Mercredi des Cendres, le Brésil a mal à la tête. Souvenir inévitable d'un carnaval qui, selon les Etats, a duré de quatre jours à un mois. Car si celui de Rio de Janeiro est le plus connu, on oublie souvent que dans ce pays grand comme un continent, il n'y a pas un mais des carnavals, tous différents selon les origines, la culture, les traditions. Mais autour du cortège, c'est le même sens de la fête que l'on retrouve, l'expression de ce sentiment d'allégresse plus fort que partout ailleurs dans le monde.
...

Mercredi des Cendres, le Brésil a mal à la tête. Souvenir inévitable d'un carnaval qui, selon les Etats, a duré de quatre jours à un mois. Car si celui de Rio de Janeiro est le plus connu, on oublie souvent que dans ce pays grand comme un continent, il n'y a pas un mais des carnavals, tous différents selon les origines, la culture, les traditions. Mais autour du cortège, c'est le même sens de la fête que l'on retrouve, l'expression de ce sentiment d'allégresse plus fort que partout ailleurs dans le monde.Football et carnaval sont intimement mêlés. Dans ce pays où l'on joue du matin au soir et du soir au matin, sur les terrains éclairés qui bordent les plages, le carnaval est le seul moment qui soit capable de plaquer le ballon au sol. Les supporters se tournent alors vers les écoles de samba, qu'ils encouragent à remporter le prix du plus beau défilé.Pour les footballeurs brésiliens venus chez nous à la recherche d'un tremplin pour l'Europe, la période du carnaval est donc avant tout un grand moment de nostalgie. Ajoutée au froid qui règne généralement sur nos contrées alors que l'Amérique du Sud est plongée dans une chaleur infernale, elle contribue sans doute à leur faire regretter l'éloignement de leur famille et leurs amis. Toutefois, pour eux, le ballon continue à rouler et leurs préoccupations professionnelles prennent toujours le dessus. C'est que leurs clubs respectifs ont généralement encore tout à gagner ou à perdre. Certains luttent pour leur survie parmi l'élite, d'autres rêvent encore de Coupe d'Europe. Sans oublier cette carte personnelle pour laquelle ils ont consenti d'énormes sacrifices.Comme ils ne peuvent pas se rendre au Brésil pour le carnaval, S/F Mag a décidé de faire venir le Brésil à eux et de fêter avec les Brésiliens de Charleroi, La Louvière et Mons l'événement en miniature dans un restaurant brésilien de Bruxelles. "Il y a deux moments forts dans l'agenda de tout Brésilien: le carnaval et la Coupe du Monde de football", dit Rogério De Oliveira (La Louvière) en poussant la porte de Planet Brasil. Ici, on sacrifie à d'autres sens que l'olfactif de la rue des Bouchers toute proche. A peine l'escalier qui mène à la salle de restaurant et de spectacle descendu, on se plonge dans la nuit à peine illuminée de Rio, où les ombres prennent plus d'importance que le soleil. Autour de la patronne, trois superbes jeunes filles assurent l'accueil. Quelques heures plus tard, après quelques caipirinha (jus de canne à sucre, citron vert écrasé) et un repas on ne peut plus traditionnel (feijoada, picanha, etc), elles danseront au rythme de la samba et de la musique pagode, qui prend petit à petit le dessus dans le coeur des jeunes Brésiliens. "J'ai déjà repéré la plus belle", plaisante Dennis Souza (Mons) avant de se précipiter sur le buffet et de déguster une bière brésilienne bien fraîche. D'autres, comme Walber Ferreira (La Louvière) optent pour le Guaraná, un soda qui a plus de succès que le Coca-Cola. Notre carnaval est lancé: il ne durera que quelques heures, juste le temps de se rappeler quelques bons souvenirs et de se donner du coeur à l'ouvrage pour les tâches futures qui attendent ces jeunes gens dont le bonheur ne sera complet que s'ils parviennent à atteindre les objectifs fixés sur le terrain.Rogério: La Louvière européenne en 2004?Cela fait déjà six ans maintenant que Rogério est chez nous. "Je ne pensais pas que je resterais aussi