C'est dimanche. Le zoning est désert. Mais au coeur de la Thudinie, à l'extrême sud de Charleroi, le ballon roule. Derrière les bâtiments industriels, le terrain se cache entre des débris, de la tôle et des cabines de chantier emboîtées qui composent la buvette de l'équipe locale. La RJS Thuin, quatrième de P2C, reçoit la Jeunesse Turque, cinquième. Les ciel et marine contre les rouge et blanc, héritage oblige.

Sur le logo de la Jeunesse Turque, originaire de Roselies, en bordure carolo, l'étoile et le croissant règnent. Sur le banc, les consignes se donnent autant en français qu'en turc. Accoudé à la balustrade, Mehmet Yildiz crame un énorme barreau de chaise. " Un cigare de l'Ile Maurice ", souffle-t-il. " C'est mon petit plaisir du dimanche, devant le foot... " Et une bonne joute bien fumante.

Force Turque

À 38 ans, Mehmet observe, l'oeil vif. Ancien de la Jeunesse Turque, il vient d'avaler trente bornes pour venir voir ses potes. Sur le pré, Thuin tue d'entrée. 1-0. Le capitaine de la JT s'emballe : " Mettez le pied ! " ou encore : " Et la couverture, elle est où ! ? " Cet homme, c'est Adem Birinci, passé par le Sporting Charleroi. Aussi entraîneur-joueur, à 40 berges, il porte le numéro 61. Tout un symbole.

" C'est en référence à la ville de Trabzon, en Turquie, d'où viennent pas mal de nos joueurs ", commente Mehmet, également du coin. " Mais je suis né à Istanbul. Je suis arrivé à Roselies à dix ans. " Il s'arrête. Adem se dirige lentement vers le ballon, sûr de lui. Il le place aux abords de la surface thudinienne. Coup-franc. " Il est gaucher, il va faire un miracle. " Presque. Le cuir vient mourir sur le poteau.

Formé au club, Adem Birinci effectue son retour en 2013. Depuis deux ans, il joue et coache à la fois. " Je ne voulais pas oublier mon club ", dit-il, après coup. " Il y a un refrain qui dit que pour nous, partout, c'est Trabzon. Où qu'on soit, même à l'autre bout du monde. "

Créé dans les sixties, sous le nom de " Force Turque ", l'entité, rebaptisée Jeunesse, rejoint les séries provinciales et l'Union Belge en 1982. D'entrée, elle rafle deux titres consécutifs pour se hisser en P2. " Au début, le club était un moyen de nous retrouver entre compatriotes ", rembobine Avci Ali, le président, moustache au vent.

Actif à la JT depuis 32 ans, ce pensionné débarque dans le bassin sidérurgique carolo en 1974, à 16 printemps. " L'apogée, c'était en 2012. On a eu beaucoup de monde pour le tour final... "

Fier de ses racines

À l'époque, la Jeunesse Turque valide son ticket pour la montée en P1. Mais le président, Adem Sahin, choisit plutôt de reprendre l'Olympic Charleroi, autre monument du cru. Une bonne partie des joueurs et plusieurs membres du staff partent avec lui. Le début d'une saison galère. Le matricule 8870 fait l'ascenseur. " On a quand même gagné un match ", sourit Avci Ali.

Alors qu'une gamine nettoie les tables de la buvette, les 22 acteurs retournent sur le rectangle vert. Le marquoir affiche 1-1. Le numéro 10 des rouge et blanc est l'auteur de l'égalisation. " Il est d'origine d'italienne ", précise Mehmet Yildiz, comme pour rappeler que la JT ne se veut pas communautaire, au sens péjoratif du terme. Comme si l'adjectif " turc " était devenu un reproche...

