A Berlin, certains auraient bien aimé voir sa bouille. Le voir s'aider de ses mains pour enfiler son bonnet très collant avant de s'élancer pour les séries du 50 m nage libre. Mais voilà, YorisGrandjean, bien que qualifié pour cet Euro en grand bassin, n'y est pas allé. " J'aurais bien aimé poursuivre ma carrière jusqu'à cet événement mais ce fut impossible. " C'est que le surdoué de la natation belge a arrêté les frais quelques semaines avant le début du rendez-vous européen. Lassé de devoir se battre au quotidien contre ce qu'il appelle " un manque de structures ", le Liégeois a raccroché. Définitivement. A 25 ans. Un âge où certains atteignent seulement leur plénitude. " Cette fois, c'est fini ", dit-il. " Je ne suis pas fâché avec la natation mais je n'en peux plus. J'ai besoin de passer à autre chose. "
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A Berlin, certains auraient bien aimé voir sa bouille. Le voir s'aider de ses mains pour enfiler son bonnet très collant avant de s'élancer pour les séries du 50 m nage libre. Mais voilà, YorisGrandjean, bien que qualifié pour cet Euro en grand bassin, n'y est pas allé. " J'aurais bien aimé poursuivre ma carrière jusqu'à cet événement mais ce fut impossible. " C'est que le surdoué de la natation belge a arrêté les frais quelques semaines avant le début du rendez-vous européen. Lassé de devoir se battre au quotidien contre ce qu'il appelle " un manque de structures ", le Liégeois a raccroché. Définitivement. A 25 ans. Un âge où certains atteignent seulement leur plénitude. " Cette fois, c'est fini ", dit-il. " Je ne suis pas fâché avec la natation mais je n'en peux plus. J'ai besoin de passer à autre chose. " Ce discours, on l'entend assez souvent dans le milieu de la natation de la part de sportifs qui arrêtent très tôt. " C'est vrai que 25 ans, cela peut paraître jeune mais ce sport est ingrat. Il ne paye pas bien et n'a pas grand-chose d'amusant ", explique AndréHenveaux, qui fut l'entraîneur de Yoris durant de longues années à Liège Natation. " Il n'y a rien de ludique dans ce sport ", confirme Grandjean. " Tu passes ta journée à compter le nombre de carrelages qu'il y a dans le fond de la piscine. Ceux qui courent voient le paysage. Nous, on a la tête sous l'eau pendant des heures. " D'accord mais ce n'est pas la raison première qui a poussé Yoris à jeter l'éponge. Quand nous l'avons interviewé, il a avoué que son dernier entraînement correct remontait au mois d'avril. A l'époque, la Française ChloéCrédeville, qui partage sa vie, et lui ne sont plus conviés aux entraînements du groupe marseillais. C'est le début de la fin. " Jusqu'en janvier, tout allait bien. Je m'entendais même très bien avec RomainBarnier, l'entraîneur principal du club. Mais à ce moment-là, les pontes ont décidé de changer la manière de s'entraîner. Nous avons été plusieurs à estimer que cette nouvelle approche ne nous semblait pas productive. Mais nous ne sommes que trois à être montés au créneau. " Chloé et Yoris, tous les deux qualifiés, doivent alors plier bagages et se trouver un nouveau port d'attache. " Je voulais aller jusqu'à l'Euro de Berlin. Je comptais, pour ça, m'entraîner en Belgique mais j'ai vite compris que c'était du bricolage. En fait, rien, en termes de structures, n'avait changé depuis mon départ en France en 2007. Alors, j'ai pris la décision qui s'imposait. " Et voilà un sportif belge de plus obligé, à un jeune âge, de se trouver une nouvelle voie pour pouvoir entrer dans la vie professionnelle. " En septembre, je vais entreprendre des études d'éducation physique. Je veux rester dans le sport. " D'ailleurs, il devrait bientôt épauler AnnBonvoisin, ancienne nageuse, au club de Waremme. Et la Communauté française continuera à le rémunérer jusqu'en septembre. " Je ne peux que les remercier pour leur soutien et tout ce qu'ils ont fait pour moi ", assure Yoris. " Je ne parviens pas à me remettre à la natation pour le fun ", assure-t-il. " Sans doute dois-je un peu souffler. Vous savez, quand