longtemps", avoue-t-il. "Mais je n'ai encore que 24 ans et je peux encore rêver d'aller plus loin. Et je ne pense pas que le fait de jouer à La Louvière plutôt qu'à Genk m'en empêche car je me suis tout de même fait remarquer alors que j'étais à Denderhoutem, en Promotion. Et puis, qui sait si La Louvière ne sera pas européen la saison prochaine?"Grâce à leur exploit en Coupe de Belgique face au Standard, les Loups ne sont en effet qu'à deux matches de cet objectif un peu fou, la première demi-finale avait lieu hier soir, à Lommel, une équipe que les Loups venaient de battre en championnat après une série de quatre matches sans victoire depuis la reprise. "Et si Lommel a bien disputé la finale de la Coupe il y a deux ans, pourquoi ne ferions-nous pas aussi bien cette saison", demande Rogério, acquis définitivement à Genk cette saison après avoir été prêté. "J'ai aussi déménagé et je me suis installé dans le Centre. La mentalité y est pratiquement la même qu'à Genk: il y a beaucoup d'étrangers, les gens ne nouent pas toujours facilement les deux bouts mais l'ambiance est chaleureuse. Autre chose qu'à Alost, où c'est davantage chacun pour soi".Il a signé un contrat de quatre ans. "Avec le recul, je me dis que c'est sans doute beaucoup car j'ai de l'ambition. J'espère que La Louvière en aura aussi dans le futur et saura gérer tout cela sereinement. C'est ce qui nous fait le plus défaut: on a toujours l'impression de vivre sur un volcan. Pas seulement au sein du noyau mais aussi en dehors. Pourtant, sportivement, l'équipe ne s'est pas souvent aussi bien portée qu'aujourd'hui. Nous pourrions même compter quelques points de plus, de quoi nous retrouver dans la première colonne du classement. Si notre équipe compte plus de qualités techniques que la saison dernière, nous manquons d'expérience et nous sommes moins solides, surtout à domicile. L'an dernier, tous les grands venaient chez nous en tremblant, nous n'avons perdu que contre Alost, Anderlecht Bruges et Lokeren. Tout est plus difficile cette saison, surtout depuis la blessure de Fred Tilmant qui marque tout de même facilement." D'un point de vue personnel, Rogério attendait plus de cette saison également. Il n'a pas toujours été titulaire dans un secteur très fourni où Belabed, Haydock, Ernst et Cooreman sont autant de concurrents. "Je ne vais sûrement pas me plaindre de la concurrence car c'est justement ce qui nous avait manqué l'an dernier. Seulement à l'époque, nous jouions avec deux médians offensifs, maintenant avec un seul. J'ai déjà évolué un peu en retrait à Alost, aux côtés de Tim Reigel mais, cette saison, j'ai eu aussi un peu de poisse avec une fracture de deux orteils et des problèmes à la thyroïde. De plus, notre entraîneur pratique une tournante au niveau des attaquants et des médians. La ligne arrière, par contre, ne change pratiquement pas. C'est peut-être une des raisons pour lesquelles elle donne plus de satisfaction que le reste de l'équipe". En le regardant se déguiser pour les photos, Eduardo (Charleroi) charrie gentiment Rogério. "Eh, abandonne le football et deviens modèle", rigole-t-il. Rogério sourit: "Je me rappelle avoir été très étonné par la richesse des costumes du carnaval d'Alost", dit-il. "Chez nous, le déguisement est toujours minime.Il fait trop chaud pour se vêtir. Tant mieux pour les yeux, vous avez vu nos femmes? Non, ce n'est pas une légende. Elles sont vraiment comme ça, superbes".Ces mots à peine prononcés, les danseuses de Planet Brasil débarquent sur la scène. Samba! Difficile, toutefois, de convaincre nos amis de les rejoindre pour la photo. Tous se découvrent subitement une blessure. A moins que ce ne soit la crainte des réactions de leur femme ou de leur entraîneur...Walber Mendes Ferreira(Loups) : le Brésil lui manque tantMême le jeune Walber Mendes Ferreira (20 ans) est hésitant. Il y a quelques minutes à peine, pourtant, il soulignait fièrement que chez lui, dans l'état de