Il y a du monde au balcon. En même temps, la vue paraît imprenable. Derrière l'un des buts, une vieille dame observe ce qui se trame au pied de son immeuble. C'est le fourmillement bimensuel : un vendeur de pop-corn, installé sur la piste d'athlétisme, est assailli par les commandes, tandis que plusieurs vendeuses effectuent des tours de terrain avec leur caddie remplis de chips bons marchés.
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Il y a du monde au balcon. En même temps, la vue paraît imprenable. Derrière l'un des buts, une vieille dame observe ce qui se trame au pied de son immeuble. C'est le fourmillement bimensuel : un vendeur de pop-corn, installé sur la piste d'athlétisme, est assailli par les commandes, tandis que plusieurs vendeuses effectuent des tours de terrain avec leur caddie remplis de chips bons marchés. À côté de l'espace VIP cloîtré dans une enceinte métallique vétuste, une dizaine de pom pom girls répètent leur chorégraphie, officiellement prévue pour la mi-temps. Dans les gradins, des gamins font glisser leur pop-corn sur la rampe d'escalier, quitte à en faire riper sur les képis de quelques policiers indifférents. Les télés nationales, postées sur des échafaudages aussi imposants qu'instables, bénéficient d'un meilleur piédestal pour filmer l'ensemble, avec un combo forêts-montagnes en arrière-plan et sur fond de bande originale de Star Wars. L'événement vaut effectivement une bonne guerre des étoiles. Ce soir, le NK Domzale reçoit les favoris de la capitale, voisins d'une quinzaine de bornes : l'Olimpija Ljubljana. Deux mois plus tôt, Shamar Nicholson plantait sa dernière rose dans la maison jaune et bleu. Insuffisant pour accrocher la C3, mais un bel au revoir, avant de se rapprocher de son rêve européen, via la plateforme du Sporting de Charleroi. En deux saisons au sein de l'élite slovène, le Jamaïcain facture un bilan respectable : 20 buts en 56 rencontres. De quoi provoquer la folie dans les tribunes ? Pas vraiment. La plupart des spectateurs du jour baissent la tête et marmonnent l'une ou l'autre excuse pour ne pas avoir à s'épancher sur l'attaquant débarqué de Kingston, en 2017. " Je suis venu ici pour le travail, je ne sais pas grand-chose ", avoue un trentenaire, pourtant affublé d'un maillot vintage du NKD. " Je ne suis pas du coin, je ne l'ai même jamais vu jouer en vrai ", reprend un autre, sous la capuche de son gros pull bleu, floqué d'un " Domžale " en jaune majuscule. " Les autres doivent être gênés de parler anglais, mais ils doivent quand même en savoir plus que moi... " Un dernier joue les traducteurs pour son pote, drapé d'un training aux faux airs du RFC Seraing : " Mon ami dit que c'est un bon joueur, mais rien de plus. Enfin si : il était fort, physiquement. " C'est déjà ça. Dans la tribune d'en face, les supporters se comptent sur les doigts d'une main. L'un d'entre eux, mains dans les poches de son jogging aux couleurs du club, en sait davantage. Normal, il s'agit en réalité du directeur sportif, banni pour trois mois des prés pour avoir invectivé un arbitre. Un détail. " Chercher des stars dans le championnat slovène, c'est peine perdue. Et quand il y en a une, elle ne reste pas longtemps. Même à Maribor, il y a des clubmen, des légendes du club, mais pas de stars ", tranche Matej Orazem, par ailleurs fils du président et de l'ancienne bourgmestre de cette ville aux 35.000 âmes. " C'est plus facile pour nos fans de s'identifier à des joueurs venus d'ex-Yougoslavie. Le problème avec Shamar, c'est qu'il n'était pas quelqu'un d'excentrique. Il était grand, noir, mais c'était la seule chose qui le différenciait des autres. En dehors du terrain, il ne faisait rien pour attirer l'attention. Maintenant, s'il était resté une saison de plus, il aurait pu devenir une légende. " Sauf que le gamin a d'autres projets de vie : il veut grimper, le plus vite possible, afin de rejoindre des idoles qui lui ressemblent - Zlatan et Giroud, entre autres - et surtout rendre fière sa famille, endeuillée depuis plusieurs années par le départ précipité du patriarche. Des coups de feu dans la rue. À Kingston et pour Shamar, c'est presque habituel. Mais cette fois, il a un pressentiment. Il court vers ces bruits sourds pour constater les dégâts, entendre des cris qui résonnent encore dans son crâne. À terre, son père. Tué dans une fusillade. En ce mois de décembre 2012, Nicholson fils n'a pas encore soufflé ses seize bougies. Deux alternatives s'offrent à lui : la vengeance ou l'abnégation. Il choisit la seconde. " Quand vous rassemblez les pièces de chacune des petites infos qu'il a pu donner à des membres du club, que ce soit ses coéquipiers ou le kiné, vous vous rendez compte qu'il a une incroyable faculté de résilience. Son parcours était semé d'embûches, il vivait dans une extrême pauvreté et pourtant, il a réussi à s'en sortir. Je ne sais pas si, à sa place, j'aurais réagi avec autant de détermination ", confesse Oražem, honnête, assis à côté de l'espace presse, qui révèle étrangement des effluves de Marie-Jeanne. Deux ans après le drame, l'ado évolue déjà avec les adultes de Boys' Town, en Premier League jamaïcaine. Une saison 2016/2017 en boulet de canon, quinze pions, une première sélection aux États-Unis et une série de vidéos qui arrive sur le bureau des têtes