L eo Beenhakker (62 ans), coach des Pays-Bas au Mondiale italien et triple champion d'Espagne avec le Real Madrid, termine son entraînement, revient vers la touche avec une démarche claudicante qui trahit son âge et ses multiples voyages, s'assied sur un escalier, se met pieds nus, réajuste sa casquette, allume tranquillement une cigarette, discute avec son adjoint, puis... enfourche un vélo pour rentrer à son hôtel. Une Coupe du Monde, ce sont aussi des images fortes et des contrastes comme ceux-là. Les petits pays présents au plus grand rendez-vous du foot ont l'habitude de susciter la curiosité et l'étonnement. Trinité & Tobago n'échappe pas à la règle.
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L eo Beenhakker (62 ans), coach des Pays-Bas au Mondiale italien et triple champion d'Espagne avec le Real Madrid, termine son entraînement, revient vers la touche avec une démarche claudicante qui trahit son âge et ses multiples voyages, s'assied sur un escalier, se met pieds nus, réajuste sa casquette, allume tranquillement une cigarette, discute avec son adjoint, puis... enfourche un vélo pour rentrer à son hôtel. Une Coupe du Monde, ce sont aussi des images fortes et des contrastes comme ceux-là. Les petits pays présents au plus grand rendez-vous du foot ont l'habitude de susciter la curiosité et l'étonnement. Trinité & Tobago n'échappe pas à la règle. Une fois face à la presse internationale, l'entraîneur néerlandais ne peut éluder une question que le monde entier se pose : quelle mouche l'a piqué pour qu'il accepte de prendre en charge la sélection de Trinité & Tobago, en avril de l'année dernière ? Pince-sans-rire, Beenhakker répond par une pirouette : " Je me demande bien pourquoi j'aurais dû refuser. Vous devez savoir que je ne me suis pas lancé à l'aveuglette. Quand j'ai reçu cette proposition, je suis directement parti sur place pour avoir un aperçu de la situation. Je me suis enfermé pendant 24 heures dans une chambre d'hôtel pour visionner des DVD des adversaires de Trinité & Tobago dans la poule Concacaf. J'ai alors constaté qu'il y avait un coup à jouer et je me suis engagé ". Au camp de base de Trinité & Tobago, quatrième pays des Caraïbes (après Cuba, Haïti et la Jamaïque) à participer à un Mondial, mais aussi plus petite nation (1,1 million d'habitants) ayant jamais été représentée à ce niveau, deux hommes monopolisent presque tous les regards. Beenhakker, mais également Dwight Yorke (33 ans), le spectaculaire attaquant qui a tout gagné ou presque avec le grand Manchester United (voir encadré). On le croyait fini pour le plus haut niveau international depuis qu'il avait quitté Birmingham et l'Angleterre, il y a un an. Un départ par la petite porte, pour le championnat australien. Il avait déjà décidé, quatre ans plus tôt, de se retirer définitivement de l'équipe nationale. Mais il y est revenu. Pour un dernier coup de rein, en compagnie de Beenhakker, nommé en avril 2005 alors que ce pays avait complètement raté ses premiers matches éliminatoires dans la zone Concacaf. Et le rêve de Trinité & Tobago, qui a pris forme lors du barrage victorieux contre le Bahreïn de Luka Peruzovic, s'est poursuivi lors du premier match en Allemagne : 0-0 contre la Suède. La délégation est chez elle, dans la région de Brême. La petite ville de Rotenburg danse plusieurs fois par jour au rythme du soca, la musique traditionnelle de Trinité & Tobago. Près de 3.000 personnes ont fait la fête aux joueurs le jour de leur arrivée. Et les Soca Warriors ont voulu montrer qu'ils n'étaient pas venus uniquement pour amuser la galerie. Le slogan qui barre leur bus est révélateur : Here come the Soca Warriors - the fighting spirit of the Caribbean. " Malgré tout mon respect pour le mouvement olympique et sa devise, je n'ai jamais voulu croire que participer était plus important que gagner ", dit Beenhakker. " Non, non, trois fois non ! Je sais, c'est un dicton vieux comme le monde, mais le football est une science complètement inexacte. En foot, 2 plus 2 ne font pas toujours 4, mais souvent 3 ou 5. Si ce sport était logique, nous aurions dû être balayés par les Suédois. Ils avaient des types d'Arsenal, de la Juventus et d'Anderlecht. Notre défense, c'étaient des gars de San Juan Jabloteh (Trinité & Tobago), de Gillingham (Angleterre) et de New England Revolution (USA) : vous connaissez ces clubs ? Vous pourriez les situer sur la carte ? Mais nous avons tenu quand même. Respecter l'adversaire, c'est bien ; le surestimer, ce n'est pas bien du tout. C'est clair, nous ne sommes pas venus pour gagner la Coupe du Monde, il n'y a que 7 ou 8 équipes qui peuvent avoir cette ambition. Mais toutes les autres doivent être animées par l'envie d'aller le plus loin possible ". Le fonds de commerce de Beenhakker, c'est essentiellement des joueurs de clubs anglais (surtout de divisions inférieures), écossais et américains. Et donc