La température monte dans le centre de la Cité Ardente et le diagnostic est le même partout : la lutte pour le titre explique cette irrésistible ascension du mercure.
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La température monte dans le centre de la Cité Ardente et le diagnostic est le même partout : la lutte pour le titre explique cette irrésistible ascension du mercure. Une plaque émaillée attire notre attention à deux pas de la gare des Guillemins et du Parc d'Avroy qui a quasiment les pieds dans la Meuse : Rue des Ixellois. Un petit message précise que Liège remercie cette commune bruxelloise pour avoir accueilli ses enfants alors que les bombes volantes nazies tombaient sur la ville de Tchantchès à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Même s'il n'y a pas d'Avenue d'Anderlecht à Liège, qui a dit que la capitale de la Belgique et celle de la Principauté se regardaient toujours en chiens de faïence ? La petite artère se termine sur la Place de Bronkart. Un splendide oasis de paix, un grand rectangle tracé avec des maisons de maître parfaitement restaurées. Nebojsa Popovic, le médecin serbe du Standard, et son épouse, Branka, sont tombés amoureux d'une de ces demeures, l'ont rénovée et meublée avec goût en n'oubliant pas quelques touches rappelant délicatement leur terre natale. Il était écrit dans le ciel que la Belgique devait être un jour le refuge des Popovic. Un aïeul de la maîtresse de maison n'a-t-il pas traduit un livre de Maurice Maeterlinck (Prix Nobel de littérature en 1911) en serbo-croate ? C'est parti pour une heure et demie de roman sportif. Nebojsa Popovic : Une équipe, c'est une alchimie qui n'est pas facile à mettre au point. Il faut de la patience, choisir les hommes qui collent à un tempérament, à une vision, à l'image d'une région. C'est plus difficile à réaliser en Belgique qu'ailleurs. Ce pays est bien organisé mais ses champions émanent surtout de disciplines individuelles. Les sports collectifs belges ne se distinguent pas beaucoup sur la scène internationale alors que c'est le cas de champions solitaires. Quand on détecte un talent, toute une famille se met au boulot autour de son champion et cette formule est souvent gagnante. Il y a un problème au niveau des sports collectifs où la vision n'est pas aussi porteuse. Mais cela se cultive et le Standard a franchi d'immenses paliers depuis 1998. Il suffit d'examiner la qualité de l'outil de travail (salle de power training, cabinet de soins, vestiaires, terrain couvert, nouveau centre d'entraînement en construction) pour s'en rendre compte. La pelouse de Sclessin laisse à désirer mais ce problème sera aussi réglé. Le Standard revient de loin et son coach, Dominique D'Onofrio, a bouleversé les mentalités. C'est un battant qui n'oublie pas un détail. Un verbe est plus important que les autres en sport : gagner. Cela doit être présent dans tout ce qu'on fait avant, pendant et après un match. C'est le seul chemin qui mène au succès. Quand je vois la qualité de tout ce qui est fait, il est impossible que le Standard n'accentue pas sa progression. On va réussir. Tout se bonifie en profondeur. Il n'y a rien de plus honnête que le travail : c'est une qualité qui ne vous trompe jamais. Si j'ai bâti une belle carrière en handball, avec une médaille olympique à la clef, c'est d'abord à force de sueur. J'étais avant-centre, l'homme qui marque, celui qu'il faut réduire au silence. J'ai pris des coups... Du temps de ma splendeur, en handball, je ne luttais que pour la victoire. En fait, j'avais déjà cela en moi quand j'étais enfant. Chez nous, tout le monde veut tout le temps gagner. Il y a des défaites qui peuvent grandir un sportif, quand elles sont honorables ou héroïques, mais on avance plus vite dans la gagne. En Yougoslavie, avec l'équipe nationale de handball, la médaille des Jeux Olympiques constituait le but à atteindre. Le minimum, c'était