À 91 ans, Roger Moens marche encore cinq kilomètres par jour. Il continue à suivre attentivement l'athlétisme. Il s'appuie sur les chiffres. "Tout le monde peut avoir un avis, mais il doit être argumenté. Je suis indépendant, je peux donc tout dire, contrairement à Cédric Van Branteghem. Il est donc un peu désavantagé."
...

À 91 ans, Roger Moens marche encore cinq kilomètres par jour. Il continue à suivre attentivement l'athlétisme. Il s'appuie sur les chiffres. "Tout le monde peut avoir un avis, mais il doit être argumenté. Je suis indépendant, je peux donc tout dire, contrairement à Cédric Van Branteghem. Il est donc un peu désavantagé." Van Branteghem n'hésitera pourtant pas à donner un avis franc ni à contrarier Moens, durant une discussion passionnée, mais empreinte de respect. "On a fait connaissance à l'EURO de Gand, en 2000", raconte Van Branteghem. "Il m'a conseillé les meilleurs couloirs et je l'ai écouté, car il a beaucoup d'expérience sur 400 et 800 mètres. Roger m'a ensuite envoyé d'épais dossiers sur le 400 mètres. Il a tout analysé: la taille et les chronos de mes adversaires, les couloirs qui leur réussissaient..." Quel regard portez-vous sur ces Jeux qui se déroulent en pleine pandémie? CÉDRIC VAN BRANTEGHEM: On sait tous qu'ils ne se déroulent qu'à cause des enjeux financiers, mais je suis content pour les athlètes. La plupart n'ont qu'une chance de participer aux Jeux et ils veulent la saisir, malgré la rigueur des mesures sanitaires. On est olympique pour la vie, c'est un peu comme le titre de docteur ou de professeur. ROGER MOENS: Il faut relativiser l'impact des spectateurs. Le stade était comble quand j'ai couru la finale à Rome, mais je n'ai rien entendu, tant j'étais concentré. VAN BRANTEGHEM: Quand j'ai établi le record de Belgique du 400 mètres au Mémorial, le public m'a poussé. Certains Japonais se seraient sans doute sublimés devant 60.000 compatriotes enthousiastes. L'absence de bruit se remarque quand même. Mais certains athlètes subiront moins de pression. Qu'importe, je suis convaincu qu'on va assister à de grandes performances: les athlètes ont eu peu de meetings, ils sont reposés et se sont entraînés plus spécifiquement. Grâce aux nouvelles chaussures en carbone? MOENS: Certainement, même s'il est difficile d'en chiffrer l'avantage. Les femmes en retirent moins de profit que les hommes. Mais cette année, 37 Japonais ont déjà couru le marathon en moins de 2h10. Dix hommes sont descendus sous les 3: 40 sur 1.500 mètres en Belgique et cent, dans le monde entier, sous 1: 46 sur 800 mètres. Sur piste, c'est sur ces distances que l'avantage est le plus important. Il est moins flagrant en sprint et sur les plus longues distances. VAN BRANTEGHEM: Certains ont gagné un dixième en 100 mètres. Ça fera plusieurs dixièmes sur les longues distances. C'est logique: en sprint, le contact des chaussures avec le sol est réduit par la vitesse. On retire plus de bénéfice de l'élasticité des semelles en carbone à partir du 400 mètres. Pourquoi ai-je été victime d'une fracture de stress dans les trente derniers mètres d'un 400? Parce que, fatigué, je posais mes pieds à plat au lieu de courir sur la pointe des pieds. Sur 800 et 1.500, des distances pour lesquelles beaucoup optent pour des spikes, l'avantage est encore plus grand, mais à partir de 5.000 mètres, les athlètes déroulent plus le pied et sont moins avantagés. Les femmes profitent moins de ces semelles parce qu'elles sont plus légères et moins rapides, c'est logique. Usain Bolt trouve ces chaussures ridicules et estime qu'elles offrent un avantage injuste à ceux qui les portent. VAN BRANTEGHEM: Foutaises. Alors, les anciens sprinteurs peuvent dire qu'il était injuste