Le Covid-19 est une sale bestiole, mais il n'a pas encore vaincu le cyclisme. Pour une fois, Liège-Bastogne-Liège, le Tour des Flandres et Paris-Roubaix sont des classiques automnales et le Tour d'Italie vient de débuter, avec la ferme intention d'arriver à Milan le 25 octobre. Le départ n'a pas été donné à Budapest comme prévu, mais en Sicile, pour la neuvième fois de l'histoire. À Gênes, nous avons pris le bateau pour Palerme afin de suivre le Giro de près. Il s'annonce spectaculaire.
...

Le Covid-19 est une sale bestiole, mais il n'a pas encore vaincu le cyclisme. Pour une fois, Liège-Bastogne-Liège, le Tour des Flandres et Paris-Roubaix sont des classiques automnales et le Tour d'Italie vient de débuter, avec la ferme intention d'arriver à Milan le 25 octobre. Le départ n'a pas été donné à Budapest comme prévu, mais en Sicile, pour la neuvième fois de l'histoire. À Gênes, nous avons pris le bateau pour Palerme afin de suivre le Giro de près. Il s'annonce spectaculaire. L'épreuve italienne était en train de se bâtir une réputation douteuse à force d'organiser son Grande Partenza un peu partout. D'aucuns se demandaient comment il était possible de commencer la fête dans la Hongrie du contesté Premier ministre Victor Orbán et nul n'a regretté le déplacement du départ en Sicile, d'autant que le climat y est agréable, même si le prochain Giro devrait quand même partir de la capitale hongroise. Il n'y a rien de tel qu'une terrasse et un café pour feuilleter la Gazzetta dello Sport, chercher des nouvelles du peloton et lire les prévisions comme le tracé du jour. En t-shirt et à l'ombre, car le soleil tape. Les cyclistes transpirent donc beaucoup. Sur les pages roses, on découvre les noms de Peter Sagan, Filippo Ganna et, bien sûr, du Sicilien Vincenzo Nibali : celui-ci a le palmarès le plus étoffé de tous les coureurs qui ont pris le départ du 103e Tour d'Italie. Mais jusqu'à présent, cette année cycliste inhabituelle est témoin d'un passage de relais. Nous aurions tant aimé assister au succès d'un prodige de Schepdaal, qui aurait pris la relève de l'ancienne génération ici, dans la Botte. Un bref retour dans l'histoire : en 1940, l'écrivain et journaliste Dino Buzzati suit le Giro pour le Corriere della Sera. Faute de télévision, le journal est la principale source d'informations. Dans un style épique, il conte la lutte entre Gino Bartali et Fausto Coppi, éternels rivaux. Ce dernier s'impose nettement, notamment en enlevant l'horrible étape de Cuneo à Pinerolo, qui couvre 254 kilomètres et cinq cols, durant laquelle il repousse Bartali à douze minutes, au terme d'un incroyable solo. Buzzati considère la victoire de Coppi comme une tragédie qui marque la fin de Bartali. Un passage de témoin sans pitié. Le Giro débutait aussi à Palerme, cette année-là. Ce rappel est bienvenu au moment de prendre le van de Palerme à Catane, de citta di tappa à citta di tappa. Qu'aurait raconté Buzzati sur Evenepoel ? Que Nibali, ce vieux renard, a dû utiliser tous ses trucs et toute son expérience dans la descente du Sormano, et que le jeune loup a dérapé dans le virage, à cause de son audace ? Malheureusement, cette histoire ne peut être contée dans cette édition, mais ça ne tardera pas et Mauro Vegni, le patron du Giro, n'hésitera pas, l'année prochaine, à insérer de nombreux autres kilomètres contre le chrono dans son parcours. Le Tour d'Italie parvient toujours à se démarquer des autres grands tours, par son tracé atypique et ses ascensions, par son suspense et son italianita - la saveur de sa cuisine, sa culture et son histoire. Le concepteur du parcours semble très attaché à l'histoire. Le roadbook s'appelle Il Garibaldi, du nom du général qui a marché, en 1860, de Sicile à Naples, en passant par la Calabre, avec ses milliers de chemises rouges. Giuseppe Garibaldi était un révolutionnaire, qui rêvait d'une Italie unie, et qui a donné forme à son rêve par sa marche, en 1861. Avec son approbation, le premier trône italien est revenu à Vittorio Emmanuele II, qui, comme Garibaldi, a donné son nom à une rue ou une place dans à peu près toutes les villes transalpines. Le général avait rassemblé ses troupes à Alcamo, le lieu de départ de la deuxième étape du Giro. Vivre sur une île. C'est une expression qu'on emploie pour des individus ou des petits groupes, des sous-cultures qui se replient sur eux-mêmes. Mais parfois, une île est assez petite pour qu'on ait la même impression. Toutefois, la Sicile est trop vaste pour correspondre à cette définition. Durant le premier week-end du Giro, nous voyons des files aux bureaux de vote. 61 des 390 communes siciliennes tiennent des élections, qui concernent 738.000 personnes pour une population totale de cinq millions. Nous intégrons une île. Une île sur l'île. L'île du Giro. Tout paraît plus difficile, car c'est notre première fois. Notre van étouffant nous trimballe sur de mauvaises routes. Il est constamment dépassé par des voitures de la RAI, des camionnettes et des camions chargés de barrières nadar. Nous faisons bel et bien partie d'une caravane qui se déplace jour après jour. Combien de personnes suivent ce Tour ? Mille ? C'est une estimation très prudente. En 2020, il faut du monde pour mettre sur pied un événement suivi dans le monde entier. Inévitablement, cet appareil est parfois lent, désordonné. Et