Un coup de poignard dans le dos, alors que la nuit printanière est tombée sur Paris. La scène se déroule devant témoins. 44.000, environ. Et sous les regards des caméras. L'auteur s'en inquiète peu. Il est loin d'être un anonyme, lui qui a soulevé un Ballon d'or cinq mois plus tôt. Mis sur orbite par son complice Francesco Moriero, tout juste monté au jeu à la place de Youri Djorkaeff, le Fenomeno Ronaldo s'en va danser en duo avec Luca Marchegiani, malheureux gardien cloué au tapis vert d'une Lazio qui encaisse son troisième but de la soirée. Pour sa première saison en Italie, où on lui promettait l'enfer au coeur des rigoureuses défenses du Calcio, le génie brésilien conclut en beauté. Le but, qui entérine le sacre de l'Inter dans cette Coupe de l'UEFA, est son trente-quatrième de la saison. Personne ne conteste alors son statut de meilleur joueur du monde.
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Un coup de poignard dans le dos, alors que la nuit printanière est tombée sur Paris. La scène se déroule devant témoins. 44.000, environ. Et sous les regards des caméras. L'auteur s'en inquiète peu. Il est loin d'être un anonyme, lui qui a soulevé un Ballon d'or cinq mois plus tôt. Mis sur orbite par son complice Francesco Moriero, tout juste monté au jeu à la place de Youri Djorkaeff, le Fenomeno Ronaldo s'en va danser en duo avec Luca Marchegiani, malheureux gardien cloué au tapis vert d'une Lazio qui encaisse son troisième but de la soirée. Pour sa première saison en Italie, où on lui promettait l'enfer au coeur des rigoureuses défenses du Calcio, le génie brésilien conclut en beauté. Le but, qui entérine le sacre de l'Inter dans cette Coupe de l'UEFA, est son trente-quatrième de la saison. Personne ne conteste alors son statut de meilleur joueur du monde. Ce 6 mai 1998, Romelu Lukaku attend avec impatience de souffler sa cinquième bougie. 21 ans plus tard, quand il enfile le maillot nerazzurro, le Diable rouge présente cette rencontre mythique, disputée sur la pelouse du Parc des Princes, comme la première finale qu'il a vue sur son petit écran. Pour un enfant qui se destine très vite à planter des roses, le club qui a accueilli les plus belles leçons de jardinage du Fenomeno, puis celles de l' Imperatore Adriano, laisse forcément des souvenirs impérissables. Et pour Big Rom', obsédé par l'étude méticuleuse du jeu, l'envie d'un jour soutenir la comparaison avec ces ténors sauce Brazil. Romelu dit 33. Pas nécessaire pour que le monde entier réalise que son football est en meilleure santé que jamais. En déposant la défense du Shakhtar avec ses jambes de sprinteur, avant de glisser le ballon entre celles d' Andriy Pyatov, le buteur belge claque son trente-troisième but de la saison, avec une finale européenne dans le viseur et une deuxième place en championnat derrière la Juve dans le rétro. La similitude avec la première année de Ronaldo est presque parfaite. Pour Romelu aussi, le numéro 34 tombe en finale, au bout d'un penalty provoqué par sa course signature. La suite de l'histoire est moins idyllique, entre un face-à-face remporté par le gardien de Séville, et une déviation malheureuse sur un ciseau retourné dégainé par le central andalou Diego Carlos. Comme en 2012, quand il avait refusé de toucher le trophée de la Ligue des Champions remporté par les Blues parce qu'il n'avait pas participé à la compétition, Big Rom' sèche la cérémonie protocolaire. Quand Lukaku atterrit à Milan, le 8 août 2019, on parle surtout de poids. De celui qui pèse sur ses épaules, car il vient de devenir le transfert le plus cher de l'histoire de l'Inter, écrasant les 45 millions payés pour Christian Vieri deux décennies plus tôt. Et de celui qu'il affiche sur la balance, incarnation des