Yorke, dont la pige à Sydney a débouché sur le titre. Depuis quelques mois, il a retrouvé le goût du foot : " Je l'avais perdu vers la fin de mon séjour en Angleterre. Le football n'était plus ma priorité. J'avais perdu ma s£ur, mon petit garçon avait des problèmes de santé et je n'avais plus la tête sur les terrains. Mais j'ai repris un fabuleux bol d'air en Australie. Là-bas, personne ne me connaissait, on me fichait une paix royale, ça me changeait de ce que j'avais connu en Angleterre et ça m'a rendu de l'appétit. Je viens de vivre une année extraordinaire avec le titre australien et la qualification pour le Mondial. Après avoir échoué dans le match décisif, à domicile contre les Etats-Unis, aux éliminatoires de la Coupe du Monde 1990, je m'étais évidemment dit que mon pays n'aurait plus jamais une occasion pareille. A l'époque, je débutais en sélection, cet échec avait été un gros coup sur la tête. Plus tard, quand j'empilais les trophées avec Manchester United, j'ai pensé que je pourrais introduire l'état d'esprit de Man U en équipe de Trinité & Tobago. Mais ce n'était pas possible et j'ai alors fait mon deuil d'une Coupe du Monde. Cette occasion est finalement venue à 33 ans, à un moment où je ne m'y attendais plus du tout. C'est super pour moi. Mais encore plus pour mes coéquipiers, pour ces gars qui jouent en D2 ou D3 anglaise et qui ont des étincelles dans le regard quand ils voient jouer Steven Gerrard, David Beckham ou Wayne Rooney. Ils viennent maintenant de se retrouver dans le même stade que ces stars mondiales, sous les yeux du monde entier. Incroyable ". Casquette vissée sur le crâne, l'ex-compère attitré d' Andy Cole à l'attaque de Manchester savoure un bonheur intense. De nombreux journalistes anglais ont fait le déplacement au refuge de Trinité & Tobago et Yorke rigole avec l'air du gosse fier d'être subitement sorti des oubliettes. C'est une résurrection qu'il a signée sur les pelouses allemandes. Une deuxième résurrection... Car à l'âge de 2 ans, il fut renversé par un chauffard et traîné sur une centaine de mètres. Il s'en sortit miraculeusement, passa trois mois à l'hôpital et garde toujours un souvenir poignant de cet épisode : " J'ai reçu une deuxième chance de vivre, et depuis que j'en suis conscient, je mords à pleines dents dans chaque jour qu'on veut bien m'offrir ". Dès son retour en sélection, Beenhakker lui a donné le brassard de capitaine : " N'importe quel entraîneur rêve d'avoir dans son équipe un ou deux gars de cette trempe-là. Yorke sait de quoi il parle, il a l'expérience du plus haut niveau et l'intelligence. Il nous donne quelque chose de plus, à l'équipe et à moi. Il transmet instantanément tous mes messages au groupe ". Histoire, sans doute, de faciliter cette transmission des consignes, Beenhakker a reconverti Yorke en médian défensif. Un coup de maître : il fut élu Homme du match contre la Suède. " Je ne vais pas faire l'hypocrite : je trouve que c'est plus chouette de jouer devant ", lance-t-il. " Mais bon, c'était pour l'intérêt de toute l'équipe et je me suis volontiers sacrifié. Et finalement, guider son équipe, ça a quelque chose d'excitant aussi. Une Coupe du Monde amène des exigences particulières. On ne peut plus penser simplement à produire du beau jeu. Mon équipe nationale n'avait jamais pratiqué un football physique mais tout le monde a compris le message du coach : pour espérer prendre quelque chose, il fallait un minimum d'agressivité ". Le jeu proposé par Trinité & Tobago n'a pas amusé tout le monde. Après le nul contre la Suède, il y eut des critiques. Beenhakker réagit : " Je n'ai pas bien compris les réactions des Suédois et de la presse internationale. J'avais bien fait mon boulot : j'avais mis mon équipe dans les meilleures dispositions physiques et mentales. Mais les critiques négatives font partie du métier d'entraîneur. Dès qu'on signe son contrat, on accepte le risque de se faire salir. A partir du moment où un coach sait qu'il y a moins de talent dans son équipe que dans celle d'en face, il lui reste à utiliser d'autres armes que les qualités footballistiques pures. Comment peut-on me reprocher de l'avoir fait dans cette Coupe du Monde ? Chercher à contrer les qualités adverses tout en montant sur la pelouse avec le sourire aux lèvres, c'étaient nos priorités en commençant ce tournoi ". L'avenir pour Leo Beenhakker à Trinité & Tobago, c'est recevoir la plus haute distinction du pays : " Nous avons déjà réussi à mettre le foot sur le devant de la scène dans un pays de cricket. Nous avons aussi prolongé le carnaval, qui dure là-bas depuis le mois de février grâce à notre aventure au Mondial. Je vis une expérience fantastique. En 40 ans de carrière d'entraîneur, j'ai connu de très grands moments mais la qualification puis le tournoi avec Trinité & Tobago fera à jamais partie de mes meilleurs souvenirs ". PIERRE DANVOYE, ENVOYÉ SPÉCIAL EN ALLEMAGNE