Jordan Lukaku est apprécié, à Ostende. Pendant l'interview, Luc Devroe, le manager sportif, vient écouter quelques minutes avant de s'en aller en souriant. Frederik Vanderbiestpasse également. " Ce Lukaku, il ne sait pas se taire une minute. " L'arrière gauche de 19 ans rigole : " Je fais du stretching, trainer. " Il joint les actes aux paroles en plaçant ses deux pieds sur l'appui de fenêtre.
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Jordan Lukaku est apprécié, à Ostende. Pendant l'interview, Luc Devroe, le manager sportif, vient écouter quelques minutes avant de s'en aller en souriant. Frederik Vanderbiestpasse également. " Ce Lukaku, il ne sait pas se taire une minute. " L'arrière gauche de 19 ans rigole : " Je fais du stretching, trainer. " Il joint les actes aux paroles en plaçant ses deux pieds sur l'appui de fenêtre. Il souffre actuellement d'une pubalgie qui le tiendra sans doute à l'écart des terrains quelques semaines encore. " Je vais rater des beaux matches. Ce soir, les espoirs nationaux affrontent la Serbie, et Ostende va se déplacer ce week-end à Anderlecht. Mais je ne peux pas forcer. " Lukaku ne perd pas sa bonne humeur. Il va parler pendant deux heures, en riant, en hochant la tête, parfois excité, parfois décontracté. Critique envers lui-même et les autres mais toujours ouvert. Jordan Lukaku : Je vais le formuler différemment. Quand on a joué à Anderlecht, Ostende n'est pas vraiment une destination de rêve. Je regrette d'avoir échoué mais la vie continue. Dans cette phase de ma carrière, l'essentiel est de travailler dur et de jouer, peu importe où. Au moins puis-je me montrer sur le terrain. Les installations ne sont pas comparables mais je suis heureux de ne plus être la cinquième roue de la charrette. Les premières semaines ont été difficiles. À l'entraînement, Frederik Vanderbiest me mettait avec les attaquants, j'effectuais les mêmes exercices mais je lui ai dit que je serais plus utile à l'équipe à l'arrière gauche. En catégories d'âge, j'ai davantage joué en défense que devant, même si j'étais d'un naturel si offensif que je me plaisais également en attaque. Cela a créé une certaine incertitude quant à ma position car j'ai joué devant lors des quelques matches disputés avec l'équipe-fanion. Je peux retirer davantage de ma carrière à l'arrière gauche mais j'avoue avoir longtemps douté car un défenseur qui fait banquette a peu d'occasions de monter au jeu, à moins qu'un autre ne se blesse. Gary Neville et Jamie Carragher, les analystes de Sky Sports, ont récemment parlé des arrières latéraux : " Ce sont généralement des ailiers qui ont échoué ou des défenseurs centraux trop petits. " C'est mon cas : je n'étais pas assez bon pour jouer sur l'aile gauche. Moi, je n'avais pas le sentiment d'être un renfort car je connaissais à peine le niveau de la D1, si ce n'est par la télé ! Mes quelques matches avec Anderlecht ne me permettaient pas de jauger la D1. Je ne pensais qu'à une chose : être titularisé le plus vite possible et progresser. Aucune idée. Je ferai un bilan en fin de saison mais je sais en tout cas que j'ai le niveau de la D1. À l'arrière gauche. A l'entraînement, il m'arrive d'occuper un rôle central mais je ne m'y sens pas bien. Je suis explosif, je préfère accélérer et arpenter le flanc que jouer constamment au même rythme et effectuer des passes. Evidemment, je peux et je dois faire beaucoup mieux. Je ne m'attendais pas à monter au jeu à Beveren. Remplacer quelqu'un n'est pas un problème mais je pensais déjà au match des espoirs. J'ai été mauvais et j'ai présenté mes excuses à l'entraîneur à la fin du match. Quand j'entrais au jeu à Anderlecht, c'était généralement en pointe et je devais chercher mes marques. À l'entraînement, je jouais en défense mais je devais me tirer d'affaire en attaque pendant ces quelques minutes de match. C'est étrange, non ? Fabrice N'Skala a le même problème. Il est arrière et pas médian gauche. Le kiné d'Ostende ne travaille pas à temps plein. Je passe donc deux fois par semaine à son