critiques venues de Manchester où son départ est généralement vu comme une bonne affaire. Du côté d'Old Trafford, on laisse filtrer des informations sur son manque de professionnalisme lors des derniers mois. Fidèle soldat de José Mourinho, Big Rom' n'a en fait jamais trouvé grâce aux yeux de son successeur, Ole Gunnar Solskjaer, malgré un doublé contre Paris qui offre aux Red Devils une qualification inespérée pour les quarts de finale de la Ligue des Champions. La vérité, c'est surtout que pour Romelu, il est temps de changer d'air. Le timing est idéal pour Antonio Conte, tout juste arrivé à la tête d'une Inter en quête de sa grandeur passée. Depuis l'été 2016, où il s'installe à Stamford Bridge dans la foulée d'une série de démonstrations tactiques lors de l'EURO français, le coach italien rêve de confier l'un des deux postes les plus offensifs de son 3-5-2 au buteur belge. Les Blues lui offrent d'abord Michy Batshuayi, avant de se concentrer sur la signature d' Alvaro Morata l'été suivant, quand les bonnes relations de Mino Raiola avec le board de United envoient Romelu vers Old Trafford. " J'ai essayé de l'engager dans mes anciens clubs à plusieurs reprises ", confirme le coach italien lors de l'arrivée du nouveau numéro 9 des Nerazzurri. " C'est un joueur que je suivais depuis longtemps. Je le connais très bien. " Depuis l'Angleterre, on raconte même que Conte s'arrachait presque les cheveux en regardant les matches du Manchester de Mourinho, voyant la façon dont le Special One utilisait son attaquant en target-man, ne lui offrant que rarement la possibilité de s'exprimer face au jeu, là où il est le plus brillant. C'est d'ailleurs ce Romelu version colossale que met en exergue l'Inter dans sa vidéo de présentation, tel un tyrannosaure jetant un oeil dans les plus hauts étages de l'imposant building qui abrite le quartier général du club. Mais s'il a parfois des airs de pivot de NBA jouant des épaules dans la raquette quand il protège le ballon dans la zone de vérité, c'est une autre version de Lukaku que Conte a fait briller. Grâce à son 3-5-2 aux mouvements minutieusement chorégraphiés, avec des possessions lancées très bas par Samir Handanovic qui incitent l'adversaire à presser haut, le Mister italien offre de l'espace aux courses de ses attaquants, qui varient entre décrochage et appel en profondeur pour étirer la défense adverse. De quoi offrir à Lukaku l'espace dont il aime se régaler, quand il peut attaquer le but avec ou sans ballon. Pour Romelu, c'est une confirmation des talents de Conte, qu'il considère comme le meilleur coach du monde depuis les deux leçons tactiques infligées par sa Squadra Azzurra aux Diables rouges de Marc Wilmots, à l'automne 2015 puis à l'EURO 2016. Les buts sont prêts à s'empiler, pour exaucer la prophétie souvent répétée par le nouveau coach de l'Inter : " Avec moi, les attaquants marquent toujours beaucoup de buts. " Interrogé par la Gazzetta dello Sport, l'ancien attaquant des Nerazzurri Aldo Serena pointe une caractéristique qui marque très vite le passage de Lukaku à l'Inter : " Ce n'est pas seulement un bon joueur, c'est aussi un gars très généreux, qui rend les autres meilleurs. " Romelu vit souvent dans cette dichotomie, entre les siens et ses haters, et rassemble tout l'univers bleu et noir du bon côté de l'histoire. Son premier but dans le Calcio, inscrit dès l'inauguration du championnat face à Lecce, sur son premier tir du match, il le célèbre en fonçant vers le banc, pour bondir dans les bras du jeune Sebastiano Esposito, vu comme l'attaquant du futur de l'Inter. Quelques mois plus tard, en guise de cadeau de Noël un peu anticipé, il offre au bambino un penalty lors d'une démonstration collective face au Genoa, et lui permet