Trop connoté en tout cas. " La commune voulait qu'on l'enlève et qu'on ajoute Roselies ", explique Adem Birinci. " On l'a fait, enlevant l'adjectif ' turque' pendant un an. Ça n'a rien changé, on est toujours vu différemment... On est fier de nos racines, mais on ne veut pas trop exagérer. Sinon, ça nous jouera des tours. Et il ne faut pas croire, on est aussi très fiers d'être belges. "

En dix ans, le club a changé de visage. " Avant, seules les connaissances venaient jouer au club. Maintenant, ce sont les joueurs qui viennent d'eux-mêmes ", continue Birinci. " Aujourd'hui, on accueille tout le monde : des Belges, des Espagnols, des Portugais... Peu importe ", abonde Pascal Masciantonio, le délégué. " Quand j'ai rejoint le club, il y a six ans, mes amis ne comprenaient pas : ' Mais qu'est-ce que tu vas faire chez les Turcs ? ' "

Trois titres du fair-play

La JT traîne alors une image de club polémique. " Elle collait au club. Il y a eu quelques bagarres, on l'a regretté. Même les arbitres avaient peur quand ils nous voyaient. Ensuite, on a changé ça et on a gagné deux ou trois ans de suite le titre du fair-play ", atteste Mehmet. Adem abonde : " Le club avait mauvaise réputation. Les gens parlaient des ' Turcs' comme de ceux qui foutaient le bordel ou qui se lavaient dans des bassines parce qu'il n'y avait pas de douche... "

Depuis, le comité s'active et met la main à la pâte. Avci Ali en tête : " Notre stade, on l'a construit nous-mêmes. La commune nous a donné dix sacs de ciment pour nous aider ". Sans trop de moyens, la Jeunesse Turque évolue comme un club stable de P2. Pour les recruteurs locaux, elle représente surtout un beau vivier dans ses catégories d'âge. Pour tous, le joyau maison reste Atabey Aktepe, ancien du Sporting Charleroi et de l'équipe de futsal carolo Action 21.

À Thuin, en ce dimanche de mars, la Jeunesse s'incline 3-2, en supériorité numérique. Isolé, Adem Birinci rumine après les trois coups de sifflet. " On fait trop de cadeaux. Je ne comprends pas ", lance-t-il, d'un regard perçant au milieu d'un visage poivre et sel. Le quadragénaire se donne encore un an avant de passer définitivement de l'autre côté de la ligne de touche. " Si on joue le top 5 chaque année, ça ira ", tempère Ali. " On ne peut pas faire beaucoup plus. "

Fc jeunesse Turque Roselies

Date de création : 1982

Matricule : 8870

Division actuelle : P2C (Hainaut)

Meilleur niveau : P1

Fait marquant : Avoir un deuxième gardien qui a joué pour la Turquie au mini-foot

Particularité : Être initialement le club de la communauté turque de Charleroi

Le chiffre : 61. Le numéro de la ville de Trabzon (Turquie)

