Des terrils, des quartiers ouvriers, des installations désaffectées, des populations en panne de projets : la région de Lens n'aura jamais sa place sur la carte des sites de vacances en France. Mais quand on a grandi dans le coin, on s'y sent toujours bien. Cédric Berthelin (30 ans) confirme. C'est ici, dans la petite commune d'Estevelles, que le gardien de Mons se ressource. Lens est à moins de 10 bornes, Lille à 25.
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Des terrils, des quartiers ouvriers, des installations désaffectées, des populations en panne de projets : la région de Lens n'aura jamais sa place sur la carte des sites de vacances en France. Mais quand on a grandi dans le coin, on s'y sent toujours bien. Cédric Berthelin (30 ans) confirme. C'est ici, dans la petite commune d'Estevelles, que le gardien de Mons se ressource. Lens est à moins de 10 bornes, Lille à 25. " Je suis né tout près d'ici et je suis resté dans la région jusqu'au moment de mon transfert à Valence, à 25 ans. Après cela, il y a eu mon expérience en Angleterre, et si j'ai quitté ce pays après seulement deux ans, c'est justement parce que nous voulions retrouver une stabilité familiale. Toute ma famille et toute ma belle-famille sont ici. Je n'ai jamais eu l'intention de déménager à Mons : j'y suis en une heure, ce n'est pas le bout du monde. Au moins, quand je rentre de l'entraînement, je me retrouve dans un environnement qui me convient ". Aller au charbon, Berthelin sait ce que cela signifie : il a habité dans un coron, il a usé ses premières culottes de gardien au pied des terrils, ses aïeuls parlent toujours un patois minier qu'ils sont les seuls à comprendre et il a perdu un grand-père au fond du trou : " Il était en congé mais a accepté de remplacer un collègue. Le plancher de l'ascenseur a cédé : il n'avait aucune chance ". Cédric Berthelin est très détendu lorsqu'il évoque son enfance, sa vie d'aujourd'hui dans le Nord et sa famille. C'est un homme heureux avec son épouse Elodie, leur petite Marie (5 ans) et leur petit Romain (13 mois). Côté foot, ça va nettement moins bien, il est vachement plus crispé qu'à l'interview. Un début de saison hésitant. Les buts de Gand-Mons (2-0) pour sa pomme. Puis une nouvelle floche synonyme de but suivie d'une carte rouge stupide dans le match Mons-Cercle (0-2). Cédric Berthelin : Pfffttt... Je n'en sais rien. Ce ne sont pas les matches contre Gand et le Cercle qui... (Il cherche ses mots). Ils ont mis de gros problèmes en évidence mais je n'ai pas attendu ces rencontres-là pour me rendre compte que je n'étais pas à mon niveau. Mais je suis en forme ! Aux entraînements, ça se passe super bien. Posez la question à l'entraîneur, au préparateur des gardiens, à mes coéquipiers : ils vous diront que je suis bon en semaine. Ca cloche dès que je joue un match. Je ne suis pas en confiance, je manque d'assurance. Je continue à bosser comme un fou mais je ne vois pas de changement. On dit que le travail finit toujours par payer : j'attends de voir. Je constate que mon gros boulot ne produit pas de résultats et je suis un peu désabusé par tout ça. Non. Au coup d'envoi, je suis bien dans ma tête. Mais il suffit d'un petit truc pour tout dérégler. J'ai le même problème qu'un attaquant qui loupe un but puis n'en touche plus une pendant tout le match parce qu'il continue à ruminer son raté. Si on n'est pas fort mentalement, on ne rebondit pas. Pour le moment, oui. Mais c'est nouveau. Avant, je savais faire abstraction d'une action ratée et retrouver directement mes esprits. Ce n'est plus le cas. C'est notamment ça qui fait la différence entre un bon et un très bon gardien : savoir faire vite le vide dans sa tête. Sur le premier but du Cercle, je sais qu'il y a mieux à faire dès le moment où je sors de mon rectangle. Je ne m'en remets pas, et pendant les 15 ou 20 minutes qui suivent, je ne dis pas que je suis ailleurs mais je suis quand même un peu en dehors du match. Oui, sans