Coiffé d'une casquette, l'homme bronzé à la barbichette qui se présente à huit heures trente à l'aéroport de Düsseldorf pour embarquer à destination de Palma de Majorque est d'excellente humeur, malgré l'heure matinale. C'est que la soirée précédente a été "super excitante".
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Coiffé d'une casquette, l'homme bronzé à la barbichette qui se présente à huit heures trente à l'aéroport de Düsseldorf pour embarquer à destination de Palma de Majorque est d'excellente humeur, malgré l'heure matinale. C'est que la soirée précédente a été "super excitante".Nicolas Kiefer (23 ans) avait quitté Barcelone pour la Rhénanie afin de présenter une émission musicale sur RTL+. Il s'agit d'un jeu habituellement réservé à des grands noms du show-business. Kiefer, quelque peu nerveux au début de l'émission, s'est acquitté de sa tâche sans faute et il s'est du même coup découvert de nouvelles perspectives: "C'est un boulot de rêve". Ce complément serait bienvenu si Kiefer se ménageait ainsi une alternative professionnelle. Son travail actuel ne suffit pas vraiment à assurer son train de vie: sa volonté de devenir une star d'envergure mondiale en tennis relève de l'optimisme béat. Au lieu de marcher sur les traces de Boris Becker et de devenir un héros national, il est devenu champion d'une discipline particulière: celle de la terre brûlée. Il s'estime mal-aimé. Il a usé plusieurs entraîneurs, a limogé nombre de conseillers et s'est fâché avec les hauts fonctionnaires de la fédération allemande, la DTB. La glorification de l'ego n'est pas un problème en soi. Avant lui, Becker et Michael Stich ne s'en sont pas privés. Mais dans le cas de Kiefer, ses résultats sportifs justifient rarement le statut spécial qu'il réclame comme s'il n'y avait rien de plus naturel: en seize tournois du Grand Chelem, il n'a atteint les quarts de finale qu'à quatre reprises. Il n'a remporté ses six victoires que dans des tournois annexes. En Coupe Davis, il a perdu six matches sur neuf, et, à l'ATP, il est le troisième Allemand derrière Thomas Haas et David Prinosil. Cette combinaison d'échecs et de manque d'autocritique (il clame qu'il est... un exemple pour beaucoup d'enfants) a causé des ravages à la valeur marchande de Kiefer. L'entraîneur australien Bob Brett a travaillé avec lui pendant deux ans et demi. C'est lui qui l'a conduit à la quatrième place mondiale. Il déclare: "S'il continue comme ça, il ne rejoindra plus jamais l'élite". Cet entraîneur, qui avait fait de Boris Becker le numéro 1 mondial, s'est séparé de Kiefer parce qu'il n'a pas la volonté de se surpasser. Brett estime qu'il n'a pas l'envergure d'un champion: "Il ne supporte pas la pression ni les attentes des gens". Pourtant, Kiefer ne pratique jamais l'autocritique. Il ne lui viendrait jamais à l'idée de remettre ses prestations en question. S'il perd, c'est parce qu'il souffre de l'un ou l'autre bobo ou que l'adversaire était meilleur. Sa rhétorique très particulière lui permet de tourner n'importe quelle situation en sa faveur. Une de ses explications standard est éloquente: "Je ne dois pas gagner de tournoi pour prouver aux gens que j'émarge à l'élite, car je joue le meilleur tennis".Ridiculisé début avril en quarts de finale de la Coupe Davis par le jeune Hollandais Jan Simerink, il s'est présenté en souriant à la conférence de presse comme s'il venait de remporter le Grand Chelem. Kiefer avait une explication très simple à sa lamentable élimination face au Russe Mickaïl Juschny, le lundi de Pâques, à Monaco : "Mon adversaire de 18 printemps se trouvait tout simplement dans un bon jour". Tout le monde n'a pas partagé son jugement sur ce minable 3-6, 0-6. Walter Knapper, le vice-président de la DTB, présent sur place, a téléphoné à Carl-Uwe Steeb, le capitaine de l'équipe de Coupe Davis, avant même la balle de match, et il a laissé le message suivant: "J'assiste en ce moment à une exécution". Kiefer a été confronté à un tout autre problème après cette débâcle. Il s'est plaint au speaker du stade, coupable d'avoir prononcé le "s" muet de son prénom. C'était très déplaisant... En multipliant les apparitions et les déclarations maladroites, Kiefer éveille le sentiment que son manque de jugement relève de la pathologie. Il se place sur le même pied que Sampras et Agassi sans se rendre compte que la jeune génération l'a déjà surpassé. Des joueurs comme Safin (21 ans), Hewitt (20 ans) ou Ferrero (21 ans) sont des stars internationales depuis belle lurette. Discuter de sa chute au classement mondial n'est pas une mince affaire. Il écarte tout simplement les faits qui lui déplaisent: "Foutaises!". Il se plaint: les Allemands exigent beaucoup trop de leurs champions. "Ils jubilent quand l'un d'eux gagne. S'il perd, ils l'accablent". La déformation qui accable Kiefer peut s'expliquer. Ne supportant pas la contradiction, il s'est séparé des entraîneurs et des conseillers qui lui imposaient des exercices ou qui avaient une opinion différente. Kiefer s'est créé, petit à petit, un environnement dont il est le seul et unique maître. Le joueur est entouré de béni-oui-oui et de gens prêts à exaucer tous ses souhaits. Leurs exigences démesurées sont significatives. Le Chilien Patricio Apey, vice-président de l'agence de marketing SFX, négocie l'ensemble des contrats de Kiefer. Début avril, en Coupe Davis, il a demandé à la DTB de donner à son poulain, en plus de sa prime, les gages de Thomas Haas, au cas où celui-ci ne jouerait pas. Knapper, qui s'était jusque-là incliné devant le professionnel si contesté, l'a brutalement débouté. Plusieurs managers se sont relayés ces dernières années pour améliorer l'image du joueur. Ils ont tous échoué. Stephan Holthoff-Pförtner, un avocat d'Essen, a explosé: Kiefer ne voulait plus rien savoir des accords pris en Coupe Davis la veille. Kiefer ne respecte pas davantage les rendez-vous accordés aux journalistes. Finalement, il a rompu le contrat qui le liait au juriste, qui ne supportait plus les caprices de son client. Holthoff-Pförtner l'a même poursuivi pour rupture de contrat. Avec succès: il a obtenu 8 millions de francs. Kiefer n'accepte pas les exigences des autres. Ses rapports avec Bob Brett en apportent une nouvelle preuve. L'Australien estime qu'un entraîneur doit dire ce qui ne va pas et donner des consignes. Mais Kiefer n'a pas voulu lui obéir. L'année dernière, à Dubai, il a remis l'entraîneur à sa place pendant un match. Furieux, celui-ci a quitté la loge. Le successeur de Brett, le Néerlandais Sven Groenefeld, s'est déjà séparé de Kiefer. Le joueur a demandé à Thomas Dappers, un ancien entraîneur de la fédération de Basse-Saxe, de le coacher pour deux tournois. Il le connaissait depuis son enfance. Puis ce fut au tour de Harald Neuner, ancien entraîneur du HTV Hannovre, qui avait déjà conseillé Kiefer de 1992 à 1994. Ces deux hommes sont de vieux compagnons, qui lui sont complètement dévoués. Sinon, ce sont les parents de Kiefer qui décident avec qui il peut être en contact. Les critères de Wolfgang et Nicole Kiefer sont d'ailleurs bizarres. Le père a ainsi interdit à un masseur de la DTB l'accès à la chambre de son fils lors de l'US Open de New York, en 1999. "Je ne peux pas communiquer le numéro de sa chambre. Il est secret". Même l'amie de Kiefer, Inga, doit s'adresser à papa et maman pour obtenir un rendez-vous avec leur protégé. Ses parents sont absorbés par ce qu'ils considèrent comme leur mission. Ils sont les plus grands supporters de leur fils, ils ont tout misé sur sa carrière et ils veulent maintenant en tirer profit. Ce qui ne va pas sans tensions, comme récemment aux Pays-Bas, au sein de l'équipe de Coupe Davis. Un des médecins de l'équipe exagère à peine en ricanant: "La mère Kiefer ne demande qu'une chose: s'asseoir sur le banc à côté de Nicolas".Nicolas Kiefer a les allures d'un collégien privilégié et immature. Quand ça ne lui coûte aucun effort, il peut être conquérant, charmant et courtois. Il est intelligent et intéressé. Il affirme lire régulièrement les pages politiques et économiques des journaux. Comme il regrette l'absence d'intellectuels dans le milieu, il vient d'entreprendre des études de marketing sportif, par correspondance.Il peut être lunatique, intolérant et franchement imbuvable. Il peut surfer sur son ordinateur pendant des heures ou s'entretient avec des gens dont il ne doit pas supporter la tête. "Chatter est très amusant". Il y a longtemps que plus personne ne comprend son sens de l'humour. A l'occasion d'un match de Coupe Davis en Roumanie, en septembre 1999, la DTB avait prévu une séance de chat à l'intention des supporters. Kiefer avait refusé de jouer pour l'Allemagne "à cause de perturbations atmosphériques au sein de l'équipe". Il se connecta et transmit ses meilleures salutations à ses collègues, qui luttaient contre la relégation à Bucarest. Thomas Haas, 23 ans, était en train de se glisser dans la peau du héros national. Il a sauvé l'équipe de la relégation, s'est coiffé d'un képi noir-rouge-jaune et s'est érigé en successeur de Becker. Cela agace prodigieusement Kiefer. Il n'a jamais supporté de ne pas pouvoir surpasser Becker. Se voir maintenant voler la vedette par Haas le traumatise... Maik Grossekathöfer et Michael Wulzinger, Der Spiegel.