Tranche de vie et belle image dans le grand bureau de Roberto Martinez au centre national à Tubize. On n'est pas encore en période de prohibited kiss, Jean-Michel Saive et l'entraîneur des Diables se font une bonne accolade. On dirait deux vieux potes heureux de se revoir enfin. Pour ce numéro du quarantième anniversaire de SFM, on voulait réunir deux légendes, une du foot, une d'un autre sport.

On a demandé à Jean-Mi s'il avait une idée, un plan. Il a réglé lui-même un rendez-vous avec l'Espagnol. Joli. Ils se sont déjà rencontrés l'une ou l'autre fois, par exemple quand Roberto Martinez avait invité des champions d'autres disciplines à partager leurs expériences, dans une ambiance informelle, avec ses Diables. En route pour une heure et demie de conversation ouverte entre deux (presque) champions du monde.

ROBERTO MARTINEZ : J'ai toujours été intrigué par les sports collectifs mais aussi par les sports individuels. Dans une discipline individuelle, tu as ton talent, ton niveau, mais ce qui fait la différence pour aller chercher une grande victoire, les 5 % en plus, ils sont dans la tête. Croire en toi, contrôler tes émotions, c'est ça qui te permet d'y arriver. C'est pour ça que j'avais invité des athlètes, je voulais qu'ils expliquent leur parcours et leur solidité mentale à mes joueurs. J'ai fait venir Jean-Michel, Nafi Thiam, les Borlée, des athlètes paralympiques. Ils avaient tous leur histoire à raconter. La façon dont Jean-Michel s'est fait tout seul pour devenir numéro 1 mondial, son trajet personnel, c'est super intéressant et ça peut aussi inspirer des footballeurs.

Je jouais déjà une bataille psychologique avec mon adversaire à l'échauffement mais il ne le savait pas. " Jean-Michel Saive

Et puis on dit que le foot est le plus individuel des sports collectifs ! Chaque footballeur joue un peu pour lui, pour sa carrière, pour sa gloire, quand même ?

MARTINEZ : Je ne vois pas les choses comme ça. Je vois plutôt qu'un footballeur n'est jamais tout seul. Il travaille dans sa structure. Aujourd'hui, tous les joueurs de haut niveau ont leur équipe. Un préparateur physique, un nutritionniste, quelqu'un pour gérer leurs réseaux sociaux, etc.

JEAN-MICHEL SAIVE : Je pense que dans les sports individuels, j'ai été un des premiers en Belgique à construire une équipe. Je me rendais compte que je dépensais énormément d'énergie derrière la table et la fédération ne pouvait pas m'aider parce que le monde du tennis de table n'est pas riche comme le milieu du football. Dans mon club, par exemple, ça pouvait être le président qui jouait au kiné. J'étais tout seul. Quand je suis devenu le premier joueur non chinois à gagner l'Open de Chine, il n'y avait personne avec moi sur place. J'ai compris que si je voulais continuer à progresser, je devais me faire aider. J'ai trouvé un bon médecin. Mon coach chinois était assez malin pour le laisser faire, il se focalisait sur les aspects techniques et le docteur faisait le reste. C'est lui qui me disait combien d'entraînements je devais faire, combien d'intervalles, combien de temps en préparation physique. J'ai poussé les barrières, changé les mentalités. Vers 30 ans, j'avais vraiment besoin de quelqu'un pour m'accompagner. Tout seul, tu ne peux pas être au top tout le temps. Il me fallait quelqu'un pour me pousser, pour m'aider à conserver ma motivation, pour me dire certains jours : Allez, va t'entraîner. Entre-temps, même dans le tennis de table, c'est courant qu'un joueur ait une équipe complète derrière lui.

" Prendre un préparateur mental, ça me faisait peur "

MARTINEZ : Sur un tournoi, j'ai un groupe de 23 joueurs... et un staff de 31 personnes, 32 si je me compte. C'est nécessaire si on veut avoir une bonne approche individuelle des joueurs. Tu ne traites pas de la même façon celui qui a joué une mi-temps sur les quatre premiers matches et celui qui a tout le temps été sur le terrain. La récupération, la prévention des blessures, tout ça doit être très individualisé.

SAIVE : Et si tu ne pouvais garder qu'une personne de ton staff, tu garderais qui ?