de que Bolt ait une piste en tartan et des starting-blocks ainsi que des chaussures adaptées à ses pieds. Dommage que de tels champions s'accrochent ainsi à leurs records. MOENS: Il faut appréhender les époques séparément. Je ne me compare pas aux meilleurs spécialistes actuels du 800 mètres. J'étais le meilleur de mon temps, mes successeurs courent plus vite grâce à de meilleures infrastructures, aux stages... C'est ainsi. La natation a interdit les fameux maillots qui ont permis d'améliorer beaucoup de records du monde au Mondial 2009. VAN BRANTEGHEM: Oui, mais ça n'avait plus rien à voir avec la natation. Ici, on ne parle que de semelles, dont l'épaisseur est réglementée et même contrôlée après un record. C'est arrivé au dernier Mémorial quand Sifan Hassan et Mo Farah ont amélioré le record de l'heure. Quel sera l'impact de la chaleur et de l'humidité? MOENS: La récupération sera encore plus cruciale. Ce n'est pas le plus rapide, mais celui qui digère le mieux la succession des séries qui s'impose. VAN BRANTEGHEM: Oui, mais il faisait très chaud au Mondial de Doha en 2019, et il y a eu de formidables chronos. Le stade était équipé d'air conditionné, je l'accorde. Mais les athlètes sont bien préparés à de telles conditions et savent comment s'hydrater. MOENS: Le climat avantage les sprinteurs car leurs muscles resteront chauds et la chaleur diminue la résistance de l'air, même si l'effet est minime sur de courtes distances. Quels records du monde sont-ils susceptibles d'être battus? MOENS: À la perche, la question n'est pas de savoir si Armand Duplantis va gagner, mais s'il va améliorer son record du monde de 6m15. VAN BRANTEGHEM: Exact. C'est une bête de compétition et il est très fort mentalement. Il se sublime dans les grands événements. Je pense que le record du monde du 400 mètres haires peut être amélioré, chez les femmes comme chez les hommes. Karsten Warholm et Sydney McLaughlin l'ont déjà amélioré cette année et ils iront encore plus vite, s'ils sont menacés par Rai Benjamin et Dalilah Muhammad ou Femke Bol. N'oubliez pas que Warholm a battu le record dès sa première course de la saison, à Oslo, alors qu'il n'avait pas encore de rythme. MOENS: Benjamin a couru en treize centièmes de plus aux trials américains. La partie n'est pas gagnée, d'autant que Warholm ne pourra pas choisir son couloir préféré en finale. Je ne vois pas d'autres possibilités, à part peut-être au poids, avec Ryan Crouser, qui a lancé à 23m37 aux trials américains. Il est presque sûr de gagner, comme Daniel Stahl au disque et Johannes Vetter au javelot. VAN BRANTEGHEM: On va quand même assister à de fameux duels. Sur 1.500 mètres, Sifan Hassan contre Faith Kipyegon et, si elle réalise ce triplé inédit, contre les Éthiopiennes Gudaf Tsegay et Letesenbet Gidey sur 5.000 et 10.000. Il est difficile de faire un pronostic, même en 400. Je suis curieux de savoir ce que le tenant du record mondial, Wayde van Niekerk, va réussir, après toutes ses blessures. Qui va succéder à Usain Bolt sur 100 mètres? MOENS: Les Américains Ronnie Baker, Fred Kerley et Trayvon Bromell ou le Sud-africain Akani Simbine. VAN BRANTEGHEM: Je mise sur Bromell. Ce serait un beau come-back, puisqu'il s'est déchiré le tendon d'Achille à Rio. Mais aucun d'eux n'a le charisme de Bolt. Noah Lyles l'a, mais il n'est qualifié que pour le double hectomètre, alors que c'est le doublé 100-200, ou 200-400 comme Michael Johnson, qui confère de l'aura à un athlète, puisqu'il entre souvent en action, avec les relais en plus. C'est plus difficile pour les longues distances et pour Armand Duplantis. Nous en arrivons à la star belge, Nafi Thiam. Peut-elle louper l'or? MOENS: Sa seule véritable rivale, la