Notre dernière interview de Cheikhou Kouyaté coïncidait avec le début du ramadan, l'été passé. Il redoutait alors tout particulièrement cette période, au cours de laquelle Anderlecht jouait son avenir européen. Ses craintes étaient justifiées car, au même titre que son club, le Sénégalais passa à côté de son sujet face au Partizan Belgrade. Et son calvaire ne faisait que commencer.
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Notre dernière interview de Cheikhou Kouyaté coïncidait avec le début du ramadan, l'été passé. Il redoutait alors tout particulièrement cette période, au cours de laquelle Anderlecht jouait son avenir européen. Ses craintes étaient justifiées car, au même titre que son club, le Sénégalais passa à côté de son sujet face au Partizan Belgrade. Et son calvaire ne faisait que commencer. Cheikhou Kouyaté : Jusqu'à cette saison, je n'avais jamais éprouvé de difficultés. Mais là, j'étais complètement vidé. En l'espace d'un mois, j'avais perdu quatre kilos. Je manquais à la fois de force et de lucidité. Comme lors de ce match amical contre le FC Dender, en phase préparatoire au championnat. A un moment donné, je ne voyais plus rien. Le black-out total. Pas vraiment l'idéal pour bien jouer au football. Oui, mais ça n'a pas changé grand-chose. Le corps adopte un nouveau rythme durant ce laps de temps et ce ne sont pas quelques heures qui modifient la donne. Au retour, vu l'importance de l'enjeu, j'ai fait l'impasse sur le jeûne aussi. Cette parenthèse est tolérée à condition d'observer un jour d'abstinence plus tard dans l'année. Mais cette interruption ne m'a pas fait du bien. J'ai l'impression d'avoir déréglé à deux reprises un organisme déjà perturbé. Je ne sais pas. N'oublions pas qu'on a échoué de peu. Si le but de Rom n'avait pas été annulé pour hors-jeu, on aurait passé le tour. Je ne pense pas non plus que Bous ait manqué de forces au moment de son tir au but. D'autres, qui ne sont pas musulmans, l'ont loupé aussi ( il rit). Ce qui est sûr, c'est que ni lui ni moi n'étions à 100 %. Mais qui l'était chez nous ? On cherchait tous la bonne carburation à cette époque. Exact. J'ai souffert de douleurs au dos. Au départ, je croyais qu'elles étaient liées à ma perte de poids car je n'avais plus que la peau sur les os ( il rit). Comme le mal ne faisait que s'intensifier, j'ai passé des examens qui ont révélé une fissure d'une vertèbre lombaire. Il n'y avait qu'un remède : une recalcification. Du jour au lendemain, j'ai été mis au repos. Je devais me farcir des exercices spécifiques avec le kiné, Koen Walravens. Le processus a été tellement lent que le premier tour m'a filé sous le nez. Le club m'a d'ailleurs libéré avant les autres pour que je puisse me retaper au Sénégal. Certains étaient convaincus que le soleil me ferait le plus grand bien. Et ils avaient raison. A Dakar, j'ai retrouvé toutes mes sensations. Puis, j'ai enchaîné à La Manga. Depuis, tout est allé crescendo. Au point de retrouver ma place dans le onze de base. Je n'ai pas vu de différences marquantes par rapport à la saison passée. Sauf au niveau de la concrétisation. Nous éprouvons davantage de difficultés à traduire notre supériorité au marquoir. Et le jeu s'en ressent. Le but d'ouverture conditionne tout chez nous. A partir du moment où nous prenons l'avance, nous gagnons automatiquement en sérénité. Mais quand le premier goal se fait attendre, nous perdons en maîtrise et la qualité se dégrade. Il faut rendre hommage aux adversaires aussi : si nous souffrons plus, c'est que l'opposition est mieux organisée également. Quelques formations se sont rudement bonifiées. Je songe à Genk et La Gantoise, par exemple. C'est vrai qu'on était bien en place l'année passée. Les gens parlaient souvent d'un triangle dans l'entrejeu mais j'évoquerais plutôt une diagonale, avec moi d'un côté devant la défense, Lucas Biglia un peu plus haut et Jelle Van Damme à l'autre extrémité. Suite au départ de ce dernier, on n'a plus eu cette configuration. Mais on y reviendra peut-être, avec Kanu lorsqu'il sera rétabli de sa blessure à la cheville. Notre Brésilien avait quelquefois rempli ce rôle avec bonheur l'automne passé, même s'il préfère une position plus axiale. A cette place, il n'y a toutefois pas 36 solutions car le nombre de purs gauchers est limité chez nous. C'est une grande perte. Bous, c'était notre Monsieur 50 %. Désormais, il faudra faire sans lui. C'est dommage, mais je le comprends. Il avait tout gagné ici, sauf le lotto. Makhatchkala, pour lui, c'est un nouveau défi, assorti de conditions financières qu'on ne refuse pas. A sa place, je n'aurais pas fait autrement. Comme 99 % des joueurs, sans doute. Car plus que les récompenses collectives ou individuelles, c'est l'argent qui nous fait vivre. Tout. Aussi bien ses qualités footballistiques qu'humaines. Pour moi, aussi cocasse que ça paraisse vu nos tailles respectives, c'était lui le grand frère. Ses conseils vont me manquer, même s'il en tirait toujours profit lui-même ( il rit). Avant le match contre Genk, il m'avait dit, notamment, que dès que je récupérais le ballon, je devais regarder où il se trouvait et le lui transmettre en priorité. C'était d'abord lui et puis les autres ( il rit). C'était pas méchant, il tenait surtout à ce que le ballon reste dans nos rangs. Et qui d'autre que