doute. L'arbitre aurait déjà pu m'exclure sur le premier but parce que j'avais touché le ballon de la main en dehors du rectangle. Il était écrit que je ne devais pas finir ce match. José Riga m'avait demandé de jouer plus haut que d'habitude. Sur ces deux actions-là, je ne serais sans doute pas sorti en temps normal. Quand Roberto Mirri me donne le ballon de la tête, j'ai deux solutions : le laisser passer, mais c'est alors 0-2 et mission impossible contre le Cercle, ou le prendre des mains et me faire exclure. Là-bas, je me fais déjà avoir comme un bleu. Sur le coup franc du 1-0, il suffit que je reste sur place et le ballon vient sur ma poitrine. Mais j'anticipe vers la droite parce qu'on nous avait montré en séance vidéo que Randall Azofeifa tirait de ce côté-là. Pas de chance, il a choisi la gauche. Sur le deuxième but, la défense s'aligne mal et je sors en retard. J'avais peut-être encore la tête dans le sac suite au premier goal. Nous avons beaucoup de discussions très franches, il n'y a pas de coups tordus. Il sait où est le problème : dans ma tête. Il me félicite souvent à l'entraînement parce qu'il voit que je suis bon. Mais est-ce que cela suffira pour que je conserve un avenir à Mons ? J'ai peur que mon crédit soit épuisé. J'ai dit que je m'attendais à devoir quitter le club. C'était une réaction à chaud, après une nuit presque blanche. Je n'avais pas les idées bien en place. Je me disais à ce moment-là que j'étais peut-être arrivé à la fin de mon cycle à Mons et qu'il était sans doute préférable de me relancer ailleurs. Je n'imaginais pas faire autant de kilomètres pour rester dans l'ombre, m'installer sur le banc pendant deux ans et demi et simplement prendre mon chèque à la fin du mois. Mais dès le lundi, j'ai repris du poil de la bête, je suis allé à l'entraînement avec la hargne, bien décidé à reprendre ma place. Bien sûr. Les gens oublient vite, on ne retient que la dernière impression. Je veux laisser autre chose comme image dans ce club. Le lundi qui a suivi le match contre le Cercle, je suis allé trouver Alain Lommers pour lui expliquer que je n'avais pas l'intention de partir de ma propre initiative, que j'étais prêt à me battre et à aller jusqu'au bout de mon contrat en 2010. Parce que je me sens bien dans ce club. Jean-Paul Colonval était dans le bureau d'Alain Lommers : il m'a dit que le club allait essayer de transférer un nouveau gardien. Je préfère entendre un discours franc qu'être mis devant le fait accompli. Et je n'ai même pas été surpris. Cela m'a même confirmé que j'avais vu juste. J'étais préparé à une annonce pareille. Maintenant, entre vouloir et pouvoir transférer un nouveau gardien, il y a une marge. Je ne vois pas 10.000 bonnes opportunités sur le marché. Forcément, ça dérange. Comme ça a pu perturber certains médians quand on a parlé du transfert de Walter Baseggio. Mais la rumeur Herpoel m'embête moins que pendant l'été. S'il vient, il vient, c'est la vie. Mais ça me paraît tellement improbable. Je n'imagine pas qu'un club comme Mons puisse le payer. C'était surtout un réflexe d'autoprotection. Ma femme et ma fille étaient dans la tribune : je n'avais pas envie qu'elles entendent les quolibets. Et il y avait toujours le risque que je sois pris à partie sur le parking en quittant le stade. Une autre raison de mon départ précipité, c'était ma déception.. Et puis je ne voulais pas raconter des choses à chaud. J'aurais pu dire des bêtises plus grosses que moi. Même s'ils ne venaient que de quelques personnes, même si les encouragements étaient plus bruyants que les sifflets, ça fait mal. Quand j'ai pris ma carte rouge, c'est une bonne partie de la tribune qui a commencé à me siffler. Il faut vivre avec, ça fait partie du métier, mais c'est dur. C'était la première fois depuis mon arrivée à Mons, il y a deux ans et demi, qu'une partie du public s'en prenait directement à moi. Je sais, le contraste est frappant et je suis un peu nostalgique de cette