S'il était Américain, on dirait de Vedran Runje qu'il est animé par l'ambition, la soif de changer de vie et la confiance des fourty niners, ces aventuriers qui en 1849 se ruèrent vers la Californie où des chercheurs d'or avaient découvert de précieuses pépites près de San Francisco.
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S'il était Américain, on dirait de Vedran Runje qu'il est animé par l'ambition, la soif de changer de vie et la confiance des fourty niners, ces aventuriers qui en 1849 se ruèrent vers la Californie où des chercheurs d'or avaient découvert de précieuses pépites près de San Francisco. En 1998, le gardien de but du Standard ne savait pas encore que le Pont d'Ougrée deviendrait son Golden Gate Bridge. Il n'avait rien : quasiment pas de bagages, pas de palmarès, pas de vécu. A Sclessin, ce solide gaillard trouva un univers collant bien à son tempérament explosif et droit. Personne ne lui avait jamais fait confiance comme ce fut tout de suite le cas chez les Rouches. N'étant pas un ingrat, il n'oublie jamais que sa carrière et sa vie ont pris une autre dimension grâce à Luciano D'Onofrio qui lui a offert la chance de sa vie. " A l'époque, j'étais un inconnu ", dit-il. " Et on m'avait malgré tout choisi pour assumer la succession d'un monument liégeois : Gilbert Bodart. Le Standard a pris des risques en confiant cette mission à un jeune gardien de but. Je suis heureux et fier d'avoir justifié la confiance placée en moi ". Râleur, intrépide, ambitieux, têtu mais bon vivant, toujours prêt à s'amuser ou à partager une bonne table, le portier des Rouches doit avoir du sang liégeois dans les veines. Il y a peu, Karel Geraerts symbolisa en une phrase toute la différence qui sépare Sclessin et le stade Constant Vanden Stock : " Anderlecht, c'est les Beatles ; le Standard, les Rolling Stones ". Et Vedran Runje n'est-il pas le Mick Jagger de la défense liégeoise ? En avant la musique... Vedran Runje : Quand je rentre en Croatie, j'ai parfois l'impression que plus personne ne m'y connaît. Certains me demandent si je joue encore au football. Là, je n'existe pas. Au début, cette indifférence me touchait. Maintenant, cela ne m'atteint plus. Chacun est libre de penser et de dire ce que bon lui semble. Moi, je suis tranquille avec mes ambitions et je les réalise à la sueur de mon front. Je ne dois rien à personne. Et je peux regarder tout le monde dans les yeux. Si certains ne veulent pas reconnaître mon vécu, que ce soit au Standard ou à Marseille, je ne m'en fais plus. Je ne cherche même plus à comprendre. Je me demande même si ce troisième titre de Gardien de l'Année me vaudra une ligne dans la presse croate. C'est leur problème et, moi, je ne ramperai jamais pour qu'on parle de moi. Le terrain dit tout. En 1998, Tomislav Ivic s'est retrouvé au Standard qui avait été repris par Luciano D'Onofrio. En Croatie, mon avenir était assez incertain. Formé dans un petit club, Junak Sinj, j'étais sans cesse deuxième ou troisième gardien à Hajduk Split. Je devinais parfaitement un manque de confiance à mon égard. Quand je jouais, c'est parce que le titulaire avait peur de monter sur le terrain. J'ai été prêté à Trogir avant de revenir à Split. Quand le Standard s'est intéressé à moi, je n'ai pas hésité. Il y avait trop longtemps que j'attendais qu'une porte s'ouvre enfin. Avec l'offre du Standard, ma carrière a véritablement démarré et toute ma vie a changé. On ne peut pas tout avoir : j'ai réussi à me forger un nom en Belgique mais pas dans mon pays. Sans le Standard, je ne serais peut-être plus rien. Tomislav Ivic a parlé de moi à Luciano qui entamait sa réorganisation du club de fond en comble. Je savais que je jouais gros. Eux aussi. On allait me comparer à Bodart. Si je voulais réussir pour moi, je le désirais encore plus pour mes bienfaiteurs et le Standard. En cas d'échec, la critique ne les aurait pas épargnés. De toute façon, je ne pense pas souvent à moi. Un gardien de but ne peut pas vivre comme Robinson Crusoé, seul sur son île. Même s'il a ses spécificités, c'est un des onze joueurs de son équipe. On joua à 11, pas à 10 plus un gardien de but. Cette implication m'a