ainsi d'inscrire son premier but chez les pros. Très vite, Romelu Lukaku s'impose comme l'un des patrons du vestiaire, même si cela frictionne parfois avec le bouillant Marcelo Brozovic. Il maîtrise l'italien à une cadence qui impressionne ses coéquipiers, ne manque jamais une occasion d'haranguer ses troupes, facilite l'intégration d' Ashley Young - son ancien coéquipier à United - quand il débarque en janvier, et est le soutien le plus proche de Lautaro Martinez lors du creux traversé par le talentueux Argentin ces derniers mois. Très souvent associés en pointe, dans un duo Lu-La qui noircit les pages de la presse italienne à coups de buts et de records, les deux hommes sont l'incarnation de la réussite du football de Conte. " Entre eux deux, il y a une symphonie dans les mouvements ", reprend un Aldo Serena lyrique. Romelu fait grandir l'équipe, mais l'équipe fait aussi grandir Lukaku. C'est le sens des paroles d'Antonio Conte, au soir de la victoire contre Leverkusen en quarts de finale de l'Europa League, rencontre éclaboussée par le talent et la puissance de Big Rom' : " Je suis content pour lui, parce qu'il le mérite, mais Romelu doit remercier l'équipe de le mettre dans des conditions idéales pour s'exprimer comme il n'a jamais pu le faire dans sa carrière. " Jamais avare en compliments pour ses semblables, le Diable rouge préfère d'ailleurs les louanges pour le jeune Nicolò Barella à l'auto-congratulation au moment de commenter sa prestation contre le Bayer. Les munitions de ses détracteurs diminuent en même temps que son compteur buts décolle. Pourtant, il reste ceux qui soulignent que Romelu Lukaku ne pèse pas assez dans les grands rendez-vous. Ceux-là rappellent que s'il a marqué contre la Roma et le Napoli, et qu'il a également fait trembler les filets dans les deux derbies de la Madonnina face au Milan, trompant à chaque fois Gianluigi Donnarumma de la tête, le Belge est resté muet face à la Juve, l'Atalanta et la Lazio, véritables rivaux dans la course au titre. Tout en soulignant qu'en Ligue des Champions, seuls le Slavia Prague et un Barça déjà qualifié l'ont vu faire trembler les filets. Comme toujours, Romelu Lukaku a répondu avec des buts. Ceux qui ont emmené l'Inter vers sa première finale européenne en dix ans, dans le sprint final d'une Europa League préparée par Antonio Conte avec sueur physique et mentale dans l'anonymat de la préparation allemande. Buteur face à Getafe, Leverkusen, le Shakhtar puis Séville, le Diable rouge force les compliments de Ciro Immobile, capocanonniere de la saison italienne et sous le charme de la " fin de saison impressionnante " de l'ancien Red Devil, ainsi que les louanges de Jules Koundé, adversaire en finale de l'Europa League : " C'est l'un des meilleurs attaquants du monde. Il est costaud, doué balle au pied, il va vite et se sert super bien de son corps. " Emporter son défenseur dans un mouvement corporel qui l'écarte de la route entre lui et le but, c'est devenu l'autre marque de fabrique d'un Lukaku qui semble parfois s'inspirer des tatamis pour se dégager la voie des filets. Au coup d'envoi de la finale de Cologne, Big Rom' entame son 51e match de la saison. En Italie, personne n'a joué plus de rencontres que lui depuis les premiers coups de sifflet de l'été dernier. Une façon de montrer qu'il est devenu indispensable à l'Inter, en étant impliqué dans 35% des buts des Nerazzurri. Forcément excessif, en tant que président de la section sports de Roc Nations, qui représente les intérêts de Romelu, Michael Yormack vend son client comme le roi de l' entertainment sur les pelouses italiennes : " Chaque fois qu'il prend le ballon, il peut se passer quelque chose de magique. " Des mots normalement réservés aux Fenomenos.