C'est la 42e minute, le 27 décembre à Courtrai, quand Uche Agbo reçoit un second carton jaune. Le milieu nigérian du Standard conteste fermement la décision de l'arbitre, pendant un long moment. Quand il se décide finalement à rentrer aux vestiaires, il doit passer devant le kop des supporters locaux. Conspué avec insistance, il décèle des cris de singe parmi les huées et réplique par un doigt d'honneur, puis en jetant une bouteille d'eau. Son geste renforce la colère des Courtraisiens, qui lui lancent à leur tour des projectiles. Des joueurs des deux camps interviennent, le corps arbitral reste stoïque.
...

C'est la 42e minute, le 27 décembre à Courtrai, quand Uche Agbo reçoit un second carton jaune. Le milieu nigérian du Standard conteste fermement la décision de l'arbitre, pendant un long moment. Quand il se décide finalement à rentrer aux vestiaires, il doit passer devant le kop des supporters locaux. Conspué avec insistance, il décèle des cris de singe parmi les huées et réplique par un doigt d'honneur, puis en jetant une bouteille d'eau. Son geste renforce la colère des Courtraisiens, qui lui lancent à leur tour des projectiles. Des joueurs des deux camps interviennent, le corps arbitral reste stoïque. Le football belge donne là une bien triste image. Deux ans plus tôt, c'est déjà au stade des Éperons d'or que Christian Kabasele se dit victime de cris racistes ( voir cadre). Un gros mois après l'affaire Agbo, le 4 février dernier, Francis N'Ganga se plaint à nouveau d'agissements de la sorte, dans l'enceinte du Club Bruges cette fois. Sur une touche, excédé, l'arrière gauche du Sporting de Charleroi le signale à l'arbitre, qui fait appel au speaker. Dans la foulée, les réactions s'enchaînent. Parmi elles, le Belgo-Congolais Paul-José Mpoku assure, sur Twitter, avoir subi le même traitement lors du déplacement du Standard à Lokeren, la veille. Quatre jours plus tard, à l'occasion de la demi-finale retour de la Coupe, encore à Bruges, le milieu rouche dénonce une fois de plus des cris de singe à son encontre. Il en aurait été la cible au moment de sa sortie, à la 78e minute. C'est la goutte d'eau. Au terme de la rencontre, il demande que les instances et les joueurs se mobilisent, ensemble. En ce début 2018, le racisme prend des proportions rares. Il serait trop aisé de réduire une problématique d'une telle ampleur aux divergences entre nord et sud du pays. Des cas de racisme restent visibles sous toutes les latitudes. La saison dernière, c'est bien à Charleroi qu' Idriss Saadi a lui aussi été victime de propos discriminatoires. Alors qu'il vient d'ouvrir le score à la 57e minute de jeu, il célèbre son but en sortant un masque de Hulk, super-héros dont il tire son surnom, et en mimant une mitraillette, à l'instar de l'Uruguayen Edinson Cavani. Un geste suffisant pour qu'un supporter carolo l'insulte de " sale Arabe " et de " sale terroriste ". Si le Franco-Algérien n'a pas souhaité revenir sur l'affaire, Mehdi Bayat, l'administrateur-délégué du sporting carolo avoue aujourd'hui " qu'aucun club n'est vacciné contre la connerie ". Mais pour celui qui est aussi membre du conseil d'administration de la Pro League, " le contexte était différent. Il ne faut pas faire d'amalgame, mais célébrer en faisant la mitraillette, en mars 2017, c'était très compliqué ". Ce qui ne fait pas non plus de Saadi, de confession musulmane, un " terroriste ". Ce qui frappe également, c'est le non-sens de la part des supporters fautifs. " Comment peuvent-ils conspuer un joueur de couleur adverse alors qu'ils adulent ceux de leur équipe ? ", s'interroge Jean-Michel De Waele, politologue et sociologue du sport à l'Université Libre de Bruxelles. " C'est un petit peu comme si je disais : ' Mon joueur africain, il est bien. C'est celui que je ne connais pas qui fait peur'. " La xénophobie gangrène partout. Récemment, des joueurs tels que Blaise Matuidi, Mario Balotelli ou Michy Batshuayi ont élevé la voix pour s'en plaindre. " On observe le racisme dans l'ensemble des pays européens. C'est intenable. Dans l'Est de l'Europe ou en Italie, il semble que c'est