Treize ans pour revenir sur les lieux du crime. Christophe Lepoint s'était posé à Mouscron en 2008. Il y avait passé seulement une saison. Assez pour gagner un transfert à La Gantoise, où il allait connaître les plus grandes joies de sa vie de joueur de foot. Il revient donc "chez lui". Peut-être pour y finir sa vie de footballeur. Le gars a 36 balais. Mais toujours les crocs. C'est Christophe Lepoint, quoi. Au parloir.
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Treize ans pour revenir sur les lieux du crime. Christophe Lepoint s'était posé à Mouscron en 2008. Il y avait passé seulement une saison. Assez pour gagner un transfert à La Gantoise, où il allait connaître les plus grandes joies de sa vie de joueur de foot. Il revient donc "chez lui". Peut-être pour y finir sa vie de footballeur. Le gars a 36 balais. Mais toujours les crocs. C'est Christophe Lepoint, quoi. Au parloir. Rentrer ici, c'était naturel, simplement? CHRISTOPHE LEPOINT: On peut dire ça comme ça. Ça faisait un bon bout de temps que je devais revenir. Je ne dis pas que mon nom circulait ici depuis des années à chaque mercato, mais c'est quasi ça. Il y a deux ans, je devais rentrer, tout était fait, il y avait un accord entre Mouscron et Courtrai, c'était réglé entre Mouscron et moi. Mais ils m'ont posé un lapin au dernier moment. Ils ont subitement changé d'avis, ça m'est resté en travers de la gorge. Ce sont toujours les mêmes personnes qui sont dans le club, mais ça ne t'a pas empêché de revenir. LEPOINT: Il y a des moments où il faut savoir mettre les choses de côté. Et puis je devais aussi être raisonnable et réaliste. J'arrivais en fin de contrat à Courtrai, je pense qu'ils n'avaient pas l'intention de me prolonger. Je n'étais plus titulaire non plus. à mon âge, je devais penser au présent, mais aussi au futur. Si j'étais resté à Courtrai jusqu'en juin, j'aurais pris un risque. En venant ici, j'ai déjà une sécurité pour l'année prochaine. Je suis prêté jusqu'à la fin de la saison et j'ai deux contrats prêts pour la prochaine: un pour la D1A, un pour la D1B. Tu t'es fixé un âge pour arrêter? LEPOINT: Je n'en suis pas encore là. Je me sens super bien, physiquement et mentalement. Mes tests sont excellents. La motivation est toujours la même qu'au premier jour. Si je n'ai pas de blessure, je me vois encore jouer facilement deux ans. Peut-être que je vais reculer en défense centrale, c'est plus cool, et là, je pourrais jouer encore plus d'années. Mentalement, après autant d'années chez les pros, ça ne devient pas difficile? LEPOINT: Non. Le jour où je sentirai ça, le jour où je n'aurai plus de plaisir à venir à l'entraînement, ce sera le bon moment pour arrêter. En vingt ans, tu as vu évoluer les mentalités. Ça ne te pose pas de problème? LEPOINT: Tant qu'il y a du respect, je n'ai pas de souci. Mais c'est clair que les mentalités ont changé. Énormément. Quand j'étais jeune, je ne vais pas dire que je n'osais pas parler, mais je la fermais. Je faisais mon job sur le terrain, je transportais le matériel, les goals. Ça, c'est fini. Mais pas partout. J'ai joué en Angleterre. Là-bas, c'est toujours la mentalité d'avant. À la fin de l'entraînement, les jeunes vont chercher le matériel et ils nettoient les chaussures des anciens. Je vois mal un jeune récurer mes godasses ici. Qu'est-ce qui va prédominer le jour où tu arrêteras? Le soulagement? La tristesse? LEPOINT: Un peu des deux sûrement. Je serai soulagé parce que je pourrai profiter un max, passer plus de temps avec ma femme et mes enfants. Toutes ces mises au vert, ça ne me manquera pas! Mais il y aura aussi de la tristesse. Parce que le foot, c'est toute ma vie. Je joue depuis que j'ai cinq ans et je n'ai jamais voulu faire que ça. Tu crains le trou noir? LEPOINT: Non. À mon avis, je vais rester dans le foot. Je voulais passer mes diplômes d'entraîneur, mais les cours ont été remis à cause du Covid. Ou peut-être