Pour relire les premières lignes du scénario de la saison zébrée, il faut traverser la frontière, et se rendre à Mierlo, dans le Brabant néerlandais. C'est là que Felice Mazzù et son staff filment les premières scènes de leur nouveau film, un très long-métrage dont le dénouement heureux devra attendre les derniers instants du tournage.
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Pour relire les premières lignes du scénario de la saison zébrée, il faut traverser la frontière, et se rendre à Mierlo, dans le Brabant néerlandais. C'est là que Felice Mazzù et son staff filment les premières scènes de leur nouveau film, un très long-métrage dont le dénouement heureux devra attendre les derniers instants du tournage. La nouvelle saison de la success-story carolo démarre sans Jérémy Perbet et Dieumerci Ndongala, qui ont quitté le haut de l'affiche pour jouer dans la nouvelle superproduction gantoise. Les nouveaux acteurs sont inexpérimentés, et les premiers rushes se concluent systématiquement sans le moindre but marqué. Il faudra attendre un match amical en France et une frappe du pied droit de Benjamin Boulenger, latéral gauche remplaçant, pour enfin voir les premiers indices d'un film d'action en devenir. Pas franchement prisé par le grand public, et déjà regardé avec dédain par la critique, le nouveau film de Felice Mazzù semble sentir l'accident industriel à plein nez. " À ce moment-là, l'entourage est dans le doute, la presse aussi, beaucoup de gens ", reconnaît le coach du Sporting. " Mais nous, en tant que staff, on était dans une période de travail. La préparation, c'est une période particulière, où il est difficile d'avoir des certitudes. " Les acteurs, eux, semblent sereins. Et le producteur Mehdi Bayat se charge d'assurer la promo de son nouveau bébé : " C'est vrai que ces matches de préparation ne se passaient pas forcément bien, mais je n'ai jamais cessé de répéter, à cette période, que je n'avais jamais été aussi confiant que cette année, et qu'on serait probablement un candidat aux play-offs 1. C'était un gros risque, quand même, de dire une chose pareille à ce moment de la saison ", sourit aujourd'hui l'administrateur délégué du Sporting. Là où certains pourraient parler de méthode Coué dans une période de promo qui doit se construire autour d'une mauvaise bande-annonce, Mehdi Bayat explique les raisons de son optimisme : " Finalement, ces mauvais résultats étaient principalement dus au fait que Felice connaissait très bien son noyau. Ces matches étaient réellement des matches de préparation. Felice faisait un peu le physicien : il tentait différentes formules, des essais... Dont ce fameux 3-5-2. " " J'aime bien travailler les différents dispositifs en préparation, pour que les joueurs soient conscients de cette possibilité ", raconte Mazzù, qui explique la genèse de ce nouveau système potentiel : " On avait une grande qualité chez nos défenseurs centraux, qui étaient en plus assez nombreux. Du coup, ça pouvait être intéressant de travailler ce dispositif-là. " C'est pourtant en 4-2-3-1 que le véritable tournage commence. Le premier épisode filme Waasland-Beveren dans le rôle du méchant, et les Waeslandiens prennent leur rôle à coeur. Siebe Schrijvers joue les génies du mal, mais Parfait Mandanda fait des miracles pour son unique apparition de la saison. Et au bout de l'heure et demie de séance, Steven Willems apparaît, comme ces dieux sortis de nulle part pour résoudre l'inextricable scénario d'une tragédie grecque. " C'est le premier moment-clé de la saison ", rembobine Mehdi Bayat. " Tout le stade se dit qu'on a perdu et finalement, patatras, on le gagne. C'est l'histoire de la saison, le début de ce qui est devenu aujourd'hui le Felice Time. " En scénariste pointilleux, Mazzù préfère souligner les nuances du scénario : " Sur toutes ces victoires en fin de match, les contenus ont été très différents. Contre Waasland, on ne méritait certainement pas la victoire, et on a eu un peu de chance. " Pour la formule qui fait mouche, retour au son de la voix de Mehdi Bayat : " À chaque fois qu'on a été moins bons sur le terrain, on a gagné les matches. " Les buts sont rares, mais chacun est fêté comme si c'était le dernier. " Sur mon but face à Courtrai, on voit tout le staff, tout le banc, les remplaçants, même le 19e homme qui sprinte vers moi. C'est la preuve que tout le monde se bat ensemble pour gagner des matches ", sourit Dorian Dessoleil. Le défenseur central est complété par Damien Marcq, toujours là pour donner de la continuité aux événements : " Quand quelqu'un marque, la première chose qui lui vient à l'idée, c'est de courir vers le banc pour fêter ce but avec le coach, ses adjoints et les remplaçants. " Le film des premières semaines carolos ressemble alors à une histoire d'amour, débordante de bons sentiments. " C'est vrai qu'on essaie de toucher leur