Ah, Andrew Jennings ! Ceux qui ont déjà rencontré l'Ecossais, âgé de 70 ans, savent que le fameux inspecteur Columbo, un brin maladroit, l'air minable, existe vraiment. Dans sa vieille gabardine beige, Jennings semble sorti tout droit d'une série TV des années 70. Seule la couleur de ses cheveux, devenus blancs, le distingue de son illustre prédécesseur. S'il a l'air tocard, il n'en a pas moins réalisé des documentaires légendaires pour le Panorama britannique. On peut toujours le voir, sur YouTube, émerger des buissons qui entourent le quartier général de la FIFA à Zurich pour interpeller le président Sepp Blatter : " Monsieur Blatter, savez-vous qui, à la FIFA, a accepté de l'argent d'ISL ? Etait-ce JoaoHavelange ? "
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Ah, Andrew Jennings ! Ceux qui ont déjà rencontré l'Ecossais, âgé de 70 ans, savent que le fameux inspecteur Columbo, un brin maladroit, l'air minable, existe vraiment. Dans sa vieille gabardine beige, Jennings semble sorti tout droit d'une série TV des années 70. Seule la couleur de ses cheveux, devenus blancs, le distingue de son illustre prédécesseur. S'il a l'air tocard, il n'en a pas moins réalisé des documentaires légendaires pour le Panorama britannique. On peut toujours le voir, sur YouTube, émerger des buissons qui entourent le quartier général de la FIFA à Zurich pour interpeller le président Sepp Blatter : " Monsieur Blatter, savez-vous qui, à la FIFA, a accepté de l'argent d'ISL ? Etait-ce JoaoHavelange ? " ISL, c'est la société de marketing qui a acquis l'exclusivité des droits sur le Mondial, au siècle dernier. On a appris ensuite que c'était en ayant soudoyé des dirigeants. ISL a sombré et la corruption a été révélée. Des années plus tard, un tribunal suisse a accusé l'ancien président de la FIFA, Joao Havelange, d'avoir touché un million et demi de dollars. Son gendre, Ricardo Teixeira, s'était également enrichi sans scrupules grâce à ISL. Jennings a déclenché le scandale par son livre Foul !, publié peu avant le Mondial allemand 2006. Cinq ans plus tard, le sénat brésilien l'a invité à témoigner. Havelange et Teixeira ont renoncé à leurs mandats, pour des raisons de santé car ils n'ont jamais rien avoué. L'affaire était donc clôturée pour la FIFA mais pas pour Jennings : il continue à harceler Blatter. Depuis 2003, il est donc interdit de toute conférence de presse de Seppy-weppy. D'après Jennings, le Suisse, alors secrétaire général de la FIFA, était parfaitement au courant de la corruption qui régnait. Jennings ne se gêne pas pour qualifier la FIFA d'organisation criminelle. Le titre de son dernier livre est d'ailleurs éloquent : Omertà. Sepp Blatter's FIFA Organised Crime Family. Jennings entame son récit à Palerme, où Havelange et la mafia sicilienne font des affaires. " Havelange a installé les structures mafieuses à la FIFA et Blatter en a hérité ", selon l'auteur. Le Brésilien Havelange a également corrompu le football de son pays. Son ex-gendre Teixeira était président de la Fédération de football du Brésil et il était à la tête du comité d'organisation du Mondial controversé qui débute cette semaine. Teixeira a renoncé aux deux postes, suite aux - douces - pressions exercées, et José Maria Marin lui a succédé. C'est bonnet blanc et blanc bonnet, selon Jennings : " Marin, c'est la lie ! Un garçon de course des anciens généraux. Un homme pourri, mauvais. " L'omerta du titre de Jennings est en rapport avec les efforts de Blatter pour faire oublier la corruption qui ronge la FIFA. La commission éthique qu'il a mise sur pied est ridicule. " Tous ces journalistes qui louent Blatter pour le nouveau code éthique de la FIFA savent-ils qu'il a fourni en personne le secrétariat de cette commission éthique soi-disant indépendante ? C'est comme si le plus grand criminel de Belgique pouvait enquêter lui-même sur ses actes. C'est Pyongyang ! Blatter contrôle l'enquête qui est menée contre lui. Il renvoie la FIFA au Moyen Age. " Le chef américain de cette commission éthique, l'ancien procureur Michael Garcia, a reconnu sans broncher que son rapport de 4.000 pages sur la corruption par ISL a disparu dans le coffre suisse de Blatter. Jennings ne pense pas que Garcia pourra mener à bien son enquête sur la corruption qui a permis l'attribution au Qatar du Mondial 2022 - un