parfois coûté beaucoup d'énergie mais je suis ainsi fait. Avec l'âge, j'ai évidemment appris à voir les choses avec un peu plus de recul. J'ai eu la chance de travailler avec Jean Nicolay et son fils. Ils ont bien cerné mon potentiel et mon tempérament. Nous avons parfaitement travaillé ensemble. A la fin de la saison 1998-1999, il était évident que le Standard était entré dans une nouvelle phase. J'étais heureux d'avoir participé à ce réveil. De plus, les footballeurs de D1 m'attribuèrent le titre de Gardien de But de l'Année. C'était la cerise sur le gâteau. J'avais donc bien fait de quitter Hajduk Split. Cette récompense a dégagé de nouveaux horizons. Je devais désormais continuer sur ma lancée. En 1999-2000, j'ai été précédé au classement par un très grand gardien de but : Filip De Wilde. J'avais tout mis en £uvre afin de justifier ce premier succès individuel. Cette deuxième place était une confirmation. Cela fait plaisir de noter qu'on estime mon travail et mon caractère. A la fin de la saison 2000-2001, j'ai eu le bonheur de remporter ce trophée pour la deuxième fois. Je ne dis pas que cela m'a permis de signer un contrat à Marseille mais cela a compté. Cela attire le regard et les clubs pistent plus rapidement un gardien titré. A l'OM, j'ai été plus un ambassadeur du football belge, où je me suis révélé, que du football croate. Je suis revenu la saison passée. Pour la deuxième fois, le Standard me faisait confiance. Je devais me redéfinir. Silvio Proto est monté sur la plus haute marche du podium après une grande saison à La Louvière. J'étais content d'être dans la course. Mon troisième titre me comble. J'ai travaillé dur avec Christian Piot la saison passée et Claudy Dardenne depuis le début de ce championnat. Il y a trop de pleurnichards en D1. On ne peut plus les toucher, ils tombent comme des mouches. Sortez les mouchoirs. Je ne supporte pas cette mentalité. Le football est un sport d'hommes. Moi, quand je monte sur un terrain, c'est pour les trois points. Cela ne veut pas dire que je suis prêt à n'importe quoi. Pas du tout mais, par contre, je vais au bout de moi-même. Je n'ai jamais blessé volontairement personne. Je donne tout ce que j'ai dans le corps. C'est plus fair-play que les larmes de crocodiles de quelques femmelettes. Si le public est derrière nous, c'est pour la gagne. Nos supporters ne veulent pas voir une équipe qui joue bien et perd avec le sourire aux lèvres mais un groupe qui avance. Le football professionnel est sans pitié. Il faut gagner. Si je me retournais sans cesse, même en étant brillant, je me retrouverais vite sur le banc. Dès qu'un joueur est sur la touche, on l'oublie. J'ai vécu cela à Marseille. Dans un premier temps, le public n'a pas compris pourquoi Fabien Barthez revenait de Manchester United pour me remplacer. Après, on m'a oublié. La page était tournée. Qui se souciait encore de moi ? Personne. Et ma carrière ? Loin des yeux, loin du c£ur, on zappe. Je veux bien être un exemple pour les jeunes mais j'ai aussi mes impératifs. Si on ne s'impose pas, on n'existe pas. C'est cela aussi le football professionnel. Sur le terrain, il faut gagner pour le club et pour soi. En tant que gardien de but, j'ai reçu pas mal de coups. Je ne suis pas du style à hurler à l'injustice. Je peux même serrer la main de celui qui m'a agressé mais, à la prochaine intervention, je lui rends la monnaie de sa pièce. Si cela ne lui plaît pas, c'est son problème, pas le mien. Je ne suis pas là pour faire plaisir aux autres. Or, j'ai l'impression qu'on aimerait voir un Standard en smoking offrant du caviar à ses adversaires. On nous matraque sans cesse. Et on ne devrait se laisser faire ? A l'extérieur, le Standard est attendu le couteau entre les dents. Milan Rapaic est souvent agressé et ne peut parfois plus mettre ses chaussures de football durant une semaine : qui en parle ? Personne. Costa a été pesé et jugé avant d'avoir touché son premier ballon. Non, non, je ne suis pas négatif. Dès qu'on secoue quelqu'un dans le feu de l'action, le Standard est désigné du doigt. Jorge Costa est le meilleur arrière central que j'ai connu. C'est un champion, un véritable