L aurent Macquet, 27 ans : " J'ai vécu jusqu'à l'âge de 8 ans à Villeneuve d'Ascq, près de la frontière belge. Mon père était électricien et je n'ai jamais su ce que faisait ma mère. Quand j'ai eu 8 ans, mes parents se sont séparés, et moi et mes deux frères cadets avons été placés dans une institution sans explication. Je ne me rappelle plus très bien de la façon dont je vivais à ce moment-là. C'était dur mais c'est pareil pour tout le monde, y compris pour ceux qui ont des diplômes. Le nord de la France, c'est comme le Hainaut : des maisons mitoyennes, des fritures, des cafés où les gens retrouvent les amis autour d'une bière après une dure journée. C'est à l'institution que j'ai commencé à jouer au football : trois, quatre, cinq heures par jour, à 30 ou 40 dans une salle. Des gars de 6 à... 18 ans. L'endroit était immense, comme un grand village dans un immeuble de 20 à 30 étages. Impressionnant pour un enfant. J'étais très, très timide. Ceux qui me connaissent maintenant ont peine à le croire. Même quand je prenais des coups, je ne disais rien. J'avais peur. Après un mois, on m'a demandé si je voulais jouer au football et je me suis lâché progressivement.
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L aurent Macquet, 27 ans : " J'ai vécu jusqu'à l'âge de 8 ans à Villeneuve d'Ascq, près de la frontière belge. Mon père était électricien et je n'ai jamais su ce que faisait ma mère. Quand j'ai eu 8 ans, mes parents se sont séparés, et moi et mes deux frères cadets avons été placés dans une institution sans explication. Je ne me rappelle plus très bien de la façon dont je vivais à ce moment-là. C'était dur mais c'est pareil pour tout le monde, y compris pour ceux qui ont des diplômes. Le nord de la France, c'est comme le Hainaut : des maisons mitoyennes, des fritures, des cafés où les gens retrouvent les amis autour d'une bière après une dure journée. C'est à l'institution que j'ai commencé à jouer au football : trois, quatre, cinq heures par jour, à 30 ou 40 dans une salle. Des gars de 6 à... 18 ans. L'endroit était immense, comme un grand village dans un immeuble de 20 à 30 étages. Impressionnant pour un enfant. J'étais très, très timide. Ceux qui me connaissent maintenant ont peine à le croire. Même quand je prenais des coups, je ne disais rien. J'avais peur. Après un mois, on m'a demandé si je voulais jouer au football et je me suis lâché progressivement. Les enfants venaient de tous les horizons. Certains avaient été abandonnés par leurs parents, d'autres avaient été violés, des étrangers avaient été trouvés dans la rue. C'était le royaume de la débrouille. Deux ou trois éducateurs pour trente gosses, pas le temps de traiter les cas particuliers. Richard et Jean-Claude, qui étaient très sportifs, m'ont encouragé. Grâce à eux, j'ai trouvé mon salut dans le sport, j'ai réappris à parler. D'abord sur le terrain, ensuite en dehors. Sans eux, je serais resté la tête dans les nuages. Pourquoi mes parents s'étaient-ils séparés ? Pourquoi nous avaient-ils abandonnés ? Certains avaient frappé voire tué leurs parents. Il y avait des bagarres tous les jours, à coup de battes de base-ball ou de couteaux. Tout le monde était malheureux mais c'est dans ces moments-là qu'on rencontre ses vrais amis, qu'on apprend la solidarité. Mes deux frères n'ont pas fait de sport et sont restés timides. Pas avec moi, mais en société. Ils ont eu le temps de penser à leurs problèmes et manquent de confiance en eux. Lorsque j'avais dix ans, un éducateur a proposé que l'un de nous parte en famille d'accueil. Je trouvais que ce droit revenait au plus jeune. 