coeur ", admet l'entraîneur zébré. " Chaque individu dans le vestiaire a quelque chose qui le touche plus qu'un autre. On cherche dans leur passé, pour leur faire comprendre que maintenant, c'est le moment de la résurrection. Tout le monde sait que le mental et la valeur humaine, quel que soit le métier, ce sont les paramètres les plus importants. " Pour stimuler son groupe, Felice parle avec des images. La séance vidéo devient un gimmick percutant dans la routine carolo. Mazzù l'utilise pour féliciter David Pollet, décrié pour son rendement offensif mais qui s'est " blessé pour le groupe " face à Ostende : " Le supporter ne voit que le but que doit marquer l'attaquant, mais moi je vois ses courses et son travail. Il est revenu tacler le latéral gauche adverse dans les arrêts de jeu. C'est cet état d'esprit qui nous a permis de nous qualifier. " La méthode fait mouche. Hamdi Harbaoui confie ainsi, quelques jours après son arrivée, qu'il a " beaucoup de respect pour David, parce qu'il donne tout ce qu'il a dans le ventre pour l'équipe. " Mazzù l'utilise aussi pour pointer du doigt, en public, certaines entraves à cet esprit de sacrifice collectif qui constitue le fil rouge de son scénario. Les mauvais choix de Mamadou Fall ou les excès d'individualisme de Cristian Benavente sont ainsi mis en exergue. " Ce genre d'images, je ne les montre pas pour épingler l'un ou l'autre, mais pour faire comprendre aux joueurs que le but de Charleroi, il est marqué par toute l'équipe, et pas par un individu ", décortique le coach. La suite du scénario tourne presque à la science-fiction, quand elle fait de Charleroi un leader inattendu au début de l'automne. " Pendant quinze jours, on a pu fanfaronner dans toute la Belgique en disant qu'on était premier ", se souvient Mehdi Bayat. " C'est anecdotique évidemment, mais ça te met sur une rampe de lancement. " " Le fait d'être premier, ça doit faire prendre conscience aux joueurs qu'ils sont capables d'être parmi les meilleures équipes. C'est important au niveau mental ", nuance Felice Mazzù, qui aime actionner la manivelle de l'orgueil pour stimuler son groupe de revanchards. " Ici, il y a pas mal de joueurs qui ont été repoussés dans plusieurs clubs ", confirme Dessoleil, à l'heure de décrire l'état d'esprit d'un noyau qui a toujours des choses à prouver. Dans l'intimité du vestiaire, l'entraîneur aime ainsi afficher des articles de presse, des analyses signées par de prestigieux consultants qui doutent de la réussite de la saison zébrée. Mazzù maintient son groupe en éveil avec des objectifs à court terme, les mettant au défi de rester le plus longtemps possible sur le podium, de conserver leur invincibilité à domicile ou de ne pas sortir du top 6 avant la trêve, quand le groupe " commence à ressentir un peu de fatigue ", concèdent certains membres du noyau. Felice parle aux coeurs, et Mehdi Bayat en remet une couche dans les portefeuilles : " Mon rôle, c'est d'apporter du soutien à l'entraîneur, pour faire en sorte que la motivation reste intacte, que la flamme reste allumée en permanence. Ces primes, c'est un système auquel je crois beaucoup s'il est utilisé à bon escient. Ça ne doit pas devenir une routine. " L'administrateur délégué du Sporting dégaine ainsi la double prime dans les moments-clés, comme après cette victoire à l'arraché en fin de saison face à Saint-Trond, quand il assortit le cadeau financier d'une gueulante adressée au vestiaire. L'hiver arrive, et il a le visage de Lukasz Teodorczyk. Le Polonais refroidit les coeurs carolos avant la trêve, au bout d'une prestation aboutie qui contraint Charleroi à finir l'année par un 0/6. Le scénario a besoin d'un nouvel élan. Mehdi Bayat le trouve sur le marché des transferts : " Je fais passer un message très fort. D'abord, personne ne part. Mais ça, je ne peux pas le décider sans les joueurs. Et Clinton Mata, par exemple, a eu une maturité extraordinaire. Il a refusé spontanément des possibilités de transfert dans de très grands clubs belges, en disant qu'il n'était pas encore au bout de son projet avec Charleroi. " " Ensuite, Jordan Remacle et Hamdi Harbaoui arrivent. Deux joueurs qui correspondent pile-poil aux attentes de Felice Mazzù et de son staff ", poursuit l'homme fort du Sporting, qui remplit son rôle de producteur en alignant les billets pour offrir un salaire hollywoodien à son nouveau buteur tunisien. " Pour essayer de maximiser nos chances d'aller en play-offs 1, il fallait payer. Mes prises de risque doivent aussi grandir en même temps que le club. " L'arrivée de l'ancien meilleur buteur du championnat, avec sa facilité devant le but et son expérience, fait directement l'unanimité dans un vestiaire impressionné. Pourtant, Harbaoui ne suffit pas pour marquer à Gand et éviter le 0/9. Charleroi doit poursuivre son film à la Côte quelques jours plus tard, et plusieurs acteurs