encore pire. Mais globalement, le fond de l'air ne sent pas bon ", souffle Rachid Madrane, le Ministre des sports (PS) de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Au passage, il cite le philosophe français, Michel Foucault : " Une société se définit par ce qu'elle rejette ". Traduction : le football agit comme un reflet de la société dans laquelle il s'inscrit. En Belgique, les polémiques autour du traitement des réfugiés alimentent les tensions. De manière générale, les thématiques identitaires nourrissent les fantasmes. " On remarque de plus en plus d'actes racistes dans la vie quotidienne, avec une passivité lamentable. C'est de là que proviennent ce genre de comportements, encouragés par la politique actuelle de la N-VA et du gouvernement ", abonde De Waele. Dès lors, il devient très difficile d'empêcher les responsables de ces actes racistes de pénétrer dans nos stades. Mais une fois à l'intérieur, les systèmes de caméras de surveillance permettent des les identifier. Pour cela, il faut avant tout que le corps arbitral soit en mesure de les signaler. " Si l'arbitre n'a rien entendu, il ne peut pas faire semblant et inventer un rapport. Il faut dire aussi qu'il subit une certaine pression ", glisse Gérard Linard, le président de l'Union Belge. Depuis deux ans, le délégué de match est chargé de rédiger les rapports, mission confiée auparavant à l'arbitre principal. L'objectif est simple : que ce dernier puisse se concentrer uniquement sur la rencontre. L'affaire se poursuit ensuite devant la Commission des litiges de l'Union Belge. Mais quel que soit le délit, la fédération ne peut que punir les clubs, pas les individus. " Les supporters restent des personnes isolées qui ne représentent pas nécessairement les clubs. C'est à eux, ou à la cellule football de les sanctionner ", explique son porte-parole, Pierre Cornez. D'où une certaine difficulté d'agir et ce, à tous les étages. Moussa Diallo, attaquant d'Eupen, rencontre la bêtise dès les séries provinciales. À 16 ans, sous les couleurs d'Andrimont, du côté de Verviers, il affronte Amblève pour le tour final. Le natif de Dakar, au Sénégal, marque par deux fois. L'entraîneur et un joueur adverses jugent bon de lui jeter des bananes. L'arbitre établi un rapport, qui débouche sur une suspension du coach et plusieurs amendes. " Je ne comprenais pas... Ça m'avait mis en larmes. À cet âge-là, c'est tout un monde qui s'écroule ", confesse le principal intéressé. Quelques années plus tard, en 2012, il poursuit sa progression à Aywaille, en Promotion. Lors d'un déplacement à Overijse, dans le Brabant flamand, il évolue sur le flanc. Le long de la ligne, il est visé pendant 90 minutes par des cris de singe et des gobelets de bière. Le referee ne rédige aucun rapport. La saison dernière, rebelote, à La Louvière. Des cris, mais toujours pas de trace écrite. Diallo : " Je pense que l'arbitre voulait juste finir son match. Si même en D1A, ils ne font rien, ça ne m'étonne pas qu'ils ne bougent pas dans les divisions en dessous... " Le monde amateur semble profondément touché par le racisme. Le 26 avril 2015, c'est un supporter du RC Westmeerbeek qui s'en prend à un joueur du FCM Hallaar, en quatrième provinciale (niveau le plus faible). Après l'avoir insulté de " singe " ou de " bouffeur de bananes ", il l'invite à " retourner dans son pays " et à " grimper dans son arbre ". Fin 2016, l'homme en question s'en sort avec une amende de 900 euros, dont la moitié avec sursis. Sur la période du 1er janvier au 20 septembre 2017, UNIA, le centre interfédéral pour l'égalité des chances, enregistre 100 cas de discrimination dans le foot belge, dont la grande majorité à " critères raciaux ". Sur les questions de racisme et d'homophobie, UNIA travaille étroitement avec l'Union Belge. Au milieu des années 2000, l'organisation lance la campagne " Ne faites pas le singe " pour sensibiliser les différents acteurs du ballon rond et caricaturer les fauteurs de trouble. Patrick Charlier, son directeur, s'indigne encore de la persistance de toutes les formes de discrimination. " On ne doit pas agir