qu'il y aura quelque chose à faire avec mon agent. J'ai le même depuis vingt ans, Jacques Lichtenstein. C'est plus mon deuxième père que mon agent. Avec Peter Verplancke et Daniel De Temmerman, ils ont toujours été là, dans les bons et les mauvais moments. Si c'était à refaire, il y a des choix de carrière que tu ferais autrement? LEPOINT: J'ai peut-être fait une erreur, tout au début. Quand je suis parti à Munich 1860 à 18 ans. J'étais trop jeune. Je ne rêvais que d'une chose: jouer en équipe pro d'Anderlecht. C'était mon club, celui qui m'avait formé, j'habitais à moins d'un kilomètre du stade. J'ai demandé un petit contrat, mais pour eux, c'était hors de question. Au même moment, j'ai fait un gros match en sélection U19 contre l'Allemagne, j'ai marqué. Quand j'étais appelé en sélection, c'était pour jouer centre-avant, alors qu'avec la réserve d'Anderlecht, j'étais défenseur central. Après ce match-là, il y avait plusieurs agents à l'hôtel pour me parler. Quatre ou cinq clubs de Bundesliga voulaient discuter. Avec mes agents, on a décidé de foncer et je me suis retrouvé à Munich. Mais mon rêve de jouer pour Anderlecht, il partait en fumée. Ce n'était peut-être pas le meilleur choix à cet âge-là, mais c'est quand même une expérience qui m'a appris beaucoup, qui m'a formé. Quitter Gand en janvier 2015, quelques mois avant le titre, ce n'était pas une autre erreur de trajectoire? LEPOINT: Il faut remettre ça dans le contexte. Après cinq matches de championnat où j'ai beaucoup joué, je ne suis pas dans le groupe pour le match contre Courtrai, fin août. Je ne comprends pas. Je suis devant ma télé, et à la mi-temps, le président de Courtrai dit qu'il se prépare à boucler un gros transfert. Le lendemain, j'en parle à Hein Vanhaezebrouck, je sais qu'il a gardé ses antennes à Courtrai, il doit savoir. Là, je comprends que le fameux transfert, ça doit être moi. Il me dit qu'il ne me pousse pas dehors, mais que je n'aurai pas beaucoup de temps de jeu. Je lui réponds: "Je prends ce que vous me dites, mais je reste et je vais me battre pour ma place". Quelques semaines après, Sven Kums se blesse, et finalement, je joue beaucoup jusqu'à la fin de l'année. À ce moment-là, Kums revient, je comprends que ça va être difficile. Et Charlton vient, Roland Duchâtelet cherche un milieu de terrain. Il me propose un contrat de plusieurs saisons, je peux gagner cinq fois plus qu'à Gand. Donc je fonce. Malheureusement, c'est Guy Luzon qui entraîne. Au premier entraînement, il me dit que je vais jouer attaquant. Ça veut dire que je vais jouer contre des défenseurs qui font deux têtes en plus que moi et trois fois ma carrure. Pourtant, je suis déjà costaud. Ça n'a pas marché, mais ça ne pouvait pas marcher de toute façon parce que ma fille avait des graves problèmes de santé, elle a passé trois mois à l'hôpital, on ne savait pas trop ce qu'elle avait, les médecins soupçonnaient une leucémie, on a dû lui faire des greffes de peau et tout ça. Je n'avais plus la tête au foot. Je rentrais deux ou trois fois par semaine pour la voir. Après six mois, je suis rentré définitivement. J'aurais pu rester, prendre tranquillement mon argent, m'en foutre, mais il fallait que je revienne pour ma fille. Quand tu passes des matches entiers sur le banc à Charlton, tu vois Gand qui se rapproche du titre. Ça fait mal? LEPOINT: C'est râlant, mais au moment où je suis parti, personne ne pouvait prévoir que Gand allait être champion. C'est surtout en play-offs qu'ils ont fait le boulot. Et puis je suis champion de Belgique, on ne pourra pas me l'enlever! J'ai reçu la moitié de la prime du titre. Et Vanhaezebrouck m'a touché. Une semaine avant le match qui pouvait être décisif, il m'a appelé et m'a dit que mon maillot était prêt pour le tour d'honneur. Chapeau. J'étais donc sur le terrain après le fameux match contre le Standard, j'ai reçu la médaille. A priori, tu avais pourtant le profil