Palmarès : Champion de P3 et P4

C'est dimanche. Le zoning est désert. Mais au coeur de la Thudinie, à l'extrême sud de Charleroi, le ballon roule. Derrière les bâtiments industriels, le terrain se cache entre des débris, de la tôle et des cabines de chantier emboîtées qui composent la buvette de l'équipe locale. La RJS Thuin, quatrième de P2C, reçoit la Jeunesse Turque, cinquième. Les ciel et marine contre les rouge et blanc, héritage oblige. Sur le logo de la Jeunesse Turque, originaire de Roselies, en bordure carolo, l'étoile et le croissant règnent. Sur le banc, les consignes se donnent autant en français qu'en turc. Accoudé à la balustrade, Mehmet Yildiz crame un énorme barreau de chaise. " Un cigare de l'Ile Maurice ", souffle-t-il. " C'est mon petit plaisir du dimanche, devant le foot... " Et une bonne joute bien fumante. À 38 ans, Mehmet observe, l'oeil vif. Ancien de la Jeunesse Turque, il vient d'avaler trente bornes pour venir voir ses potes. Sur le pré, Thuin tue d'entrée. 1-0. Le capitaine de la JT s'emballe : " Mettez le pied ! " ou encore : " Et la couverture, elle est où ! ? " Cet homme, c'est Adem Birinci, passé par le Sporting Charleroi. Aussi entraîneur-joueur, à 40 berges, il porte le numéro 61. Tout un symbole. " C'est en référence à la ville de Trabzon, en Turquie, d'où viennent pas mal de nos joueurs ", commente Mehmet, également du coin. " Mais je suis né à Istanbul. Je suis arrivé à Roselies à dix ans. " Il s'arrête. Adem se dirige lentement vers le ballon, sûr de lui. Il le place aux abords de la surface thudinienne. Coup-franc. " Il est gaucher, il va faire un miracle. " Presque. Le cuir vient mourir sur le poteau. Formé au club, Adem Birinci effectue son retour en 2013. Depuis deux ans, il joue et coache à la fois. " Je ne voulais pas oublier mon club ", dit-il, après coup. " Il y a un refrain qui dit que pour nous, partout, c'est Trabzon. Où qu'on soit, même à l'autre bout du monde. " Créé dans les sixties, sous le nom de " Force Turque ", l'entité, rebaptisée Jeunesse, rejoint les séries provinciales et l'Union Belge en 1982. D'entrée, elle rafle deux titres consécutifs pour se hisser en P2. " Au début, le club était un moyen de nous retrouver entre compatriotes ", rembobine Avci Ali, le président, moustache au vent. Actif à la JT depuis 32 ans, ce pensionné débarque dans le bassin sidérurgique carolo en 1974, à 16 printemps. " L'apogée, c'était en 2012. On a eu beaucoup de monde pour le tour final... " À l'époque, la Jeunesse Turque valide son ticket pour la montée en P1. Mais le président, Adem Sahin, choisit plutôt de reprendre l'Olympic Charleroi, autre monument du cru. Une bonne partie des joueurs et plusieurs membres du staff partent avec lui. Le début d'une saison galère. Le matricule 8870 fait l'ascenseur. " On a quand même gagné un match ", sourit Avci Ali. Alors qu'une gamine nettoie les tables de la buvette, les 22 acteurs retournent sur le rectangle vert. Le marquoir affiche 1-1. Le numéro 10 des rouge et blanc est l'auteur de l'égalisation. " Il est d'origine d'italienne ", précise Mehmet Yildiz, comme pour rappeler que la JT ne se veut pas communautaire, au sens péjoratif du terme. Comme si l'adjectif " turc " était devenu un reproche... Trop connoté en tout cas. " La commune voulait qu'on l'enlève et qu'on ajoute Roselies ", explique Adem Birinci. " On l'a fait, enlevant l'adjectif ' turque' pendant un an. Ça n'a rien changé, on est toujours vu différemment... On est fier de nos racines, mais on ne veut pas trop exagérer. Sinon, ça nous jouera des tours. Et il ne faut pas croire, on est aussi très fiers d'être belges. " En dix ans, le club a changé de visage. " Avant, seules les connaissances venaient jouer au club. Maintenant, ce sont les joueurs qui viennent d'eux-mêmes ", continue Birinci. " Aujourd'hui, on accueille tout le monde : des Belges, des Espagnols, des Portugais... Peu importe ", abonde Pascal Masciantonio, le délégué. " Quand j'ai rejoint le club, il y a six ans, mes amis ne comprenaient pas : ' Mais qu'est-ce que tu vas faire chez les Turcs ? ' " La JT traîne alors une image de club polémique. " Elle collait au club. Il y a eu quelques bagarres, on l'a regretté. Même les arbitres avaient peur quand ils nous voyaient. Ensuite, on a changé ça et on a gagné deux ou trois ans de suite le titre du fair-play ", atteste Mehmet. Adem abonde : " Le club avait mauvaise réputation. Les gens parlaient des ' Turcs' comme de ceux qui foutaient le bordel ou qui se lavaient dans des bassines parce qu'il n'y avait pas de douche... " Depuis, le comité s'active et met la main à la pâte. Avci Ali en tête : " Notre stade, on l'a construit nous-mêmes. La commune nous a donné dix sacs de ciment pour nous aider ". Sans trop de moyens, la Jeunesse Turque évolue comme un club stable de P2. Pour les recruteurs locaux, elle représente surtout un beau vivier dans ses catégories d'âge. Pour tous, le joyau maison reste Atabey Aktepe, ancien du Sporting Charleroi et de l'équipe de futsal carolo Action 21. À Thuin, en ce dimanche de mars, la Jeunesse s'incline 3-2, en supériorité numérique. Isolé, Adem Birinci rumine après les trois coups de sifflet. " On fait trop de cadeaux. Je ne comprends pas ", lance-t-il, d'un regard perçant au milieu d'un visage poivre et sel. Le quadragénaire se donne encore un an avant de passer définitivement de l'autre côté de la ligne de touche. " Si on joue le top 5 chaque année, ça ira ", tempère Ali. " On ne peut pas faire beaucoup plus. "