scandale qui a déjà contraint une douzaine de dirigeants de la FIFA à démissionner. L'Américain a annoncé qu'il présenterait ses conclusions après la Coupe du Monde. Il a annoncé la nouvelle en toute hâte, après que le quotidien britannique The Sunday Times eut déclaré, il y a dix jours, posséder des preuves de la corruption. Jennings affirme en avoir aussi mais : " Je n'ai pas voulu m'étendre sur le Qatar ou la Russie dans le livre. Il traite de la FIFA et du Brésil ainsi que du gangstérisme actuel, qui trouve son origine chez Havelange. Je veux réfléchir avant de m'attaquer au Qatar. " Scandale sur scandale. C'est le fil rouge de la gouvernance de Blatter. Ça ne l'empêche pas de trôner depuis seize ans au sommet de la FIFA. Selon Jennings, il y a deux explications. " D'abord, il se moque éperdument de ce qu'on peut penser de lui. Ensuite, tout ce qu'il a à faire pour rester président, c'est contrôler les voix des 209 pays affiliés. Pour ce faire, il distribue allègrement des tickets pour le Mondial. C'est quand même chouette, le comité exécutif, non ? Une moitié est composée de bandits, l'autre fait payer son silence. Votre type de Bruges, Michel D'Hooghe : pourquoi n'a-t-il jamais ouvert la bouche ? Vous ne m'entendrez pas le traiter de bandit car je n'en sais rien mais il se tait et il rentre ses notes de frais. Et il voyage beaucoup. " Il est possible que Michel Platini pose sa candidature contre Blatter. Jennings n'attend pas grand-chose du patron français de l'UEFA. " Quand Platini ôte son costume, on voit un grand footballeur. Mais qu'a-t-il dit quand Jack Warner, Chuck Blazer et les autres bandits ont été limogés ? Rien ? S'il se déclare heureux que la lie ait été éliminée, il perd les voix de la moitié du monde et il peut courir pour être élu président de la FIFA un jour. Platini a été un grand footballeur, il n'est pas un mauvais homme mais il ne lèvera jamais la voix. Ça reviendrait à se suicider, dans le système mis en place par Blatter. L'Europe de l'Ouest est relativement propre. S'il se passe des choses pas très clean en Belgique, il y a assez de journalistes pour les dénoncer. Quand vous passez Prague, vous n'avez plus de presse forte, seulement des agents corrompus, du chantage et du match-fixing. L'UEFA plie sous le poids des matches falsifiés en Europe de l'Est mais voilà, celle-ci compte beaucoup d'électeurs. " Jennings fustige le laxisme de la presse. " Tout ce qui intéresse les journalistes, c'est de publier le bon résultat d'Arsenal-Chelsea. Se soucier de l'argent généré demanderait trop d'efforts. Conséquence, cet homme de 78 ans est à nouveau candidat à sa propre succession au poste de président de la FIFA. Mon ami Thomas Kistner, un journaliste d'investigation allemand qui a publié FIFAMaffia, m'a récemment fait remarquer que ces bandits sont en place depuis 40 ans. Havelange a pris le pouvoir en 1974 et est resté jusqu'en 1998. Il a arrangé sa succession au profit de Blatter, qui a continué sur sa lancée. Rien ne changera de cette façon, évidemment. Seules deux instances peuvent obliger la FIFA à effectuer les indispensables réformes internes : le FBI et les supporters au Brésil. " Jennings nous renvoie à l'enquête qu'a entamée le FBI sur la corruption régnant au sein de la FIFA en 2010. Selon lui, le bureau est sur le point d'effectuer une grosse avancée. Il place aussi ses espoirs dans les supporters brésiliens. D'après lui, l'ire populaire qui s'est déclenchée l'année dernière pendant la Coupe des Confédérations est un signe avant-coureur de ce qui nous attend. " Les Brésiliens sont en colère. J'ai assisté à des réunions des comités de protestation des douze villes-hôtes, qui m'avaient invité à parler de la FIFA. Regardez les manifestations de ces dernières semaines à Rio et à Sao Paulo. Et regardez les comptes rendus étrangers : ils ne valent rien ! Tous ces correspondants étrangers se trouvent à Rio et à Sao Paulo. Ils ne vont pas voir ce qui se passe à Belo Horizonte, à Salvador ou à Fortaleza ni dans les dizaines de petites villes dont les habitants débordent de colère. Heureusement, de nos jours, il est facile de filmer soi-même ces gens et de diffuser les images de leur révolte via YouTube. C'est nécessaire car les journalistes n'ont pas envie d'en parler. Pour eux, le Brésil, c'est le pays des belles filles