H ans-Peter Lehnhoff : " Ma vie a été bouleversée. J'essaie de surmonter ce drame, avec ma femme et Michelle, mon autre fille. Un être qui a partagé avec moi 17 magnifiques années ne reviendra plus. Pour la première fois dans ma vie, je suis confronté à un drame. J'essaie de me fixer sur d'autres choses mais je ne suis pas sûr que ce soit possible. Demain, on aurait dû fêter l'anniversaire de Saskia... NDLA : il s'interrompt durant plusieurs minutes et pleure.
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H ans-Peter Lehnhoff : " Ma vie a été bouleversée. J'essaie de surmonter ce drame, avec ma femme et Michelle, mon autre fille. Un être qui a partagé avec moi 17 magnifiques années ne reviendra plus. Pour la première fois dans ma vie, je suis confronté à un drame. J'essaie de me fixer sur d'autres choses mais je ne suis pas sûr que ce soit possible. Demain, on aurait dû fêter l'anniversaire de Saskia... NDLA : il s'interrompt durant plusieurs minutes et pleure. Avant ce drame, je n'avais connu que les bons côtés de la vie : mon indépendance financière, une maison à Berlin, des terrains... J'ai beaucoup travaillé pour obtenir tout ça, pour que ma famille vive dans l'aisance. Mais aujourd'hui, ces valeurs ne comptent plus. Ma fille ne reviendra plus. On dit toujours que les meilleurs partent les premiers. Mais pourquoi ? Ce sont ceux-là qui embellissent notre vie. Pourquoi un pédophile a-t-il le droit de vivre plus longtemps ? Dieu fait-il la différence entre les bons et les mauvais ? Je ne sais pas. J'ai toujours eu l'impression que Dieu veillait sur mes filles. Il ne l'a pas fait. Pourquoi est-ce que cela m'arrive à moi ? Je n'ai ni volé, ni tué. J'ai aidé des personnes âgées, soutenu des enfants atteints du cancer, je me suis engagé pour toutes sortes de causes. J'aurais préféré qu'on me prenne, moi ! J'ai 41 ans et j'ai vécu tout ce qu'un être humain peut espérer. Dieu n'existe plus pour ma femme. A 18 ans, elle a perdu sa mère. Maintenant, sa fille. Elle ne veut plus vivre et je ne sais pas comment l'aider. Quand je lui rappelle que nous avons encore une fille, elle rétorque : -J'ai déjà vécu deux drames. Que sera le troisième ? Le garçon qui conduisait la voiture était un copain d'école. Il avait son permis depuis trois semaines. Ma femme dit que c'est un chouette gars. C'était la première fois que ma fille montait dans sa voiture. D'habitude, elle prenait le bus ou ma femme allait la rechercher à l'école. Accuser ce gamin serait facile, j'en ai parfois envie mais je ne peux pas. J'ai été jeune aussi, j'ai commis des erreurs. J'ai peut-être simplement eu plus de chance. Est-ce que ce capital était épuisé ?" " Le père et la s£ur de ce garçon nous ont rendu visite. Ma femme ne voulait pas les voir mais j'ai parlé avec eux. Je croyais les deux enfants morts mais la s£ur m'a dit qu'il vivait toujours. Il était au volant, il vit. Ma fille était sur le siège du passager, elle est morte. C'est difficile à comprendre... sans souhaiter la mort à quiconque, bien sûr. Selon le père, un témoin affirme qu'il n'est pas responsable de l'accident. J'ai son numéro mais je ne veux pas l'appeler. La police m'a dit : -Monsieur Lehnhoff, le conducteur a commis une erreur. Il roulait trop vite, il a perdu le contrôle du véhicule, qui a fait des tonneaux. Une autre voiture n'a pas pu l'éviter et a heurté le côté où se trouvait ma fille. Les parents du garçon m'ont demandé la permission d'assister à l'enterrement. Je leur ai dit de rester alors dans le fond de l'église. Par crainte du choc, ils n'ont pas encore annoncé à leur gamin que ma fille était morte. Il est resté dans le coma six semaines. Il serait paralysé. Je crois qu'un jour, il se présentera à ma porte, mais je ne sais pas ce que je ferai. Ce jour-là, en rentrant à la maison, ma femme et moi étions bloqués dans un embouteillage dû à un accident. Nous étions à 500 