cabinet à Schelle. Anderlecht est une solution de facilité. C'est près de chez moi, la salle est grande et bien appareillée. Notre complexe est trop petit. Les vestiaires sont si minuscules que je dois faire mes exercices dans la salle de douche. Je dois m'interrompre quand les autres ont achevé l'entraînement pour qu'ils puissent se laver. Je me demandais comme les joueurs et le staff technique allaient réagir, au début. Je m'y rends généralement l'après-midi, quand la plupart sont partis mais quand je croise quelqu'un, je le salue. Tant pis si les membres du staff n'apprécient pas ma présence. Je sais que je ne suis pas facile, que je dois apprendre à me maîtriser, surtout quand j'ouvre la bouche, mais on dirait qu'un jeune joueur n'a pas le droit d'avoir une opinion. On attend de moi que je me taise et que je suive les consignes - sauter quand on me demande de sauter - mais j'en suis incapable. Ceux qui s'y risquent ici ont le gros cou. Remettre quelque chose en question est une forme de communication. C'est le seul moyen de comprendre le point de vue de l'autre. " Qu'attendez-vous de moi ? En quoi dois-je m'améliorer ? " Mais je ne trouvais aucun interlocuteur au sein du staff. À Anderlecht, je parle beaucoup avec Jurgen Seegers, le préparateur physique néerlandais. Nous ne sommes pas toujours d'accord mais au moins y a-t-il de l'interactivité. Il est nouveau et très chouette. Il vient de me dire : " Tu exploses trop vite, Jordan. Tu peux exprimer ton opinion mais toi, tu essaies plutôt de gagner tous les combats. " Il m'a conseillé de mieux les choisir. Il a sans doute raison. Impatient ? Si je dois choisir entre jouer toutes les semaines à Ostende ou être doublure à Anderlecht, mon choix est vite fait ! J'ai simplement beaucoup d'assurance mais en quoi est-ce mal ? Je ne suis pas encore adulte mais j'essaie d'être indépendant et de relever des défis. Je n'ai jamais été un suiveur. C'est faux. Peu avant la fin de la campagne des transferts, le 28 janvier, John van den Brom a convoqué Reynaldo, Mehdi Tarfi et moi-même. Il nous a donné trois jours pour trouver un autre club. Plus tard, j'ai appris que j'aurais refusé De Graafschap. Ce n'est pas vrai car je n'étais pas au courant mais soyons clairs : je n'y serais pas allé. La D2 néerlandaise, pas question. J'étais convaincu de posséder les qualités requises pour jouer en D1 belge. Quelques jours plus tard, j'ai repris l'entraînement avec les espoirs d'Anderlecht... Bien sûr. Les autres m'ont jeté de ces regards : " Il a échoué. " Je n'avais plus aucune motivation. Avec l'envie de jouer. C'est un tournoi spécial. En 2008, Mario Balotelli l'a gagné sous le maillot de l'Inter. Dans un bon jour, tout est possible, comme je l'ai remarqué là : nous avons remballé toutes les équipes et battu Milan 3-0 en finale. Dans l'avion, on m'a appris que je pouvais réintégrer le noyau A mais dans ma tête, j'avais clôturé le chapitre anderlechtois. Je savais que le club ne croyait pas en moi. Mon père a essayé de me racheter pour 200.000 euros - le prix que Zulte Waregem a payé pour Bryan Verboom, mais d'un coup, je valais 2 millions ! J'étais désespéré. J'avais tout fait pour pouvoir partir. Certes, je pouvais m'entraîner avec l'équipe première mais quand on disputait des matches à onze contre onze, je devais m'entraîner à part, avec deux ou trois autres. Les grandes équipes ne s'intéressent peut-être pas à l'éclosion de leurs jeunes mais il s'agit de notre vie, de notre carrière. Je suis heureux qu'Anderlecht ait été disposé à me louer à Ostende l'été dernier. On m'a dit de ne pas me faire de souci. Les Mauves allaient payer mon salaire et Ostende se chargeait des primes. J'ai trouvé ça chouette. Aucune idée. Peut-être était-ce une grâce, compte tenu de ce que mon frère a rapporté au club en signant à Chelsea. Je possède un appartement ici mais je n'y reste souvent que le week-end. Ma mère n'aime pas que je vive à Ostende. " Romelu est déjà parti et maintenant ce serait Jordan ? " Parce que le football, c'est du