importants sont privés de tournage. " Ce match à Ostende, c'est le grand moment-clef de la saison ", décrit Felice Mazzù. Face aux absences, le staff carolo dégaine son 3-5-2 et relance quelques joueurs restés longtemps sur le carreau, comme Dorian Dessoleil. Le défenseur central se souvient de sa surprise au moment où le coach présente son plan pour une scène d'action dans le décor de la Versluys Arena : " On n'avait que deux jours pour préparer ce déplacement. C'est vrai qu'on avait déjà travaillé ce système en préparation, mais ça remontait à quelques mois. Mais bon, dès le premier entraînement, on a vu de la hargne. Le groupe avait envie de montrer au coach qu'il était bien là, et qu'il pouvait jouer dans ce système. On avait un gros calendrier, personne ne nous attendait, mais c'est là qu'on a fait la différence. " Mazzù revient au parloir pour témoigner du moment fort de son scénario. Et il a de la métaphore en magasin : " C'est comme dans un couple : tu es avec ta femme pendant des années, mais à un moment, la flamme doit se rallumer. Et pour ça, tu dois la surprendre. Je ne sais pas moi, tu organises un super voyage, tu lui achètes une bagnole... En fonction de tes moyens, tu dois créer et surprendre. Et là, personne ne s'attendait à ce qu'on a fait à Ostende. Surprendre et avoir un nouveau challenge, ça a sûrement relancé la machine. " Le nouveau départ est tonitruant. C'est le début d'une série de rencontres où le banc de touche vient systématiquement à la rescousse des Zèbres. Des doublures qui jouent aussi bien que l'acteur principal : Jordan Remacle face à Zulte Waregem, CristianBenaventecontre Westerlo, puis encore Stergos Marinos à Genk, pendant que les hommes forts du début de saison, Mamadou Fall et Clément Tainmont, doivent ronger leur frein hors du onze. " On ne fait pas une saison à onze. Avec ce groupe, on conservera la fraîcheur plus longtemps et on se créera différentes manières de jouer au football ", racontait Javier Martos, capitaine et prophète, en début de saison. Le retour de Marinos, après des mois de galère, donne même le sourire à Clinton Mata, pourtant victime de la période de grâce du Grec. " On constate aujourd'hui que Charleroi a réellement un banc ", affirme Mehdi Bayat pour paraphraser les moments forts de cette fin de saison. Même s'il est à la base du choix des acteurs, le Felice Time n'est pas seulement l'histoire de Felice Mazzù. Ses comédiens improvisent parfois des moments épiques. Parce que comme le rappelle Dessoleil, " quand on prend un but à dix minutes de la fin comme à Genk, le coach ne peut pas pousser une gueulante, comme contre Westerlo à la mi-temps. Pourtant, on parvient à réagir et à égaliser. C'est une preuve que le groupe a mûri. " Quelques jours avant le match face à Lokeren, le défenseur carolo concède que la crispation se fait sentir dans un groupe qui sent que la qualité de toute sa saison sera jugée sur le score affiché à Daknam après 90 minutes. " C'est le match où j'ai ressenti le plus gros stress dans le groupe ", explique Felice Mazzù. " Mais Charleroi a quand même eu cette maturité, cette gestion pour garder le zéro derrière, même quand on a été réduit à dix. Cette peur ne nous a pas empêchés d'être dans l'organisation et dans la maîtrise. " Mehdi Bayat multiplie les primes et les apparitions devant les caméras. Il aime rappeler que cette réussite est l'aboutissement d'un " travail de longue haleine, avec une ligne de conduite très claire ". Il parle partout de son Charleroi, " un collectif qui permet de mettre des individualités en avant ". Cette saison, les talents ne se sont pas révélés devant. " En tant que staff, on sait qu'on doit avancer avec ce qu'on sait faire ", analyse Mazzù. " Et cette saison, ce qu'on fait très bien, c'est défendre. Parce que c'est en étant la deuxième meilleure défense de Belgique qu'on est arrivé en play-offs 1. Et finalement, je préfère avoir une équipe qui travaille comme ça que de parvenir à atteindre mon objectif grâce aux qualités d'un ou de deux joueurs. " " Qui aurait dit en début de saison que Charleroi allait finir avec 50 points ? ", conclut Dorian Dessoleil. Et c'est vrai qu'ils n'étaient pas beaucoup à y croire. Peut-être une trentaine. Un producteur ambitieux à la barre et au portefeuille, des scénaristes inspirés derrière la caméra, et des acteurs désireux de prouver qu'ils avaient aussi leur place sur les tapis rouges. Le succès est au rendez-vous. Le public réclame déjà une suite. Elle sera tournée en dix épisodes, et elle risque de faire salle comble. PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGE" Cette saison, ce qu'on fait très bien, c'est défendre. Parce que c'est en étant la deuxième meilleure défense de Belgique qu'on est arrivé en PO1. " - FELICE MAZZU " Qui aurait dit en début de saison que Charleroi allait finir avec 50 points ? " - DORIAN DESSOLEIL