compétiteur. Il est très fort et doté d'une intelligence inimaginable. Tout ce qu'il entreprend sur un terrain est logique. Jorge Costa ne se lance jamais dans n'importe quoi. Et quand il n'y a pas de solution, c'est... dehors sans hésiter afin de permettre à l'équipe de se replacer. Il n'est jamais content de lui. Je ne suis plus un gamin mais j'apprends encore beaucoup avec lui. Sa mentalité est exemplaire. Je n'ai jamais vu un joueur aussi bien placé. Il prévoit tout, lit le jeu avec trois phases d'avance. On l'avait dit un peu lent. Quelle blague : à Anderlecht, il a été rechercher Christian Wilhelmsson en profondeur sans que son moteur ne monte dans le rouge. Pas mal pour un... vieux. Ses deux interventions sur Wilhelmsson et Vandenbergh ont été grossies. Au lieu de se plaindre, il faut réagir comme des hommes. En Coupe d'Europe, on ne pleure pas ainsi. Quand on affirme que Jorge Costa n'est qu'un joueur brutal et que le groupe est rude, c'est injustement réducteur. Le Standard a d'abord une équipe technique. Mais cela ne veut pas dire que les autres peuvent nous tondre la laine sur le dos. Non. Je ne suis pas d'accord. Il y a un facteur qu'on oublie : le Standard n'a pas droit au même arbitrage que les autres équipes. Je ne sais pas à quoi cette injustice est due mais c'est un fait. Cela se remarque à des détails. Or, tout se joue souvent sur des broutilles : un coup franc qu'on nous refuse mais qui est accordé pour la même faute à l'adversaire. Je ne dis pas qu'on nous cherche ou qu'on nous sabote mais cela y ressemble. C'est toujours le Standard qui doit payer la note. C'est médiatique, cela se voit, cela assure une célébrité à ceux qui s'en prennent au Standard. 23 ans de traversée du désert : il y a quelque chose, ce n'est pas normal. Tous les joueurs étrangers qui sont passés par le Standard expliquent qu'il y a deux poids et deux mesures. L'arbitrage n'est pas le même pour nous. Non, je ne vois pas tout en noir. De grands joueurs et de grands entraîneurs ont échoué ici : je m'interroge, c'est tout. Sergio Conceiçao a beaucoup apporté à l'équipe. Il l'a prise par la main durant tout le premier tour. Qui méritait le Soulier d'Or autant que lui ? Sergio incarnait un état d'esprit. Il a eu son geste malheureux. Dommage et la fin de championnat aurait été différente avec lui. Mais tout expliquer par cela, c'est limite. Le Standard a gagné des matches sans Sergio. Et nous avons été champions d'automne avant qu'Igor de Camargo ne débarque chez nous. En début de saison, l'ambition était une qualification pour la Ligue des Champions. Même si la possibilité d'y ajouter un titre a été palpable, il ne faut pas oublier que la mission de base de Dominique D'Onofrio et de tout le staff technique était de retrouver le plus haut niveau européen : nous y sommes. Durant des mois, le Standard a exposé le meilleur jeu de D1. C'était plus intéressant que ce qui se voyait à Anderlecht et à Bruges. Le Standard a perdu trop de matches à domicile contre des petites équipes. Or, cela nous aurait permis d'avoir une belle réserve de points pour la fin de saison en vue de la fin du championnat. Dans les moments difficiles, nous avons trop survolé l'entrejeu. J'ai moi aussi balancé sans cesse en profondeur. Il n'y avait pas d'autres solutions. Maintenant quand je vois ce qui se met en place à tous les niveaux, je me dis que ce club est dans le bon. L'attaque a eu des problèmes en fin de saison : nous marquions difficilement et la défense a fini par craquer. Mais on la compare quand même aux plus grandes défenses de l'histoire du Standard : c'est un sacré compliment. Elle a varié sans cesse au cours de la saison avec le départ d'Ivica Dragutinovic, l'affirmation de Mathieu Beda, l'arrivée de Jorge Costa. Tout est toujours resté bien en place avec le métier d'Eric Deflandre, la vista de Jorge Costa, la rage de vaincre de Philippe Léonard, la force d'Oguchi Onyewu, la jeunesse de Mohammed Sarr, etc. C'est la meilleure défense de ma carrière. C'est quand même pas mal. Ce club vit. Je préfère Satisfaction à Yesterday, les Rolling Stones aux Beatles. Les Stones et Mick Jagger jouent encore... PIERRE BILIC