on a fait la séance de photos dans la piscine de Waremme début août, c'était la première fois depuis longtemps que je me remettais dans l'eau. Ça m'a fait bizarre. " L'eau, il pourrait en parler pendant des heures. Ou du moins de la relation qu'il a entretenue avec elle durant des années. " Je ne savais pas nager et cela m'ennuyait ", dit son papa, Jean-Luc, entraîneur de l'équipe de handball de Hasselt. " J'ai donc voulu que mes enfants sachent le faire. Tahnee, qui a un an de plus que Yoris, a donc été la première à se jeter dans le grand bain. Yoris accompagnait mais il avait peur de l'eau. Lui, il voulait juste pouvoir jouer avec ses amis. " A trois ans, la petite tête blonde barbote dans l'eau. " Quelques années plus tard, EricHoste, l'entraîneur du club, m'a demandé si je voulais essayer un entraînement. " Il faut dire que, dès son plus jeune âge, Yoris essaye d'imiter sa grande soeur et qu'il ne s'y prend pas mal du tout. Le petit a quelque chose, comme l'on dit. " Oui, sauf que c'était une mouche. Tahnee était costaude mais Yoris ressemblait à une crevette par rapport aux autres nageurs de son âge ", sourit André Henveaux. " La première fois que l'on m'a demandé de m'entraîner, je me faisais battre par tout le monde ", se souvient Grandjean. Et quand EricHoste m'a dit de faire une longueur en papillon, je lui ai répondu que je ne savais pas ce que c'était. " Que voulez-vous ? Le petit Yoris est plus tourné vers le handball et le football. " Je pense qu'il aurait pu réussir dans ces deux sports ", assure André Henveaux. Yoris était très doué. C'est le meilleur garçon que j'aie eu l'occasion d'entraîner. Il était tout frêle mais avait une grande envergure. " Vite, on remarque qu'il a des aptitudes peu communes. " Pour sa taille, il avait des grandes mains et des grands pieds. C'était un atout. " L'intéressé voit tout cela comme un jeu. " Moi, je pensais juste à m'amuser avec les amis. " Il s'amuse mais gagne dès sa première participation aux championnats de Belgique. On est en 2000 et le gamin, qui se " mesure aux autres pour voir ce qu'il vaut " prend part à six compétitions, en gagne quatre et ajoute une troisième place. Le phénomène Grandjean est né à ce moment-là. " Il gagnait tout et écoeurait les autres par sa capacité à s'entraîner beaucoup plus que les autres à un très haut niveau. Yoris avait un mental d'acier ", continue Henveaux. " Mon fils était un guerrier, je pense. Il avait horreur de la défaite ", poursuit son papa. Vers dix, onze ans, les chose sérieuses commencent. Le gamin débarque chez Henveaux à Liège Natation, le club le plus réputé de la région. " On savait qu'il avait du potentiel. Il fallait en faire quelque chose. C'était un diamant brut à polir ", explique le technicien liégeois. " Quand un talent pareil débarque chez toi et est prêt à s'entraîner dur, tu ne peux laisser passer l'occasion. " La réputation de Grandjean dépasse déjà les frontières. Quand il arrive aux EYOF, sorte de Jeux olympiques de la jeunesse, tout le monde veut voir le nouveau phénomène. " Vous savez, je suis arrivé au moment où la natation belge cherchait des successeurs à FrédéricDeburghgraeve et BrigitteBecue. Alors, j'ai vite compris qu'on attendait beaucoup de moi. J'ai dû arrêter le handball parce que je ne pouvais pas pratiquer ces deux sports de concert. J'avais progressé très vite en natation et les entraîneurs disaient que ça aurait été dommage de ne pas essayer. " Ils ont bien raison puisqu'à Lignano, en Italie, Grandjean fait une razzia de médailles. " Je gagne le 50, 100 et 200m libre et je prends le bronze sur 100m papillon. C'était ma première compétition internationale. Là, j'ai compris que j'avais peut-être une petite chance de me faire une place dans ce sport. C'est à ce moment-là, et pas avant, que j'ai commencé à prendre les choses très au sérieux. Je me suis rendu compte que j'avais ma chance. " Yoris fait d'autant plus sensation que l'on parle des distances reines de la natation. " Le 50 et le 100 libre, c'est