14 ans plus tard, Eric, âgé de 24 ans, vit toujours dans cette famille. Normalement, à 18 ans, celle-ci peut demander que vous partiez. Heureusement, ce ne fut pas le cas. Il travaille dans un restaurant et contribue à l'entretien du ménage. On le considère comme un fils. Sylvain, âgé de 26 ans, a eu moins de chance. Il est menuisier mais il a fui sa première famille d'accueil après trois mois. Il en a encore connu deux ou trois autres ainsi que trois ou quatre institutions. De 9 à 18 ans, il n'a fait que bouger. Les familles d'accueil, c'est bien si elles font ça par amour pour les enfants. Malheureusement, certaines le font pour empocher 1.000 euros par mois. Je sais que Sylvain n'est pas facile mais il n'a pas eu de chance et on sent qu'il est malheureux. Entre 13 et 15 ans, j'ai aussi vécu dans une famille, près de Lille. J'y étais bien mais quand j'ai eu 14 ans, le père a été accusé du viol d'une nièce et est allé en prison. J'avais peine à le croire. Je l'appelais papa et son fils jouait avec moi. Il buvait un peu, comme tout le monde dans le Nord, mais sans exagérer. Je suis allé le voir deux ou trois fois, une expérience terrible. Quand sa femme s'est retrouvée seule, j'ai eu moins d'argent de poche que les enfants, je ne pouvais plus prendre mon bain que dans l'eau des autres. Heureusement, son fils partageait tout avec moi ". " Six mois après, j'en ai eu assez. J'étais malheureux et j'ai commis des bêtises : je me suis battu, j'ai vendu de la drogue, j'ai vu des flingues et des couteaux. Heureusement, le football m'a sorti de cette misère. Onze centres de formation s'intéressaient à moi. A Auxerre, j'ai rencontré Guy Roux. Lorsque nous avons affronté l'AJA avec Charleroi, il se souvenait encore de moi. J'ai ensuite passé trois jours à Cannes, où on m'a mis dans de l'ouate. On m'a même donné la vareuse de Johan Micoud mais Zinédine Zidane jouait là également. J'avais 15 ans, je venais d'une région minière : ils ont volé mon c£ur mais m'ont permis de m'éloigner de Lille. A 19 ans, quand j'ai commencé à jouer en Première, j'ai recherché ma mère sur internet. Elle habitait près de Paris. Avec ma fiancée, devenue ma femme, nous avons passé un week-end à visiter la capitale et à la rencontrer. Elle ne me manquait pas mais je voulais savoir comment elle vivait. Elle nous a donné rendez-vous dans un McDo de sa cité : un endroit pas sûr, ma femme s'y sentait mal. Elle est venue avec ses deux filles. Ce fut bizarre : elle n'a pas pleuré, ne semblait même pas émue. Ma femme a été choquée. Après, elle m'a rappelé deux ou trois fois pour des vareuses ou des photos mais je n'ai plus de nouvelles depuis 8 ans. Mon père habite toujours à Villeneuve d'Ascq mais je ne veux rien avoir à faire avec ses problèmes. Je vois encore mes frères et je passe un maximum de temps avec ma femme et ma fille de deux ans et demi. Oui, elle est gâtée. Je préférerais travailler jour et nuit que lui refuser quelque chose. En football, je regrette juste de ne pas avoir accepté une offre de Marseille après six bons mois à Cannes. J'avais peur de ne pas jouer. Mais à Cannes, en D2, je me suis blessé et je ne suis jamais vraiment revenu dans le coup. Ce n'est qu'un an et demi plus tard, en 2003, que j'ai pu partir à Charleroi, qui luttait pour le maintien ". " La Belgique découvrait les Français : Macquet, BertrandLaquait, Eric Joly,... Je crois que nous avons apporté de la technique, du professionnalisme et de la tactique. La D1 belge est comparable à la D2 française et nous nous sommes mis en vitrine car il y a plus de scouts étrangers, on voit les matches à la télé, etc. Mais en France, on ne parle pas de nous. Pourtant, beaucoup de clubs suivent l'exemple de la Belgique et viennent voir en D2. Au niveau de la formation, les Français sont très loin et la Belgique devrait investir davantage. On travaille trop peu les automatismes, ici. Lille n'a pas une équipe extraordinaire mais on a vu, en deuxième mi-temps, qu'elle était, collectivement, plus forte qu'Anderlecht. Ici, il n'y a jamais d'entraînements tactiques. Lorsque je suis des matches sur Belgacom TV, je vois des erreurs énormes. Je connais mal Albert Cartier mais je ne suis pas étonné que son équipe soit aussi forte défensivement. Ce n'est pas une question de talent mais de travail. Pareil pour les coups francs. Le seul inconvénient, avec les équipes fortes tactiquement, c'est que les matches sont tristes. Je ne regarde que Lyon et Marseille car le reste m'ennuie. Je dis toujours à mes amis que, s'ils veulent voir des buts, ils doivent venir en Belgique ". PETER T'KINT