business. Je n'ai pu rejoindre le Lierse et Anderlecht que parce qu'ils voulaient Romelu. Je n'ai pas une mauvaise opinion de moi-même mais je dis les choses telles qu'elles sont. Celui qui voulait Romelu devait prendre Jordan aussi. C'est un peu comme acheter un Bic et recevoir un crayon en plus. Je l'ai rapidement compris. Ce n'était pas un problème avec les jeunes du Lierse mais j'ai calé en U13 d'Anderlecht. Je n'étais pas assez bon. J'ai été ridiculisé lors du premier entraînement. Le rythme était trop soutenu, je n'étais nulle part sur le plan technique. A douze ans, c'est très démoralisant. Les autres ont rigolé de moi. En plus, l'équipe était bonne : Junior Malanda, Adnan Januzaj, Seydina Diarra, Tika Musonda et Lumanza Lembi, qui joue à Saint-Trond mais qui était alors considéré comme le plus grand talent d'Anderlecht. On parlait plus de Lumanza que de Romelu mais nous avions l'avantage d'être encadrés de manière fantastique, par nos parents, par Peter Smeets, du projet Purple Talents, par le club... À la fin de la première saison, nous avons gagné la finale du tournoi de Bierbeek, notamment grâce à un beau solo de ma part. J'ai gagné en assurance et j'ai progressé. J'ai compris à 14 ans que je pouvais réussir en football. Avant, je pensais ne pas être suffisamment bon pour devenir professionnel. Non. Mieux même : je ne voulais pas jouer. La plupart des enfants commencent à cinq ou six ans, moi j'ai débuté à huit ans. Le football ne m'intéressait pas : je voulais devenir coureur de fond. Ma mère croyait en moi et sans elle, je ne jouerais sans doute plus. Je n'ai pas pu rester au Lierse. J'ai dû accompagner Romelu à Anderlecht. C'est peut-être de là que vient mon attitude nonchalante : " Vous ne me voulez pas, c'est Romelu que vous voulez. Donc, peu importe ce que je fais. " Je l'ai senti. Quand j'ai compris que je pouvais réussir, j'ai abandonné l'école. Je dois dire que mes parents n'en étaient absolument pas enchantés. Romelu est un parfait modèle. Des jeunes en équipe première, un diplôme, un transfert à l'étranger... Il est une publicité vivante pour les Purple Talents car Anderlecht a pu enrôler une série d'autres néerlandophones grâce à lui, comme Dennis Praet, avec lequel j'ai joué en équipes d'âge nationales. Le père de Dennis a longtemps hésité à quitter Genk mais dans chaque conversation, mon père lui expliquait le trajet effectué par Romelu au Sporting. Quand Romelu a rejoint Chelsea, on a changé d'attitude à mon égard. On a insisté sur des petits détails parfois ridicules. " Jordan ceci, Jordan cela... " On ne m'avait jamais dit tout ça avant. Quand l'équipe nationale s'entraînait à Neerpede, on venait me demander comment j'allais. " Tout va bien, Jordan ? " Uniquement parce que Romelu était à mes côtés. C'était un stupide malentendu. J'avais signé mon contrat au stade et le président, Yves Lejaeghere, m'a proposé de me conduire au Schorre. Une fois arrivé, j'ai réalisé que mon sac de sport était resté dans le coffre de mon auto. L'incident a confirmé tous les ragots mais pendant mes derniers mois à Anderlecht, plus rien ne me touchait. Je savais que je n'y avais pas d'avenir. C'était une mauvaise réaction mais je suis encore très jeune. Digérer tout ça n'était pas facile. J'ai beaucoup mûri depuis que je suis à Ostende. Demandez-le aux gens ici : je suis toujours ponctuel. En effet. J'ai eu beaucoup de chance que l'entraîneur me titularise. J'ai dû offrir un repas complet au noyau. Mais Frederik Vanderbiest savait l'importance que ce match revêtait pour moi et, surtout, il a confiance en moi. Je le sens. Par exemple, après l'entraînement, il vient me demander comment ça va. Ou il me dit ce que je dois faire autrement. Il communique. Il parle au lieu de punir. J'y suis contractuellement lié jusqu'en juin 2015... Je ne sais pas encore. Soit je retourne au Sporting soit je joue ailleurs. Je n'ai que deux possibilités... PAR CHRIS TETAERT - PHOTOS: BELGAIMAGE/ KETELS" A Anderlecht, un jeune qui a une opinion est rapidement taxé de gros cou. "