seulement chez les adultes, mais au sein de toutes les équipes d'âge. Il y a une espèce d'effet d'imitation de ce qui se passe plus haut ", dit-il. " Beaucoup de parents utilisent la xénophobie pour décourager l'adversaire de leur enfant. Il ne faut pas laisser se développer ce racisme latent. " Toutes les semaines, Rachid Madrane dit recevoir des courriers relatant des faits similaires. C'est dans cette optique que l'Adeps a publié une charte éthique, " Vivons sport ", en 2014. " J'ai demandé à ce qu'elle soit affichée dans tous les vestiaires, toutes les buvettes et que chaque club ait un référent avec qui on peut dialoguer. Et si les clubs ne veulent pas collaborer, on va préconiser des sanctions au niveau de leurs subsides, qui seront modifiés ou supprimés. C'est la carotte et le bâton ", assure Madrane, ferme, qui compte actualiser plusieurs éléments de ce décret. En Suède, les trois clubs principaux de Stockholm (Djugardens, AIK, Hammarby) ont décidé de montrer l'exemple. L'été dernier, ils publient un code, court mais efficace, pour que les parents des jeunes joueurs se montrent positifs sur le bord des terrains. Résultat : 1.600 d'entre eux le signent. Le code, affiché à l'entrée des stades ou imprimé sur des T-shirts, encourage une large prise de conscience. Pour la réception d'Eupen, le 20 janvier, le Standard use aussi de la communication. Le matricule 16 diffuse une vidéo préventive sur l'écran géant de Sclessin, puis déploie des banderoles " Fair-play 4 all " et " No to racism ". Des mentions floquées sur les maillots des deux équipes. Le Club Bruges adapte également son classique " No sweat, no glory " en y ajoutant " no racism ", pour accueillir les Rouches, le 8 février. Mais si ces initiatives sont louables, ce type de slogans, déjà martelés par l'UEFA, semblent désormais faire partie du décor. Gérard Linard résume l'idée : " Il ne faudrait pas que les clubs se dédouanent par ce biais. C'est bien, mais ça ne suffit pas ". À chaque sortie, les clubs défendent leur image, leur " marque ". Ils ne peuvent pas se permettre de laisser le racisme se propager dans leurs travées, ni " d'abîmer leur réputation pour trente ou quarante personnes ", dixit De Waele, de l'ULB. " Les clubs belges doivent savoir ce qu'ils veulent. Leur portefeuille en dépend. C'est une politique à très courte vue de vouloir garder de tels supporters. " Une politique qui ferait fuir sponsors et supporters à cause d'un climat délétère. C'est pourquoi le Club Bruges a d'ores et déjà entamé les procédures pour bannir huit de ses supporters suite aux affaires N'Ganga et MPoku. " On l'a déjà fait dans le passé ", martèle Vincent Mannaert, le manager général. " Pouvoir appuyer sur la culpabilité individuelle nous permet aussi de rappeler qu'il s'agit d'une minorité et que ce n'est pas le problème de toutes nos tribunes. " Via sa fondation, le Club tente de se défaire d'une image qui lui colle à la peau malgré lui. Les membres des équipes de jeunes Blauw en zwart ont, entre autres, pu assister à une pièce de théâtre, sur le thème des réfugiés. Abdoulay Diaby, l'attaquant maison, a assuré l'introduction et, ainsi, un relais pédagogique. Dans la foulée de la venue de Charleroi, au début du mois dernier, le board brugeois s'est excusé auprès de ses hôtes carolos. Mais dans l'histoire, Francis N'Ganga retient surtout l'attitude de Ruud Vormer. Selon lui, le Néerlandais a demandé à l'arbitre de lui infliger un second carton jaune, plutôt que de le soutenir, parce que le défenseur a... tiré la langue en réponse aux cris de singe. " Je n'ai pas aimé comment il a réagi. Lui aussi avait très bien entendu les cris. C'est à lui, capitaine de Bruges, de parler à ses supporters et de les calmer. Ce qu'il a fait est inacceptable. C'est comme s'il les encourageait dans leurs actes ", regrette N'Ganga qui, sur le moment, hésite à quitter le terrain. Le parquet fédéral a réclamé 5.000 euros d'amende et un huis-clos partiel avec sursis aux Gazelles, qui ne comparaissaient pourtant pas pour la première fois. Au final, les Flandriens échapperont à toute sanction suite à