Maranhao, le carnaval dure un mois. "Il n'y a pas d'écoles de samba, c'est un carnaval de rue. Et comme ce n'est pas suffisant, on en refait un en septembre! Carnaval, c'est un mot magique qui fait saliver tout le monde. Pendant cette période, tout est permis. Je connais des gars qui y vont avec leur femme mais s'en envoient quatre autres par nuit".Walber, un attaquant qui a joué à Santa Cruz, un des bons clubs de Recife, a débarqué chez nous cet été, par l'intermédiaire d' Isaías (ex-Seraing, aujourd'hui Battice). Il a disputé quatre matches de championnat puis s'est occasionné une déchirure à la cuisse. Maintenant, il attend que sa chance repasse mais semble déjà avoir fait une croix sur cette première expérience européenne. "Je me suis engagé pour un an avec option et je ne pense pas que je vais prolonger", avance-t-il. "Des clubs brésiliens m'ont fait des propositions, mon pays me manque et je ne me suis pas encore adapté ici, surtout à cause du froid.Mais je suis content d'avoir connu cela. J'avais envie de jouer en Europe et, quand on m'a parlé de la Belgique, j'ai dit oui tout de suite car je connaissais Oliveira, Wamberto, Rubenilson, etc, avec qui j'avais déjà joué sur la plage de Sao Luis pendant les vacances. Le football belge est difficile, il exige beaucoup de force physique. Ici, j'ai surtout appris à vivre plus sérieusement: ça ne rigole pas beaucoup, les gens sont bien plus rigoureux qu'au Brésil et c'est important dans le football moderne. J'ai également découvert en vrai les images que j'avais vues à la télévision, celles de la Grand-Place de Bruxelles, notamment. L'architecture européenne est telle que je l'imaginais: des monuments chargés d'histoire. Mais je préfère nos plages". Sa mère possède des magasins de vêtement à Sao Luis et il ne semble pas avoir connu la misère qu'ont côtoyées d'autres Brésiliens. S'il n'avait pas été joueur de football, il aurait été professeur de capoeira, un mélange de danse et d'art martial inventé par les esclaves des champs de coton pour conserver souplesse et forme physique sans s'entretuer. Dennis Souza (Mons) champion wallon?Aujourd'hui, la capoeira est très présente dans les défilés de carnaval. "Le carnaval, c'est le moment où le postérieur des Brésiliennes balance le plus et fait tourner la tête mais c'est aussi le reflet, la vitrine de la culture brésilienne", intervient Dennis Souza, enfin rassasié après avoir dégusté des délicieuses viandes. "Même le football a sa place dans le carnaval puisque c'est bien le seul moment où on s'arrête de jouer".Bel athlète de 1,89 m pour 84 kg, le défenseur de Mons incarne parfaitement le type du stopper brésilien, style André Cruz, Luciano (ex-Standard) ou Lúcio (Leverkusen). A Mons, pourtant, il est arrière gauche. "Au départ, je suis effectivement un défenseur central. J'ai donc dû m'adapter à une nouvelle place", explique ce fils de marbrier qui appartient à Roda Kerkrade mais en est déjà à sa troisième saison en Belgique après des passages à Harelbeke (D1) et Zuid West (D2). "Je suis originaire de Sao Paulo. A 17 ans, un manager m'a emmené au Paraná. J'y ai joué trois ans, j'étais le plus jeune joueur de l'équipe et mon président a alors décidé de me vendre. C'est lui-même qui m'a présenté à Roda. J'y ai signé jusqu'en 2005 mais avec qui je n'ai disputé que des matches amicaux". D'abord prêté dans des clubs tirant le diable par la queue, Souza ne s'attendait guère à mieux en débarquant à Mons. Et voilà que ce club peut revendiquer aujourd'hui le titre de champion de Wallonie. "Personne ne pensait que cette équipe montée de toutes pièces fasse aussi bien mais nous travaillons chaque semaine davantage pour démontrer que nous méritons cette place. Nous commençons même à gagner à l'extérieur et je suis persuadé que nous n'avons pas dit notre dernier mot pour la Coupe d'Europe. Nous commençons à bien gérer les matches, à acquérir le rythme de la D1, à jouer davantage en