Britannique Katarina Johnson-Thompson, s'est déchiré le tendon d'Achille en décembre 2020 et n'a pas encore retrouvé son niveau. Thiam a 95% de chances de gagner. Ce qui l'en empêcherait? Une chute sur les haies, un saut nul à la longueur ou une blessure. VAN BRANTEGHEM: Son principal ennemi, c'est son coude. Ce n'est pas un hasard si elle n'a pas encore lancé le javelot en compétition cette saison. Elle n'a sans doute entraîné que sa technique, mais à Tokyo, elle devra lancer le plus loin possible. Si elle se reblesse, ce n'est pas grave puisque c'est l'avant-dernière épreuve. Elle peut courir le 800 mètres avec un tape et un antidouleur. Comme à Rio. Franchir pour la deuxième fois la barre des 7.000 points peut-il constituer un défi? VAN BRANTEGHEM: Plus tard sans doute, mais elle devrait y aller à fond dans chaque épreuve, ce qui est trop risqué aux Jeux, surtout en longueur: si ses trois sauts sont nuls, elle ne prend pas de point. Elle possède une telle avance qu'elle ne doit pas prendre de risque. MOENS: Je me demande si elle est vraiment aussi forte qu'elle le dit. Je ne le pense pas, sur base de ses derniers résultats. Elle n'a approché aucun record personnel, elle a même été loin de son niveau en hauteur, avec un saut à 1m89. N'oubliez pas que son record personnel en heptathlon, 7.013 points, date déjà de mai 2017. VAN BRANTEGHEM: Je suis confiant. Elle sera en forme. Son coach, Roger Lespagnard, m'a raconté qu'elle avait beaucoup travaillé sa course: le 100 mètres haies, le 200 et le 800 mètres, qui étaient ses points faibles. Si elle gagne du temps en course, ça peut compenser quelques centimètres en moins en saut ou dans les lancers. MOENS: Mais si elle reconduit son titre olympique, comment se motivera-t-elle pour la suite? Comment est-il possible de faire mieux? VAN BRANTEGHEM: Nafi aime trop l'athlétisme pour arrêter. N'oubliez pas que les Jeux de Paris se déroulent dans trois ans. Dans son jardin, quasiment. Peut-être se tournera-elle vers la hauteur ou la longueur, des disciplines où elle peut également décrocher une médaille. MOENS:Oui, car le niveau féminin reste bas. Simplement parce qu'il y a proportionnellement moins de femmes qui pratiquent un sport de haut niveau. Il est donc plus facile de gagner une médaille, surtout en heptathlon. Les participantes sont les généralistes de l'athlétisme: bonnes en tout sans briller dans une épreuve en particulier. Ceci dit avec tout mon respect pour Nafi. VAN BRANTEGHEM: Ce n'est pas tout-à-fait exact, Roger. Les meilleurs décathloniens ne peuvent pas gagner de médaille dans une épreuve en particulier, mais Nafi bien, comme, dans le passé, Karolina Klüft et Jackie Joyner-Kersee. Quels autres Belges peuvent-ils briguer une médaille ou se qualifier pour une finale? VAN BRANTEGHEM: Je suis curieux de voir ce que Bashir Abdi fera en marathon. Ce sera spécial par cette chaleur. S'il est dans un bon jour, qu'un Kényan ou un Éthiopien perd des plumes... Le podium semble inaccessible, mais le top cinq est envisageable. MOENS: Isaac Kimeli peut courir le 5.000 ou le 10.000 parmi les huit premiers. Son premier 10.000, à Stockholm en mai, a été prometteur. VAN BRANTEGHEM: Thomas van der Plaetsen peut aussi viser le top cinq en décathlon. Il a trente ans, de l'expérience, de la maturité et de la confiance, puisqu'il vient de battre son record personnel à Götzis. Deux femmes peuvent atteindre la finale: Elise Vanderelst en 1.500 mètres. Spécialiste du cross, elle peut aller loin dans des courses tactiques. Et Cynthia Bolingo sur le tour de piste. MOENS: J'ai vérifié: cette année, huit Américaines et quatre Jamaïcaines ont couru plus vite que Bolingo lors de son record de Belgique ( 50.29, ndlr). Chaque