le podium. Avec la médaille de bronze, le coach pouvaitrester. L'or signifiait que l'objectif était atteint. A Munich, en 1972, j'ai eu le bonheur de gagner de l'or. Pour nous, c'était presque normal. Nous avons à peine fêté l'événement. C'est cela la culture du succès. Il est vrai que la Yougoslavie de 1972 est toujours considérée comme la plus grande équipe de handball de tous les temps. Il y avait du talent dans ce groupe, car le réservoir était immense, mais d'abord un immense envie de travailler. On n'arrive à rien sans ça. Cela nous a permis d'innover en handball, de lancer de nouveaux schémas tactiques, d'avoir des gardiens de but modernes, etc. Le handball est un des sports d'équipe les plus rapides qui soient. Cela ne cesse de fuser, à 7 contre 7 (1 gardien, 3 défenseurs, 3 attaquants) sur un terrain de 20x 40m. Il ne faut rien lâcher. Cela s'apprend. A 12 ans, mon père, qui était médecin, m'envoya un an et demi à Birmingham pour que j'apprenne l'anglais. Là-bas, j'étais gardien de but de mon équipe de foot de collège et Birmingham City m'a convoqué pour des tests. Mais je suis rentré à Banja Luka où l'équipe de handball cassait la baraque. J'ai préféré le handball au football ou au basket. A 15 ans, j'étais en équipe Première et international A un an plus tard. J'étais entouré de joueurs plus âgés qui m'ont bien aidé. A l'époque, je passais entre 90 et 100 jours par an en dehors de la Yougoslavie. Que ce soit avec mon club, ou l'équipe nationale, j'étais constamment retenu à l'occasion de matches officiels ou en tournées pour des rencontres amicales. Nous avions l'habitude de faire front. Rien ne nous faisait peur. L'équipe du Standard a suffisamment de joueurs expérimentés pour bien appréhender les matches au sommet : Vedran Runje, Eric Deflandre, Philippe Léonard, Jorge Costa, Milan Rapaic, Almani Moreira, Christian Negouai. Mais je ne leur parle jamais de mon passé. Les jeunes n'aiment pas les récits des anciennes vedettes. Ils font leurs découvertes eux-mêmes. Je les comprends et je préfère la discrétion. Les sportifs de très haut niveau sont des gens spéciaux. Ils font tout à fond et leur sensibilité est décuplée par rapport au commun des mortels. Les attentes sont énormes, à la limite du supportable, que ce soit pour eux ou aux yeux des supporters. Il suffit d'un rien pour que tout s'enflamme comme de l'essence. Le sport professionnel a accéléré ce processus. Il y a de plus en plus d'enjeux : le prestige d'un club ou d'un pays, l'argent, le regard des médias. Et quand on n'a que le sport pour se réaliser, c'est encore plus éprouvant. En cas d'échec, c'est quasiment fini. J'ai été un sportif professionnel mais le handball n'était pas vital pour moi. C'était une passion mais ma priorité... passait par mes études de médecine. L'université, c'était mon obligation, mon stress. Et le handball n'était pas médiatisé comme le football. Notre équipe nationale était tellement forte que la médaille de Munich en 1972 était considérée comme normale. Le mariage études/football m'a beaucoup aidé, ce fut un facteur équilibrant. Après les matches de championnat national de Borac Banja Luka, je rentrais à Belgrade car le lendemain, je devais être à la faculté de médecine. En train, en voiture... et parfois avec les arbitres ! Avant la conquête de la médaille olympique, mes professeurs d'université ignoraient même que je jouais au handball. Je m'entraînais rarement avec Banja Luka. Nous avions l'habitude de bien préparer la saison en été et de beaucoup jouer. J'avais donc mes soupapes de sécurité. Pourquoi tant de champions craquent, ont des accès de colère, s'effondrent en larmes ? Je ne cherche pas à excuser Sergio Conceiçao mais à comprendre ce qui s'est passé. Tout le monde le sait : il a le c£ur sur la main. Il vient souvent à l'hôpital, rend visite à des bambins malades et a donné une éducation remarquable à ses enfants. C'est