comme le 100 et le 200m en athlétisme. C'est pour cela qu'on en parle autant. " Grandjean passe à la vitesse supérieure et se met à s'entraîner 1 h 30 avant d'aller à l'école. " Mon papa m'amenait au Collège Saint-Servais à 6 h 15. Je faisais l'entraînement et puis je filais aux cours. Je ne voyais pas cela comme un sacrifice. " Vite, il passera une vingtaine d'heures dans l'eau par semaine. " Je pouvais quitter les cours à 15 h pour aller à ma deuxième séance d'entraînement de la journée. " Pendant un an, l'adolescent bosse, se fait violence mais dégage une facilité incroyable. " Je pouvais lui demander n'importe quel entraînement, il finissait toujours en tête. C'était hallucinant ", explique Henveaux, qui sait qu'il tient là un vrai petit bijou. Le grand public ne connaît cependant encore rien du phénomène. Il le découvrira un an plus tard lors des Championnats du monde juniors de Rio de Janeiro 2006. Non content de se parer de l'or sur 50 libre et 100 libre, il en bat les records mondiaux. Le tout accompagné d'une troisième place sur 200 libre. " C'était génial, se souvient-il. Il y avait une certaine effervescence autour de moi. Cela me faisait plaisir bien sûr et me permettait de me rendre compte de ce que j'avais réalisé. Mais je ne me suis jamais mis plus de pression que ça ! J'étais juste content de gagner. " Yoris domine donc le monde du sprint. D'aucuns n'hésitent pas à le présenter comme le nouveau PietervandenHoogenband, le monstre hollandais. " C'était très flatteur mais je savais que je n'avais qu'une chance sur mille de devenir un jour champion olympique. Il y a une différence colossale entre les compétitions de jeunes et le monde adulte. " En 2007, il devient champion d'Europe juniors du 100m libre à Anvers. On le croit lancé, parti pour atteindre les sommets. " Il était demandé par toutes les universités américaines car c'était le meilleur nageur du monde dans sa catégorie ", dit Henveaux. Mais il a choisi de rallier l'une des pires. Et il est revenu tout de suite. " Pour repartir en septembre 2007. A Antibes, le club d'AlainBernard. " J'aurais bien aimé continuer en Belgique mais c'était impossible. Ou je partais ou j'arrêtais. " " Je comprends qu'il ait quitté mon club car je ne pouvais pas lui apporter plus. " Yoris Grandjean suscite la curiosité et l'admiration d'un homme d'affaires anversois. " FrançoisLeiser avait lu un article sur moi dans la presse et il a voulu m'apporter son soutien financier. C'est fabuleux ce qu'il a fait pour moi. Il est simplement dommage que nos relations soient moins bonnes aujourd'hui. " Jusqu'aux JO 2008 de Pékin, Grandjean poursuit son ascension. Il est le premier Belge à descendre sous les 50 secondes au 100m. Et à l'Euro d'Eindhoven, où il va en finale, il franchit carrément la barre des 49 secondes. " On ne pourra jamais m'enlever ça. J'ai été le premier à le faire. Je me sentais super bien à ce moment-là. " Il arrive donc en Chine avec une grande pancarte dans le dos. Tout le monde l'attend comme le futur grand. Il termine 19e. " Je découvrais les Jeux, c'était un rêve qui se réalisait. " Dans la chambre d'appel, une chose le frappe néanmoins : ses rivaux ont, en moyenne, dix centimètres de plus que lui. " Je mesure 1,85m et, avec du recul, je me dis que cela a été un handicap. C'était un peu comme quand OlivierRochus jouait contre Marat Safin. Peut-être n'aurais-je pas dû délaisser le papillon. " Peut-être surtout s'est-il perdu à Antibes ? " La première année, j'étais à l'internat et tout se passait bien. Mais c'est vrai qu'à mon retour des JO, j'ai commis des erreurs de jeunesse. Je me suis retrouvé seul dans un appartement. Je croyais que le monde m'appartenait et que je pouvais tout faire. En plus, je n'avais pas une bonne hygiène de vie. Sans doute aurait-il fallu que quelqu'un puisse m'encadrer à ce moment-là. " " Fallait pas rêver ! " dit André Henveaux. " Quand Yoris est arrivé à Antibes, il était l'étoile montante du sprint. Alors, vous comprenez bien qu'Alain