sur les plages de Copacabana. Ils ne voient pas que des centaines de milliers de Brésiliens sont partis en guerre contre les politiciens parce qu'ils ont volé leur pays. Naturellement, ils portent haut les couleurs de leur pays, parce qu'ils sont des patriotes et qu'ils aiment le football mais ils ne veulent vraiment pas de cette Coupe du Monde. " Jennings le sait. Les protestations n'ont qu'une seule cause : la corruption qui ronge le Brésil. " La dictature militaire a pris fin en 1985. Pendant des années, des gens ont été torturés et assassinés, l'économie était détruite et l'inflation était terrible. La dictature a promis la démocratie à la population. Les gens allaient pouvoir voter pour qui ils voulaient. Qu'ont-ils eu en échange ? Des politiciens corrompus. Comme en Afrique du Sud : la corruption qui régnait du temps de l'apartheid s'est poursuivie sous le nouveau régime. La police n'est pas mieux. Elle balance des grenades sur les gens. Ce sont des bêtes. " Jennings répète une histoire qui lui a été contée. " Un père se rend à l'hôpital local d'une ville brésilienne. Il porte son enfant malade. Le médecin jette un coup d'oeil et dit : -Désolé, je n'ai pas de médicaments, de lit ni d'infirmiers, je ne peux pas vous aider. Le père sort, l'enfant toujours dans ses bras. Au bout de la rue, il voit le stade de football pousser, cette arène qui a coûté trois fois plus cher que prévu à cause de la corruption. Ne nourrit-il aucune colère, croyez-vous ? Ce père rentre chez lui, couche son enfant. Le matin, il est de nouveau dans la rue, cette fois avec une pierre et un cocktail Molotov. Parce qu'il ne peut rien faire d'autre. Il veut un hôpital qui fonctionne convenablement, il veut que son enfant puisse aller à l'université. Il ne veut pas d'une folie telle qu'un stade de football qui épuise les caisses de la sécurité sociale au Brésil. " Romariode Souza Faria a rédigé la préface d'Omerta. L'ancienne star du football s'est engagée dans la politique et a déclenché les protestations contre la Coupe du Monde. " Mon ami Romario est un héros ", affirme Jennings. " Au moins, il parle. Pourquoi ? Parce qu'il est un enfant des favelas et qu'il sait ce que signifient la pauvreté et les violences policières. A côté de ça, vous avez des triples buses comme Ronaldinho et Pelé. Celui-ci a même déclaré qu'on ne jouait pas au football dans les hôpitaux. Bien sûr que non ! Mais si vous vous fracturez la jambe sur un terrain, vous aurez besoin d'un hôpital. Pendant cette Coupe du Monde, vous allez voir deux slogans : - Pas de Coupe du Monde ici et, alors qu'il s'agit de vrais amateurs de football : - Nous voulons des écoles et des hôpitaux aux normes FIFA. Beaucoup d'établissements scolaires ne sont que des taudis, au Brésil. " Le congrès de deux jours de la FIFA, qui donne traditionnellement le coup d'envoi du Mondial, s'achève aujourd'hui à Sao Paulo. Jennings : " J'aurais aimé me trouver à vingt mètres de haut, sur un immeuble, pour voir les combats de rues aux environs du complexe qui abrite le congrès. Et filmer les manifestants jetant des pierres pendant que la police les aspergeait de gaz lacrymogène avant de les charger avec la cavalerie. Les manifestations qui se dérouleront pendant le congrès donneront le ton pour le reste du tournoi. Les dirigeants se confineront dans leurs chambres d'hôtels avec les tickets qu'ils peuvent revendre à leurs amis, en noir. Les manifestants essayeront de perturber les services de sécurité tout en s'abritant des gaz et des balles à blanc. Mais ils ne céderont pas. Parce qu'ils ne peuvent pas rater une occasion pareille : mille personnes dans leur blazer FIFA. " Jennings ne se risque à aucune prévision pour l'après-Mondial. " Il va y avoir des manifestations et des morts, c'est certain. J'ignore quelles conséquences cela aura pour la bande de gangsters de Blatter mais s'il y a des morts, elle sera mise sous pression. Les sponsors n'aiment pas voir de violence ni de morts à la télévision et ils vont donc râler. Ne pensez pas que ce n'est qu'un voeu pieux : deux personnes sont déjà mortes à Belo Horizonte. Mortes et enterrées, grâce à la police. "PAR JAN HAUSPIE - PHOTOS: REUTERS" Seuls le FBI et les supporters au Brésil peuvent obliger la plus haute instance du football mondial à effectuer d'indispensables réformes internes. "