période Mais les supporters paient pour voir du spectacle, pas des erreurs, et ils ont le droit de s'exprimer. Attention, je répète que les sifflets sont minoritaires. Je pourrais vous montrer les dizaines de sms positifs de supporters que j'ai reçus depuis le match contre le Cercle. A moi de prouver que je vaux beaucoup mieux. Oui et non. Même si je n'avais pas commis d'erreurs flagrantes avant ce match, je savais que je n'étais pas dans le coup. Et j'étais conscient que le coach prenait cette décision pour mon bien : c'était sa manière de me réveiller pour la suite des événements. J'étais sûr que ça allait me rebooster et ce fut le cas : après Charleroi, j'ai enchaîné plusieurs bons matches. Non. Si Charly Konstantinidis avait joué un match de fou à Charleroi, je serais resté sur le banc. Mais il a commis une grosse erreur et j'ai repris ma place. J'aurais trouvé illogique que l'entraîneur me maintienne sur le banc. Dans la deuxième moitié ; pour le moment, je n'approche pas le niveau d'un Logan Bailly, par exemple. Mais je sais que j'ai les qualités pour être facilement dans la première partie. Plus j'y pense et plus je me dis que ma méforme coïncide avec cette disparition. Elle a même commencé avant son décès, au moment où on a su que mon père était condamné. Il y a peut-être quelque chose qui s'est déréglé en moi. En tout cas, je n'ai plus jamais retrouvé, depuis les événements, le niveau que j'avais montré lors de ma première saison à Mons. D'un autre côté, il faut tenir compte d'autres paramètres. A mon arrivée à Mons, nous avions une équipe qui subissait la plupart de ses matches et j'étais bombardé de la première à la dernière minute. J'avais plein d'occasions de me mettre en évidence. Ce n'est plus le cas : j'ai trois ou quatre ballons chauds par rencontre, et si j'en rate un seul, ça peut directement avoir des conséquences graves. Je dois faire avec, je ne suis pas le premier à qui ça arrive. Je ne vais pas pleurer sur mon sort. Mon père aurait eu 60 ans en octobre de cette année, ce fut une période difficile. Et maintenant, on approche de la date anniversaire de sa mort : c'est aussi un passage délicat. Il y a des jours où je ressasse plein de souvenirs : je souffre. Non. Je me suis marié à l'église et j'ai baptisé mes enfants uniquement pour faire plaisir à mon épouse. Ma croyance, ce sont plutôt des petites superstitions. Je porte les mêmes protège-tibias depuis 10 ans, ils sont complètement pourris. J'embrasse la photo de mes enfants avant de monter sur le terrain. Je ne me rase ni la veille, ni le jour d'un match. Et j'arrive toujours en avance aux rendez-vous, que ce soit aux entraînements, aux mises au vert ou aux soins. Chacun a son caractère. Quand j'ai un problème, ça bout à l'intérieur et il faut me laisser tranquille. Dans ces moments-là, une simple remarque peut me faire péter un câble. Mais ce n'est pas la bonne solution. Au lieu d'être un rebelle, je parle dans le vestiaire : avant et après les entraînements, avant les matches, à la mi-temps. Je n'aime pas engueuler pour engueuler. Pour que je sorte de mes gonds en plein match, il faudrait qu'Alessandro Cordaro commence à tenter des petits ponts dans mon rectangle... Mais c'est vrai qu'il nous faudrait plus de battants du style Benjamin Nicaise. Il est à l'opposé de moi : il hurle sur le terrain mais n'arrête pas de déconner dans le vestiaire. Nous avons une équipe qui se résigne trop vite : un grain de sable et toute la mécanique peut se paralyser. Nous devons apprendre à nous coacher mutuellement mais sans tomber dans les engueulades parce que ça sert surtout à échauffer les esprits. Et comme Mons prend déjà énormément de cartons... Pfffttt... Il risque d'y avoir un goût amer, c'est sûr. Même si j'essaye de zapper le foot dès que je rentre à la maison. Souvent, ma femme doit me cuisiner pour savoir ce qui se passe à Mons. Je fêterai Noël en famille et je sais déjà qu'on ne parlera pas de foot. par pierre danvoye