pays ne peut déléguer que trois athlètes. Donc, elle a des chances de courir la finale. VAN BRANTEGHEM: Mais la demi-finale sera sa quatrième course en six jours, puisque Cynthia participe aux séries et, je l'espère, à la finale du relais mixte. Pourvu que son corps résiste, car si elle a beaucoup progressé cette saison, c'est parce qu'elle a enfin été épargnée par les blessures pendant un an. La Belgique peut-elle viser une médaille dans le relais mixte? VAN BRANTEGHEM: Le gros avantage, c'est que ce 4x400 mètres se déroule en début de tournoi. Jacques Borlée va donc pouvoir aligner son meilleur quatuor, encore frais. L'or et l'argent son inaccessibles, mais nous avons une chance pour le bronze, à égalité avec les Pays-Bas, la Pologne, l'Italie... Certains pays n'aligneront pas leurs meilleurs éléments dans ce relais si ça risque de compromettre une médaille d'or individuelle. Nous ne devons pas tenir compte de cet élément et pouvons donc y aller à fond. C'est notre principale chance de médaille, elle est plus importante qu'en 4 x 400 hommes ou femmes. MOENS: La deuxième femme est notre point faible. Celles des USA, de la Jamaïque et de la Pologne sont beaucoup plus rapides. D'où cette question: qui Jacques Borlée va-t-il aligner? S'il s'appuie sur les chiffres, il doit sélectionner Jonathan Sacoor et Alexander Doom, plus Bolingo et Naomi Van den Broeck, les deux premiers des championnats de Belgique et les deux plus rapides de la saison. Sinon, il commettra une gaffe monumentale. VAN BRANTEGHEM: Je ne suis pas d'accord. Je préfère Kevin Borlée à Doom et Camille Laus à Van den Broeck. Camille et Kevin ont beaucoup plus d'expérience et se subliment toujours dans les relais. En mars, à l'EURO indoor, Kevin a été le plus rapide. C'est un killer. Il faut l'aligner. Ça ne fait pas le moindre doute. MOENS: Oui, Cédric, mais c'est le passé. Il faut prendre les meilleurs de l'année. Et Doom a été plus rapide que Kevin ( 45: 34 contre 45: 56, ndlr). Pourquoi aligner Kevin? Parce qu'il est le fils de? VAN BRANTEGHEM: Mars n'est pas si éloigné! Et Kevin progresse ces dernières semaines. Il sera en forme. Jonathan Sacoor, le Belge le plus rapide, a beaucoup progressé depuis qu'il est revenu des USA. Il a récemment couru en 45: 17 à l'EURO juniors, pulvérisant son record personnel, alors qu'il revient de loin. MOENS: Encore une gaffe de Jacques Borlée: envoyer Jonathan aux USA à 18 ans alors que ses fils en étaient revenus avec une fracture de stress, ou plutôt de fatigue. Jonathan n'a pas non plus la base nécessaire pour participer à toutes ces courses de collège. VAN BRANTEGHEM: D'accord, il s'est mal entraîné et a trop couru, mais ce sera peut-être positif à l'avenir. Si Jonathan était resté en Belgique, il aurait continué à s'entraîner avec les frères Borlée, peut-être trop dur. Jacques l'a sorti du congélateur sans dégâts permanents, après trois ans. Mieux, même: il a mûri et est plus costaud. Il n'aurait pas tant progressé s'il n'avait pas pareil potentiel. Il va certainement descendre sous les 45 secondes à Tokyo, mais sa base n'est pas large et il peut ensuite avoir un passage à vide. Pour courir aux alentours de 44.50 et de l'élite européenne, il a besoin de s'entraîner avec Jacques tout un hiver et d'affûter sa vitesse pure. MOENS: Je crains qu'il ne soit devenu bon trop tôt. 30% seulement des anciens champions du monde juniors sur 400 mètres ont connu une belle carrière ensuite et fort peu de Blancs. Personne ne court en 45: 03 à 18 ans sans craquer ensuite. Mais je ne demande qu'une chose ; que Jonathan me prouve que j'ai tort. D'ailleurs, je n'ai pas toujours raison et je serai le premier à le reconnaître si c'est le cas ici. ( Il rit)