équipe. Nous avons vécu six saisons sans soucis en milieu de classement et nous avons même remporté la Coupe de Belgique. CEULEMANS : Tu parles ! Je savais que ce serait compliqué, ce n'était pas le moment idéal pour partir à Bruges. Quelques valeurs sûres avaient quitté le Club et je devais me débrouiller avec les jeunes. Marc Degryse était le directeur technique et mes assistants étaient René Verheyen et Franky Vander Elst, qui étaient de bons amis. J'étais apprécié à Bruges, et je pensais qu'on m'accorderait un peu de crédit si cela ne marchait pas du premier coup, mais je me suis trompé ! L'équipe tenait la route, nous étions troisièmes et nous avions passé l'hiver en Coupe d'Europe. Puis, nous avons été battus à domicile par Anderlecht, un match que nous n'aurions jamais dû perdre, et nous avons enchaîné par une défaite 4-1 à Gand. Mon sort était scellé. Je n'ai pas vu arriver mon licenciement, ce fut la plus grosse déception de ma vie. Degryse était mon copain et il était le directeur technique, il devait tout de même être au courant. Mais il ne m'a prévenu de rien. Verheyen a aussi pris la porte, mais Vander Elst a pu rester, je n'ai jamais compris pourquoi. Après avoir reçu mon C4, j'ai pris une année sabbatique. J'avais besoin de temps pour encaisser le coup. J'en ai longtemps voulu au Club Bruges. Ils m'ont téléphoné plusieurs fois pour recoller les plâtres, mais j'ai toujours refusé de les rencontrer. J'ai finalement eu une conversation avec Degryse, mais cela a pris du temps. Aujourd'hui, nous sommes de nouveau amis ! (ilrit) CEULEMANS : C'est vrai que Westerlo est ma seconde résidence : j'y ai vécu 11 ans ! Mais ma deuxième période a été faite de hauts et de bas. Nous avons, malgré tout, atteint une nouvelle fois la finale de la Coupe de Belgique. Hélas, nous sommes descendus au terme de ma dernière saison à cause d'une accumulation de blessures. Sans cela, nous nous serions sauvés. Je pouvais rester, mais j'estimais qu'un entraîneur qui n'est pas parvenu à assurer le maintien ne devait pas être conservé. CEULEMANS : Bien sûr, on n'en a pas encore fini avec moi. PAR GILLE VAN BINST - PHOTOS BELGAIMAGE - CHRISTOPHE KETELS" J'avais quatre rêves dans ma vie et j'en ai réalisé trois. Ce n'est pas si mal. " JAN CEULEMANS