mètres de notre fille, sans le savoir. La police nous a rejoints à la maison. J'ai compris en voyant la tête du policier. A l'hôpital, le docteur a voulu me parler. Il avait vu les résultats des examens : -Nous ne pouvons plus rien faire. Elle n'avait aucune égratignure, c'était comme si elle dormait. Ses mains et son visage étaient chauds... Comment croire qu'elle ne vivrait pas ? Ma femme a dit : -Nous devons faire quelque chose. Mais ce n'était plus possible. On nous a expliqué que si on lui ouvrait le crâne, il exploserait. Je suis resté trois jours à ses côtés, alors qu'elle était reliée aux machines. Ce furent les plus beaux moments, même si sa tête a doublé de volume dès le deuxième jour. Le dimanche, deux médecins l'ont examinée et ont rédigé un rapport, chacun de leur côté. On nous a demandé la permission de faire don de ses organes. Michelle a refusé mais à la maison, ma femme a raconté qu'un an et demi plus tôt, après une émission TV, elle avait parlé de ça avec Saskia. Elle avait dit qu'elle aimerait faire don de ses organes s'il lui arrivait quelque chose. Cela a facilité notre choix. Je ne sais pas où sont partis ses organes mais j'ai demandé une photo de la personne qui a reçu le bon c£ur de ma fille. Pour moi, il est important que cette personne vive longtemps grâce au c£ur de Saskia. Ainsi, une partie de ma fille continue à vivre. Nous lui avons fait nos adieux avant qu'on ne lui prélève ses organes. Nous ne voulions plus la voir après. Elle a été enterrée dans ses vêtements préférés. Un jeans, ses chaussures de prédilection, un top et le maillot de Roque Santa Cruz, du Bayern. C'était son joueur favori. Je lui avais demandé deux maillots. Il avait écrit : -Pour Saskia. Elle en était si fière ! " " L'enterrement a été très pénible. Je ne l'ai pas remarqué mais on m'a dit que jamais on n'avait vu autant d'hommes pleurer. Toni Schumacher, Rudi Völler... Des hommes qui ont aussi des enfants û de grandes filles. Je lui ai donné ce qu'elle méritait : le plus bel enterrement possible. Une belle messe, ses chansons favorites, un cercueil blanc, des roses. Tous les jours, je vais au cimetière. Je pense plus à elle qu'avant. J'observe les étoiles, je lui parle mais je n'obtiens jamais de réponse. La veille de l'accident, elle m'avait demandé d'aller manger avec elle. Elle avait donné un coup de main à la vente des billets pour le match de Ligue des Champions de Leverkusen contre le Real Madrid. Ensuite, je l'ai embrassée et elle est partie. Le soir, elle m'a téléphoné pour me demander si elle pouvait assister à l'entraînement du Real. A son retour, elle était aux anges : elle avait vu DavidBeckham, qui lui avait fait signe. Le lendemain, j'étais là quand elle est partie à l'école. -A ce soir... L'été prochain, elle devait entrer au service du club et elle en était fière. J'étais évidemment ravi à l'idée de partir tous les matins au travail avec ma fille. J'aurais préféré qu'elle vive, même si elle était restée paralysée. J'aurais pu lui serrer la main, l'embrasser, lui parler. Certains disent que c'est mieux ainsi. Je m'endors en pensant à son destin, j'y songe en me rendant au travail et en rentrant à la maison. J'ai parfois l'impression qu'elle est là, devant moi. Je regarde les enfants de son âge aller à l'école. De derrière, certains lui ressemblent... Je ne devrais pas mais le soir, je vais au cimetière. Saskia était un ange descendu sur terre. Elle n'a jamais fait de mal à personne, elle était serviable, une jeune fille parfaite. Parfois, je n'étais pas content si elle n'avait pas été attentive en classe. C'est tellement dérisoire ! Si j'avais su... D'un autre côté, je ne veux pas que Michelle fasse tout ce qu'elle veut. Elle va avoir 16 ans et je veux qu'elle assiste à mon enterrement. C'est dans l'ordre naturel des choses qu'un enfant enterre ses parents, pas l'inverse. Sans ma femme et Michelle, je