un vice de procédure : la convocation du parquet ne répondant pas aux exigences formelles prescrites par les règlements fédéraux. À Courtrai, le malaise est de mise. Le club répond simplement à nos sollicitations par un communiqué : " Le KV Courtrai a toujours condamné fermement le racisme. Les allégations sont totalement contraires aux valeurs de notre club et du championnat. De plus, le KV Courtrai tient à préciser que ni la police, ni le délégué du match, ni l'arbitre n'ont signalé des gestes de racisme dans le Stade des Éperons d'Or jusqu'à ce jour. Le KV Courtrai interviendra de manière significative si des actes racistes seraient effectivement déterminés ". Les Kerels, qui nient toutes sortes de faits et n'ont écopé que d'une amende de 1.000 euros dans l'affaire Agbo, notamment en raison d'un rapport plutôt léger de la part du corps arbitral, font l'objet d'une plainte au pénal de la part du Standard. Une première dans le foot belge. " C'est regrettable de devoir aller jusque-là ", souligne Patrick Charlier. " La loi pénale, c'est de la bombe atomique, elle est très dure. On aimerait qu'avant d'en arriver là, les clubs et l'Union Belge prennent les sanctions adéquates. " Si les joueurs, à l'instar de Paul-José Mpoku, ne laissent plus rien passer, ce qui constitue un pas essentiel vers une évolution, les instances prennent aussi conscience de la tâche ardue qui les attend. Malgré quelques couacs et vices de procédure, qui ont parfois retardé les réclamations du parquet, l'Union Belge, la Pro League et la Cellule football du Ministère de l'intérieur souhaitent durcir le ton. À partir du 1er juin, cette dernière étendra la " loi football " à tous les niveaux, des catégories féminines jusqu'aux jeunes. La police aura la possibilité de se déplacer partout, en particulier pour éviter que les " bannis " des deux premières divisions se retrouvent aux étages inférieurs. À l'origine de l'amendement, un nom : Brecht Vermeulen. Le député N-VA, également vice-président du SV Roulers, se félicite d'une possibilité nouvelle de donner des avertissements avant de sanctionner. " C'est une très bonne chose. On doit éduquer les gens, dans le respect, avant de les punir. " On peut malgré tout s'interroger sur la portée éducative d'un loi qui a déjà permis 870 interdictions de stade sur la seule saison 2016-2017. " Je ne pense pas qu'on doive exclure des gens qui se sentent déjà exclus des évolutions de ce monde ", note Jean-Michel De Waele, qui craint que les arènes du Royaume ne deviennent " aseptisées ", à l'instar de celles de Premier League. Le 20 février dernier, à la suite de sa réunion mensuelle, le conseil d'administration de la Pro League accouche d'un flambant neuf " plan d'action contre le racisme ". Il recentre les débats sur l'existence des " interdictions civiles ", avec une durée minimale d'un an, insiste sur la " tolérance zéro " et calque les décisions de l'UEFA en termes de huis-clos, partiel ou total. " Ceux qui n'auront rien fait, qui se disent qu'ils veulent voir leur match, ils vont mettre une tarte à celui qui a mal agi ", détaille Mehdi Bayat, qui mise sur l'effet domino. " Pour moi, c'est la solution. Les amendes, même d'un million, ne changeront rien. " La Pro League entre définitivement en guerre contre la xénophobie. Pierre François, son directeur général, assure par ailleurs sa volonté de ne plus voir les dossiers traités en " catimini ". En s'inspirant de l'organisation britannique Kick it out, la ligue veut organiser des formations " sur le racisme et la discrimination au club " aux stewards, au personnel de sécurité, ainsi qu'aux " interdits ", condition sine qua non à leur retour. " C'est comme le gars qui a perdu son permis de conduire et qui doit suivre une formation pour le récupérer ", synthétise François. La Pro League doit encore en définir les contours, mais promet d'agir " au plus vite ", avec trois maîtres mots : prévention, sensibilisation, action. Sans pour autant spécifier d'un travail en amont, chez les jeunes, par exemple. Pierre François : " l'un n'empêche pas l'autre ". Que de bonnes nouvelles.