pour le foot anglais. LEPOINT: Oui, c'est pour ça que c'est encore plus dommage. Je reste persuadé que j'aurais pu faire quelque chose là-bas si on m'avait fait jouer à ma position. Ça reste un regret que Luzon ne m'ait pas donné une vraie chance. Je n'ai jamais su pourquoi il voulait me faire jouer devant, je n'ai jamais pris la peine d'aller lui poser la question. J'aurais peut-être dû provoquer une discussion, mais avec les problèmes de ma fille, je n'avais pas la tête à ça. J'attendais juste la fin de la saison pour qu'on mette fin à mon aventure là-bas, j'ai alors appelé Francky Dury que j'avais eu à Gand et il m'a dit qu'il me prenait tout de suite à Zulte Waregem. Tu as essayé l'Allemagne, les Pays-Bas, la Turquie, l'Angleterre, il n'y a pas un championnat étranger où tu as réussi à vraiment exploser. LEPOINT: Comme je viens de te le dire, j'étais trop jeune pour l'Allemagne et on m'a mal utilisé en Angleterre. Mais aux Pays-Bas ( à Willem II, ndlr), ça n'a pas mal marché. Et je garde un souvenir fort de mon passage en Turquie ( à Genclerbirligi, ndlr). J'étais parti là-bas pour me faire un peu oublier après un contrôle positif, une erreur de jeunesse. J'ai bien aimé le championnat turc, les gens, les supporters, les stades, le jeu. Ça m'aurait bien plu d'y retourner. Tu as eu une grosse vingtaine d'entraîneurs depuis que tu es pro. Si tu ne dois en retenir que deux ou trois... LEPOINT: Enzo Scifo aura toujours une place à part parce qu'il a été le premier à me lancer en D1, et dès le premier jour, j'ai vu qu'il croyait en moi. Il m'a directement dit que je jouerais un jour en équipe nationale. Et celui qui m'a le plus marqué, c'est Michel Preud'homme. Il est un niveau au-dessus de tous les autres. Comme Scifo, il m'a pris sous son aile, il me parlait beaucoup. Il aurait voulu que je le suive quand il est parti à Twente, mais il y a eu des circonstances, ça n'a pas été possible. J'ai eu mon accident de voiture au moment où il me demandait de me préparer à le rejoindre là-bas pour l'année d'après. Au pire moment possible, en fait. Tu fais une autre carrière si tu n'as pas ce crash? LEPOINT: C'est clair que ça m'a mis un coup de frein. J'étais au top, j'étais le grand Lepoint, je venais de commencer en équipe nationale, j'avais marqué dès mon premier match sur un assist d'Eden Hazard... Et puis là, on va boire un verre après un match avec Sébastien Bruzzese, la sortie de route, le genou explosé, le tibia cassé, des complications, cinq opérations, un an et demi à me battre. Je ne me cache pas, j'assume. Mais ma femme me dit encore régulièrement que s'il n'y avait pas eu cet accident, j'aurais fait une plus grosse carrière. Je vois le positif, je me dis que c'est déjà un petit miracle que j'aie pu rejouer. Après la deuxième opération, il y a eu un gros souci, j'avais le mollet comme une botte, il a fallu me réopérer de toute urgence. Je t'avoue que quand le médecin a retiré les pansements et que j'ai vu le tableau, je me suis dit que c'était fini. J'avais des plaies de vingt centimètres de haut sur chaque côté du mollet, ça faisait deux ou trois centimètres de large, à la limite je voyais à l'intérieur de ma jambe. Quand j'ai recommencé à courir, je boitais. Trond Sollied était à Gand, il m'a dit que je ne jouerais pas. Le staff a dit dans la presse que c'était mieux que Lepoint descende en D2 ou en D3. Ils n'ont fait que me motiver, ça m'encourageait à bosser encore plus pour revenir. Gand m'a prêté à Waasland-Beveren puis est venu me rechercher six mois plus tard. J'entends encore Michel Louwagie: "Il faut absolument que tu reviennes tout de suite, ça ne va pas chez nous". On avait été gagner chez eux avec le petit Beveren, j'avais marqué, le stade avait chanté mon nom. J'ai encore la vidéo, rien que d'en parler, j'ai la chair de poule. J'avais travaillé dur dans l'ombre pendant un an et demi, je n'avais rien lâché, c'était ma récompense.