voudrais être auprès de Saskia. Je la reverrai un jour. Il y a quatre ans, quand je suis allé à la Basilique Saint-Pierre, à Rome, je l'ai ressenti : il y a quelque chose là-haut. Ma femme m'a dit : -Saskia va voir sa grand-mère pour la première fois. Elle est décédée à 40 ans. Elle a appris sur son lit de mort que ma femme, sa fille, était enceinte ". " Depuis la mort de ma fille, je la vois différemment. En femme, alors qu'elle était une petite fille que je câlinais. Je n'ai pas vu le temps passer et quand elle m'a annoncé qu'elle avait un petit ami, ça m'a fait quelque chose ! Partout, j'emmène une photo d'elle. Je ne veux pas oublier son visage. Des inconnus m'ont écrit que Saskia avait aidé leur fils ou leur fille. Je l'ignorais mais j'en suis fier. Saskia tient de ma femme, je le remarque, maintenant que je connais mieux ses amis. Il faut le vivre pour savoir ce que c'est. Quand j'apprends la mort d'un enfant, je réagis maintenant différemment. Heureusement, ma fille n'a pas été assassinée ni violée. Je n'y aurais pas survécu. Le football a toujours eu ma priorité. Aujourd'hui, je comprends que ni mes performances ni l'argent que j'ai gagné ne sont importants. L'essence de la vie, c'est l'amour. Une partie de mon c£ur m'a été ôtée mais je dois consacrer le reste à celles qui sont encore à mes côtés. J'ai peur qu'il leur arrive quelque chose, je veux les protéger mais ce n'est pas toujours possible. J'ai envie de dire à Michelle qu'elle doit rester à la maison mais elle veut vivre sa vie, sortir en discothèque avec ses amis. Elle ne veut pas que j'aille la rechercher car les autres parents ne le font pas. La vie doit continuer. Mais comment ? Je l'ignore. Ma femme est partie une douzaine de jours en Espagne avec Michelle, mais à leur retour, elles ont de nouveau été confrontées à la mort de Saskia. J'ai envie de tout vendre et de déménager. Il n'est pas nécessaire d'habiter à l'autre bout du monde. Dix kilomètres suffiraient. Ou alors, je retourne en Belgique. Je tiens à remercier de tout c£ur tous ceux qui m'ont soutenu. Les supporters de l'Antwerp, la direction, Eddy Wauters et sa femme, Karel Vertongen. J'espère que l'Antwerp remontera vite en D1. Le problème, c'est que ma femme ne veut pas partir. Une mère vit son deuil différemment. Elle a porté notre fille neuf mois, a souffert en la mettant au monde. Elle m'a demandé de la laisser deux minutes seule avec notre fille, à l'hôpital, lors de nos adieux. Je lui ai répondu : -Oui, c'est ton amie. Sa chambre est toujours intacte. Cela m'est pénible car j'y entre parfois. Nous avons conservé les vêtements qu'elle portait lors de l'accident. Ma femme y tenait aussi. Je pense qu'elle ne veut pas s'éloigner du cimetière. C'est aussi lié à Michelle et au petit ami de Saskia, qui se sent comme chez lui avec nous. Ils étaient ensemble depuis deux ans. Elle l'avait aidé à surmonter un cap difficile. Il fumait de l'herbe. Elle l'avait placé devant un choix : il arrêtait ou elle le quittait. Je lui ai trouvé un job de cuisinier au club. Pour Saskia, comme je le lui ai dit. Il est instable mais elle serait fière qu'il s'en sorte définitivement. Si nous voulons reprendre notre vie, nous devons franchir ce cap. Ensemble. Quand j'étais joueur, je choisissais seul mon club. Pour la première fois de ma vie, je ne peux plus prendre de décision seul. Parfois, j'ai mauvaise conscience de rire et je retombe dans le trou dont je m'étais extirpé l'espace de quelques instants. Au moins, j'ai mon travail. Je voudrais que ma femme revoie des gens. Ensuite, nous pourrons peut-être franchir ce cap. Nous devons aussi nous méfier de ne pas nous enfoncer mutuellement. Je devrai peut-être attendre d'être sur mon lit de mort pour bien comprendre tout ce que je vis aujourd'hui ". Christian Vandenabeele" La veille de l'accident, ELLE ÉTAIT AUX ANGES : elle avait vu Beckham, qui l'avait saluée "