Bernard, champion olympique à Pékin, n'allait pas se laisser faire par un petit Belge qui lui chatouillait déjà les orteils. Pour moi, Yoris a été le valet de Bernard et rien d'autre. Son entraîneur, DenisAuguin, était content qu'il pousse le Français au bout de ses limites. " Alors que beaucoup lui conseillent d'aller voir ailleurs, le nageur belge s'obstine. " Il avait une belle vie là-bas et pensait progresser au contact du meilleur nageur du monde de l'époque. Mais ça a été l'inverse. " Aujourd'hui, l'intéressé concède : " Je suis resté trop longtemps là-bas. Les entraînements n'étaient pas conçus pour moi mais pour Alain. Avec du recul, je me dis que c'est comme si l'on demandait à UsainBolt de faire un entraînement de marathonien. " Le résultat est sans appel : Yoris Grandjean disparaît des radars internationaux. Et en 2011 se pose la question de son contrat d'élite. Va-t-il perdre les subsides que lui donne la Communauté française ? " J'étais choqué mais c'était logique qu'ils me mettent la pression. Je vivais une nouvelle situation pour moi, j'étais mis en danger. " Finalement, il décide de quitter Antibes pour rallier CamilleLacourt, FlorentManaudou et FrédérickBousquet à Marseille. " J'avais l'impression que cela me correspondait plus. Le courant passait bien avec Romain Barnier, l'entraîneur. " Mais la machine semble grippée. " J'ai perdu du temps à Antibes. Donc, je me suis battu pour revenir. Et j'avais décroché ma qualification pour le 4x100 qui allait aux JO de Londres. J'étais fier. " Reste qu'on le privera d'une place de relayeur bien qu'il ait nagé le quatrième temps le plus rapide. Il devra se contenter d'un statut de réserviste. " A mes yeux, je n'ai pas participé aux Jeux 2012. Les dés étaient pipés d'avance. Oui, j'ai commis une erreur en privilégiant les championnats de France à un rendez-vous avec le relais mais m'écarter du relais n'était pas correct. J'aurais accepté une sanction mais pas celle-là. J'avais prouvé que je méritais ma place dans ce quatuor. " Yoris Grandjean assiste à l'avènement du relais depuis les tribunes et non sans amertume. " Je me suis juré que j'allais revenir plus fort. En 2013, tout a bien tourné pour moi. J'ai fait partie du 4x50m nage libre qui a pris le bronze à l'Euro en petit bassin au Danemark. Je me sentais dans la forme de ma vie et je me suis également qualifié pour la finale du 50m papillon. Dans ma tête, c'était reparti. Je sentais que j'allais arriver en grande forme aux Mondiaux de Barcelone mais on ne m'a pas permis de m'entraîner correctement. Une fois de plus, on a fait du bricolage et ça m'a énervé. Je n'ai pas pu me préparer pour Barcelone dans des conditions normales. J'étais dégoûté. Mais une fois ma déception évacuée, j'étais déterminé. La preuve : je me suis qualifié pour l'Euro de Berlin. " Mais entre Marseille et lui, le ressort est cassé (voir plus haut). " J'ai essayé de m'accrocher mais ce n'était plus possible. Oui, j'ai commis des erreurs. Mais je ne suis pas le seul responsable de ma fin de carrière. " Aujourd'hui, Yoris Grandjean va découvrir une nouvelle vie. Oui, on peut dire que c'est dommage. Nageur le plus rapide de sa catégorie à 17 ans, il va devoir reprendre des études huit années plus tard. Et, honnêtement, on n'est pas convaincu qu'il ait beaucoup suivi l'Euro de Berlin. Cette compétition où il voulait terminer en beauté. " Je n'étais pas amoureux de la natation mais j'étais accroc à la victoire ", conclut-il. " Ma conception des choses était qu'une place de demi-finaliste, même dans un grand championnat, ne voulait rien dire. Seule la gagne m'intéressait. " PAR DAVID LEHAIRE - PHOTOS: IMAGEGLOBE/ KETELS" Il écoeurait la concurrence par sa capacité à s'entraîner beaucoup plus que les autres. " André Henveaux, son entraîneur à Liège Natation " A Antibes, lui, le petit Belge, a été le valet d'Alain Bernard et rien d'autre. " André Henveaux " Il n'y a rien de ludique à la natation. Tu passes des heures à compter les carrelages au fond de la piscine. "