pensantes de Domžale. Parmi elles, Simon Rozman, coach de l'équipe jusqu'à début septembre. " Les vidéos étaient assez courtes, mais c'était suffisant pour comprendre qu'il avait une bonne technique, malgré sa grande taille ", démarre l'entraîneur, déjà actif à la tête de Rijeka, en Croatie. " L'agent qui nous l'a proposé nous a expliqué son histoire. Elle m'a touché et j'y ai trouvé un point positif : si le joueur a faim, c'est encore mieux pour son développement, surtout à Domzale, où les moyens sont limités. " Avec peu de matériel, assez d'envie, les dirigeants slovènes valident la venue du géant, à la toute fin du mercato d'été 2017. Un risque relatif, estimé entre " 30 et 40.000 euros, pourcentages compris ". Le temps de régler la paperasse administrative, le désormais international atterrit au beau milieu de la Slovénie et à l'aube de l'hiver, en novembre. Le tunnel qui relie le stade au centre d'entraînement, que les experts auto-proclamés évaluent à 200 mètres et que les locaux définissent comme " le plus long d'Europe ", débouche sur des maisons jaunes, typiques, qui servent de vestiaires. L'ancienne entité de Luka Elsner a l'avantage de présenter un environnement calme, serein, sans pression. Présentée comme une espèce de cité dortoir de Ljubljana, la bourgade accueille de plus en plus d'habitants, désireux de bosser dans la capitale mais de crécher à moindre coût. Le contexte est familial, donc idéal pour rester concentré sur ses objectifs. Nicholson, lui, s'installe d'abord en collocation, avec un coéquipier. S'il gagne assez vite son surnom, grâce à sa bonhomie, Shamy doit quand même traverser une longue phase d'adaptation. Les températures négatives, communes dans cette partie du globe, beaucoup moins sur ses terres natales, ne lui rongent pas que le moral. Ses pieds, ses doigts, ses dents... Bref, à peu près toutes ses extrémités en pâtissent. Pour y remédier, il doit même passer sur le billard. " Le froid lui posait beaucoup de problèmes. Il ne se plaignait pas, parce que je pense qu'il ne voulait pas se montrer faible, mais la souffrance se lisait bien sur son visage ", rembobine Rozman, qui ne choisit de l'aligner qu'en mars 2018. Sur le terrain, il montre des lacunes tactiques et délivre des passes approximatives, mais le métier rentre. Un mois plus tard, il inscrit sa première banderille. Quatre autres suivent. Tilen Klemencic, défenseur également recruté en 2017, détaille les qualités de son ex-collègue : " Il peut tout faire. Non seulement il frappe très bien, mais il réfléchit très vite. Il ne lui faut pas longtemps pour prendre une décision. Lors des un contre un à l'entraînement, il m'a fait tomber plusieurs fois... Il m'a fait danser. " Cette fois, bien assis dans la modeste buvette du club, le Slovène se frotte le bouc et se rappelle qu'il était aussi son chauffeur attitré. " Dans la voiture, on ne parlait pas beaucoup. Il était la plupart du temps sur son téléphone, souvent sur Instagram, parce qu'il aimait regarder des photos de... femmes. " Soit une activité normale pour un jeune homme en mal d'amour. " Je pense qu'il plaisait beaucoup aux filles ", surenchérit Simon Rozman. " Les joueurs le chambraient pas mal avec ça. Disons que pour les femmes de chez nous, il a un profil atypique... " Shamar a surtout une famille. Peu avant l'été 2018, son premier fils voit le jour, en Jamaïque. Le père de 21 printemps revient au bled pour embrasser sa progéniture, mais doit vite retourner chez son employeur, question d'engagements. Le coeur est ailleurs. " Je pars du principe que tous les joueurs sont des êtres humains ", reprend Rozman, qui accepte que son buteur manque des matches pour profiter de son fils. " Avant de partir, il souriait tout le temps. Mais quand il est revenu, il était triste, il était devenu une personne différente... " Ses prestations s'en ressentent. Matej Orazem abonde : " Il n'a pas commencé la saison dernière de la meilleure des façons : il était en surpoids, il était lent et pas vraiment efficace. Il a eu besoin de temps pour revenir à son meilleur niveau. " Le déclic survient en novembre de l'année dernière. Les Jaune et Bleu rendent visite aux vert et blanc de l'Olimpija, présidés par Milan Mandaric, ancien boss des Zèbres de Charleroi. Un signe, et surtout un match rocambolesque, qui termine sur un 4-4 fou, avec un doublé de Nicholson. Ensuite, le natif de Kingston enchaîne : ses treize roses permettent aux siens d'accrocher le podium et l'Europa League. Une fois les Maltais de Balzan vaincus, Shamy croise le fer avec les Suédois de Malmö, au deuxième tour des préliminaires. L'attaquant score à l'aller comme au retour mais ne peut éviter l'élimination, donc la fin des réjouissances. C'était l'accord : une fois la campagne européenne clôturée, il pouvait s'en aller. " Il n'en a pas beaucoup parlé, il ne s'en vantait pas. De toute façon, on savait depuis son doublé contre Ljubljana qu'il n'allait pas rester longtemps ", glisse Tilen Klemencic, sous les regards curieux de quelques supporters, venus descendre des bières à la table d'à côté. Ces derniers ne semblent pas lui tenir rigueur de la défaite du soir. Les lumières du stade éteintes, Domzale retourne à son anonymat initial, sur une belle rouste : 1-4. Ça valait bien le coup d'arroser les plantes du balcon...