lui, excepté Biglia, était à même de le contrôler finalement ? Mais Bous ne la jouait pas nécessairement perso. Il se rendait compte qu'il avait besoin des autres aussi. Avant chaque match, il nous haranguait toujours de la même manière en répétant les mêmes mots : -Gagner, gagner, gagner. J'ai rarement vu un gars aussi avide de succès que lui. Silvio Proto. Le rituel de Bous avant chaque match, notre gardien le répète toujours à son tour avant d'aborder la deuxième mi-temps. Il monte alors le premier sur le terrain et attend un à un ses partenaires pour les pousser vers la victoire. Lui aussi a la rage. Dans un registre plus soft, Biglia trouve souvent les mots pour nous stimuler également. Avec Bous, c'est lui dont l'apport m'aura souvent été le plus précieux. Je ne lui donne pas tort. Vu mon jeune âge, il me paraît normal d'être à l'écoute de joueurs plus expérimentés. Comme Biglia ou, avant lui, Van Damme et Jan Polak. Un jour, je serai assez grand aussi pour voler de mes propres ailes. Je ne suis pas le seul. Sacha Kljestan, Guillaume Gillet, Kanu et Lucas Marecek seront là aussi. Et la direction va sûrement transférer une grosse pointure dans ce secteur. Cela ne m'empêcherait pas de dormir. La concurrence m'a toujours motivé. Elle me pousse à me surpasser. Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, mais les autres car ils ne savent pas à qui ils vont se frotter ( il rit). C'est d'autant plus cruel que lui et moi étions les meilleurs amis du monde. On rêvait tous deux de former un jour la garde noire de l'équipe. Une carrière, c'est comme un résultat : ça tient parfois à peu. Personnellement, j'ai eu la chance d'être toujours bien entouré : j'en ai bavé aussi au Sporting. J'ai été freiné par une fracture du nez, puis de la mâchoire en 2009. Chaque fois que je me croyais lancé, je devais repartir de zéro. Idem cette année avec mes soucis au dos. A ces moments-là, il faut pouvoir compter sur ses proches. Ma mère et ma copine m'ont aidé à traverser ces périodes délicates. Bouba n'a pas été aussi verni. Il s'est retrouvé livré à lui-même et n'a pu surmonter cette épreuve. Bien que nous étions rivaux, j'ai essayé de l'aider mais c'était difficile. On se battait pour la même place et je n'allais quand même pas lui dire : -Allez, courage, tu finiras bien par me la piquer, hein ! ( il rit) On en parle quelquefois entre nous. Ce serait chouette d'y arriver. Pourquoi pas ? Cris a toutes les qualités pour s'imposer sur le flanc gauche. Il s'est malheureusement blessé au moment de recevoir sa chance contre Genk. Ablaye, lui, fera son trou, j'en suis sûr. Après la filière argentine, la mode sénégalaise, j'y crois. Plusieurs considérations. En premier lieu, il y a dans le groupe l'envie de prouver qu'on peut y arriver sans Bous, même si ce sera sans doute plus difficile. Ensuite, on va se frotter au gratin du football belge. Et dans ces matches-là, Anderlecht présente le plus beau bilan. Les faux-pas, cette saison, on les a commis contre Charleroi d'abord, puis au Lierse et dernièrement à Eupen. A l'exception d'une dégelée au Standard, on a répondu présent lors de tous les grands rendez-vous. Ce sera pareil lors des play-offs, j'en suis sûr. Enfin, quoique certains en disent, le groupe n'est pas repu. Quelques-uns ont même une faim de loup chez nous. C'est mon propre cas. Je dois rattraper toutes ces semaines perdues au premier tour. Mais c'est tout aussi valable pour Tom De Sutter, qui veut faire son trou, ou pour un Ziguy Badibanga, très motivé lui aussi. Ces deux-là étaient d'ailleurs les meilleurs à Eupen. Par-dessus tout ça, il y a aussi une grosse envie chez nous de mettre les choses au point. Ces dernières semaines, il n'y en a eu que pour les autres : Genk a soi-disant la meilleure attaque, le Standard le plus bel entrejeu, Bruges le vent en poupe. Et nous alors, on ne compte plus ? C'est ce qu'on va voir. Rien n'y personne. On sera champions, aussi simple que ça. J'ai ma petite idée là-dessus mais je préfère la garder pour moi. Tout ce que je veux bien dire à ce propos, c'est que la formule idéale n'existe pas. Il y a toujours du pour et du contre, qu'on termine premier ou dernier. C'est vous qui le dites, pas moi. Oui. J'ai placé une partie de mes économies dans un resto qui s'appelle L'Air du temps à Rebecq. On y sert une cuisine internationale. J'y vais rarement. Je suis plutôt du genre pantouflard. Après le foot, j'aime être chez moi, scotché à mon divan. Les sorties, très peu pour moi. De toute façon, il y a toujours ma mère pour me recadrer au besoin. L'année passée, on avait fêté le titre au Carré . On s'était tous franchement bien amusés et quelques-uns ont voulu remettre ça le lendemain. J'étais partant mais ma mère était contre. J'avais beau lui dire qu'on pouvait se lâcher, vu qu'il ne pouvait plus rien nous arriver, elle ne cessait de me répéter : -La saison est peut-être finie mais une autre commence déjà. Ah, elle est terrible ma mère, j'te jure. Mais je lui rends grâce : si j'ai fait mon chemin dans le monde du foot, c'est à elle que je le dois. PAR BRUNO GOVERS - PHOTOS: JELLE VERMEERSCH" Genk a soi-disant la meilleure attaque, le Standard le plus bel entrejeu et Bruges a le vent en poupe. Et nous alors ?"" A la place de Bous, je serais parti aussi. Il avait tout gagné ici, sauf le lotto. "