un vrai gentleman mais il y eu ce match de Coupe de Belgique. Vous savez, Sergio a déjà réussi : grâce à lui, en grande partie, le Standard compte désormais autant qu'Anderlecht et Bruges. Le chemin parcouru est immense et il aurait peut-être dû comprendre que c'est déjà assez pour lui. Non, il a voulu plus, encore plus, comme c'est le cas depuis le début de sa carrière. A certains moments, le champion est dans un état second sur le terrain. Il peut avoir des réactions bizarres, qui ne cadrent pas avec sa personnalité profonde et si on veut le comprendre, avant de le juger, il faut aussi intégrer cette réalité. Ces problèmes font aussi leur apparition en fin de carrière. Le sportif doit alors canaliser une énergie folle. Moi, j'ai été diplômé en médecine dès 1974. J'ai quitté l'équipe nationale de handball en 1976 et j'ai arrêté ma carrière sportive en 1982, à 35 ans. Je n'avais jamais le temps, même pas pour aller au cinéma ou au théâtre. Quand j'ai rangé mon sac de sport, je m'étais déjà lancé dans mes études de chirurgie orthopédique. J'avais toujours un autre challenge, un nouveau plaisir et cela m'a beaucoup aidé. Les sportifs actuels sont pros et n'ont pas ce luxe : cela peut expliquer des explosions volcaniques. Il faut tenir compte aussi de la culture du joueur. Un Scandinave est cool. Sergio est un latin et il s'exprime de façon plus théâtrale. Quand il fourre son maillot sur l'arbitre, c'est comme celui qui dit à son patron : -Voilà mon tablier, j'en ai marre, je démissionne. C'est spectaculaire, émotif, rien de plus. Le crachat, c'est autre chose. On m'a souvent couvert de salive. Ce n'est pas agréable mais je me douchais et c'était fini. Une blessure volontaire, c'est beaucoup plus grave et Sergio n'a jamais coupé un adversaire en deux. Lui, il est rudoyé, provoqué sans gêne. A Anderlecht, il ne sera pas sur le terrain mais, quoi qu'il arrive, Sergio Conceiçao a beaucoup apporté à cette équipe. Il veut tout gagner et a réveillé tout le monde. Non. Avec l'équipe nationale yougoslave de handball, nous ne contestions jamais la moindre décision arbitrale. Or, nous étions parfois massacrés. Mais personne ne bronchait, on déposait la balle à terre, on se repliait sans rien dire, même après une décision discutable, car le seul objectif était de gagner. De la sorte, nous avons obligé les arbitres à nous respecter. C'était très important. Les fautes commises contre nous, c'était de l'énergie positive en plus, la preuve de la faiblesse adverse. Je me disais souvent après une faute : - Je suis trop bon pour eux. C'était une de nos forces en équipe nationale... mais avec Borac Banja Luka, c'était parfois explosif. En 1980, à l'université de Belgrade, un de mes professeurs me poussa vers la traumatologie sportive. Cette spécialisation n'était pas très développée. - Tu connais les sportifs, ils te croiront, m'a-t-on dit. Le sport m'avait tout donné, je devais lui rendre quelque chose. J'ai fait des post-doctorats en France, en Allemagne... Les sportifs maîtrisent la douleur à leur façon. Igor de Camargo a encore joué quelques minutes malgré une fracture de la malléole extérieure ! Or, c'est extrêmement douloureux et cela nécessita une opération. Sergio Conceiçao s'est remis d'une intervention au ménisque à une vitesse record. La collaboration entre la Faculté de médecine de l'Université de Liège et le Standard est exceptionnelle. On me fait confiance. Deux jeunes kinés du CHU renforcent le staff médical du Standard. Après un an, ils cèdent leur place à un autre duo. Le plus vieux de nos kinés a 25 ans. Ils sont motivés et le passage au Standard leur offre un bel acquis pour la suite de leur carrière. Je dois tout à la Belgique qui m'a accueilli et m'a permis de tout reprendre à zéro. Cela ne s'oublie pas. J'avais l'avantage de parler français. Mon père m'avait envoyé en France durant mon adolescence, en Bretagne... PIERRE BILIC