la caravane s'étire interminablement. Pour des nouveaux venus, elle est très impressionnante. Nous sommes surpris par la rapidité à laquelle le cirque disparaît après la course, surpris aussi que tout soit installé aussi tard. En fin de matinée, nous pouvons reconnaître les dix derniers kilomètres de l'étape en van. Le bruit du moteur poussif nous permet de prendre conscience de la difficulté du parcours. Les banderoles publicitaires ne sont pas encore accrochées. Une demi-heure après l'arrivée, elles sont déjà repliées, mais les sponsors ont eu leur moment de visibilité. Un éclair, en fait. Le passage du peloton n'est jamais qu'un instantané, mais certains moments restent inoubliables. Chaque coureur espère en vivre. Il suffit d'un démarrage sec qui réduit les adversaires au rôle de figurants et qui reste gravé dans les mémoires. La Sicile offre aux coureurs leurs premières occasions de se distinguer dans ce Giro. La vie ici s'est adaptée au climat. Les habitations sont petites, car les gens vivent dehors. Dans les villes, le peloton passe le long d'immeubles ocres. Il y a tellement d'échoppes, de street food et de petites stations-services qu'on se demande d'où les rares McDonalds, inévitables malgré tout, tirent leurs clients. Des tricycles à la remorque chargée de fruits et légumes sont reconvertis en échoppes. Il y a peu de centres commerciaux et d'hypermarchés sur l'île. Le passage de la course ne change pas grand-chose à la vie des habitants. L'épreuve n'empêche pas les citoyens de Monreale de se rendre au marché. Comme partout, la course a ses partisans et ses adversaires. Quand on leur parle du Giro, certains haussent les épaules, d'autres, revêtus de rose, se postent le long des rues des heures avant le passage du peloton. Ils ne peuvent même pas tuer le temps en regardant passer la caravane publicitaire : elle a été supprimée, pour des raisons de sécurité. Mais l'approvisionnement est largement suffisant sans caravane, à en juger par la corpulence des spectateurs autorisés malgré tout à se poster aux alentours de la ligne d'arrivée. Le passage de la maglia rosa n'est certainement pas aussi festif que les années précédentes, à cause de la pandémie, mais on est quand même loin des images de désolation aperçues par Wout van Aert lors de sa victoire aux Strade Bianche, la première épreuve du World Tour après la reprise de la saison. Dans le champ de la caméra fixe, sur les pavés de la Piazza Del Campo de Sienne, on avait découvert un homme heureux, mais seul. Désormais, il y a de nouveau du monde derrière les barricades pour applaudir les coureurs. Est-ce parce que nous nous sommes habitués au masque comme aux protocoles de sécurité ? En ce début de Giro, le virus ne paraît pas dominer le quotidien, alors que les contaminations augmentent dans de nombreuses régions de la Botte. Les mesures locales sont sévères et on parle d'instaurer l'obligation du port du masque dans tous les espaces publics, au niveau national, sans la moindre exception. On ne peut qu'espérer que le forfait d' Aleksandr Vlasov, malade dès le deuxième jour, ne soit pas le début d'une avalanche de problèmes. Astana, l'équipe de Vlasov, a déjà dû se séparer de deux coureurs kazakhs, qui étaient sélectionnés pour le Tour d'Italie. Fin septembre, Alexey Lutsenko, testé positif, a dû renoncer au Mondial. Si le virus circule dans le peloton du Giro, il n'arrivera pas à Milan. Espérons que ce ne soit pas le cas, car cette édition s'annonce superbe. Il Garibaldi ne se rend pas à Naples comme le général jadis, mais traverse la Calabre vers les Pouilles, dans le talon de la Botte. De là, il met le cap sur le nord, le long de la mer Adriatique. Le littoral et l'intérieur du pays réservent aux coureurs des tronçons traîtres, des ascensions dans les Abruzzes et, dans l'étape très pénible autour de Cesenatico, le Giro va rendre hommage à Marco Pantani. La très difficile dernière semaine du Tour débutera par un contre-la-montre entre les vignobles de prosecco. Les derniers jours de course se déroulent dans les montagnes et rappellent la fameuse étape Cueno-Pinerolo de 1949. Pourtant, la variante contemporaine de cette étape légendaire, avec l'ascension du Colle d'Agnello, du Col d'Izoard, du Col du Montgenèvre et de Sestrière, n'est même pas l'étape-reine de ce Giro : deux jours plus tôt, le peloton doit franchir le Stelvio en plus de trois autres cols de haute montagne. Le coureur qui veut avoir une chance de remporter cette édition se heurtera partout à Geraint Thomas, l'ancien lauréat du Tour de France. La mission de Simon Yates, Vincenzo Nibali, Steven Kruijswijk et Jakob Fuglsang est en principe claire : attaquer, encore et toujours. Avec les trois contre-la-montre, Thomas a en effet de fortes chances de prendre une nette avance sur ses concurrents et il a souligné ses intentions dès la première étape. Parmi ses principaux rivaux, seul Yates est parvenu à limiter les dégâts à moins d'une minute. En principe, le Gallois est le grandissime favori pour le maillot rose, mais si un grand tour est imprévisible, c'est bien celui d'Italie. De Palerme à Bolzano et de Bari à Ventimiglia, les routes ont souvent été le théâtre de retournements de situations aussi beaux que surprenants. Bientôt, les feuilles vont commencer à tomber. C'est l'automne dans les Alpes.