équipe. Ce sont des qualités acquises grâce aux entraînements où le seul leitmotiv est de progresser et qui s'ajoutent à nos atouts de base: la force technique de cette équipe et la qualité de notre public. Sans rire, il me fait penser au public que l'on rencontre dans les stades du Brésil: sans cesse en mouvement, il ne s'arrête pas de chanter, de porter son équipe. Il n'y a pas de carnaval à Mons mais j'aimerais découvrir la fête du Doudou car on m'en a beaucoup parlé".Souza se sent bien chez nous, son but contre Genk lui a fait prendre de l'assurance. Néanmoins, même l'ambiance carnavalesque ne l'empêche pas de garder les pieds sur terre. "J'apprends énormément de choses dans ce pays qui aime le football, propose un championnat bien organisé, exige beaucoup de concentration et un rythme de travail très élevé. C'est un pays qui révèle des joueurs et permet d'ouvrir des portes sur le reste de l'Europe. Alors avant d'affirmer que je pourrais jouer dans un autre championnat, je veux d'abord m'imposer ici".Eduardo (Charleroi) est enfin reconnuPeut-être parviendra-t-il à faire aussi bien ou mieux encore qu'Eduardo, l'attaquant de Charleroi qui, après deux ans et demi de galère, voit enfin son talent reconnu, au point que Genk en a fait une de ses cibles en vue de la saison prochaine. A condition qu'il soit libre, semble-t-il, et c'est toute la question qu'il faudra résoudre puisque le Sporting aurait levé une option sur le joueur."C'est une tâche que je laisse à mon manager afin de bien me concentrer sur l'objectif du club: assurer le maintien", dit Eduardo. "J'espère qu'ensuite, on me donnera au moins l'occasion de discuter avec Genk et que les clubs prendront la peine de s'asseoir autour d'une table parce que j'arrive à un tournant de ma carrière. Tout le monde peut y gagner".De tous les Brésiliens réunis autour de la table, Eduardo est sans doute le plus préoccupé actuellement et il avoue ne pas avoir trop la tête au carnaval. "Parce que la lutte dans laquelle nous sommes engagés pour le moment, c'est la guerre, tout le contraire de la fête", affirme-t-il. "Charleroi veut rester en D1, nous n'acceptons pas la défaite".Sous ses dehors festifs, le peuple brésilien est très compétiteur, il se bat chaque jour pour sa survie, trouver de quoi tenir jusqu'au lendemain. Le carnaval de Rio reflète cet état d'esprit par la rivalité qui règne entre les différentes écoles de samba de la ville. "Elles investissent énormément d'argent pour montrer qu'elles sont les meilleures", explique Eduardo. "Et celle qui gagne célèbre cela avec la même ardeur qu'un titre de champion du Brésil. Voici quelques années, la Mocidade independente de Padre Miguel) l'a emporté. Elle se trouve à deux pas de la maison où j'ai grandi et il est impossible pour moi d'imaginer en supporter une autre. Même d'ici, je suis le déroulement des opérations à la télévision ou sur internet. Et chaque année, à pareille époque, ma note de téléphone double". Comme tout Carioca qui se respecte, Eduardo sait danser la samba. Un dicton ne dit-il pas que celui qui n'aime pas la samba a un problème au pied ou à la tête? Pour un attaquant, avouez que ce serait plutôt embêtant. Mais Eduardo réfute l'idée selon laquelle le carnaval est le moment où les riches viennent voir danser les pauvres. "Le carnaval, c'est la fête de tous: pauvres, riches, blancs, noirs, américains ou européens, tout le monde est le bienvenu. C'est un moment magiqueoù tout est permis: on l'attend pendant onze mois pour faire la fête pendant quatre jours". Le jour se lève sur Rio, Sao Paulo, Maranhao et Bruxelles, la fête est déjà finie. Et si ce carnaval improvisé entre un défenseur, un médian et deux attaquants donnait des idées à ceux qui rêvent d'un superclub hennuyer? "Pourquoi pas mais ce serait très cher", rigole Dennis Souza. Patrice Sintzen"J'aimerais découvrir la fête du Doudou" (Dennis Souza) "Charleroi fait la guerre, pas le carnaval" (Eduardo)