MARTINEZ : Tout dépendrait du momentum, du stade du tournoi où on se trouve. Il y a trois aspects cruciaux dans le travail : le boulot technique et tactique, le physique, et le psychologique. En début de tournoi, tout est très technique et tactique. Puis le physique devient un élément hyper important. Et puis sur la fin, c'est le psychologique. Parce qu'à ce moment-là, tout se joue dans les têtes. Qu'est-ce qui a fait la différence entre la troisième et la quatrième place à la Coupe du Monde ? Le mental. Après une défaite en demi-finale, tu dois encore trouver la motivation et le plaisir pour jouer le match pour la médaille de bronze. Là, c'est crucial d'avoir quelqu'un qui remotive les joueurs.

SAIVE : On m'a souvent demandé pourquoi je ne prenais pas un préparateur mental. Mon père a été le premier à me poser la question. Je lui répondais : Arrête de me perturber avec des trucs pareils. Quelque part, ça me faisait peur. Je refusais parce que je pensais que j'étais très fort dans la tête. Puis, en prenant de l'âge, j'ai commencé à m'ouvrir. Et je me suis mis à faire certains exercices. Pendant l'échauffement avant un match, quand on faisait tous les deux une série de coups droits, puis des revers, je comptais combien j'arrivais en faire sans mettre la balle dehors ou dans le filet. Je voulais en faire de plus en plus, ça m'aidait. Je jouais déjà une bataille psychologique avec mon adversaire mais il ne le savait pas. Ça me mettait en confiance quand j'atteignais mes objectifs pendant l'échauffement.

" Jouer moins beau, ce n'est jamais une garantie de résultats "

Ton frère n'aurait pas fait une plus belle carrière s'il avait été aussi fort que toi dans la tête ?

SAIVE : Ne lui dis pas ça. (Il rigole). Mais quelque part, oui, c'est vrai. Les gens n'arrêtaient pas de faire des comparaisons, ça a duré pendant toute notre carrière et ce n'était pas nécessairement facile à vivre pour Philippe. Il a été 26e mondial, moi j'étais numéro 1 mais on disait qu'il était plus doué que moi. Il y avait parfois de la pression à la maison. Il me disait : Je fais des bons résultats mais on me compare toujours à toi. Il avait une belle technique, un beau style. Mais j'étais plus travailleur. Chez nous, il y avait un artiste et un bosseur. Quand on me questionnait sur mon talent, je répondais : C'est quoi le talent ? Avoir une belle technique ou aller au-delà de la limite ? Philippe, quand il venait de faire un beau point, il était content, il rigolait. Moi, faire un beau point ou le marquer grâce à un retour dans le filet de mon adversaire, ça n'avait aucune importance. Un point, c'est un point. Je ne faisais du show que dans des moments bien précis. En fin de carrière, quand j'étais mené deux sets à zéro, je savais que le match était fini, alors parfois je privilégiais le spectacle. Ou alors dans mes meilleures années en championnat de Belgique. La Villette en ping, c'était un peu le Barça ou le Real. On a gagné sept Ligues des Champions, on a joué 13 finales. Mais on était obligés de disputer le championnat de Belgique. C'était un peu comme si le meilleur club belge de foot affrontait une D3 entre deux matches de Ligue des Champions. À certains moments, on avait tellement d'avance qu'on faisait plaisir au public. C'est la même chose si une équipe de foot mène 5-0, ses joueurs vont peut-être commencer à essayer des petits ponts.

Si les Diables devaient rejouer la demi-finale contre la France, tu ne leur demanderais pas d'être moins beaux ?

MARTINEZ : Non ! Non ! On doit jouer en fonction de nos qualités. Ça veut dire qu'on doit avoir le ballon, pratiquer un football technique, prendre des risques. Si on décide de ne plus prendre de risques, d'être négatifs, défensifs, si je laisse certains de mes meilleurs joueurs sur le banc, ça ne nous ressemblera plus. Ce serait une énorme erreur. Et puis, jouer moins beau, ce n'est de toute façon jamais une garantie de résultats. Je ne pouvais pas non plus renier subitement notre style pour une demi-finale de Coupe du Monde. Ce match, il était condamné à être fini après le premier but. Et le premier but, ce sont les Français qui l'ont mis.

Jean-Mi et Roberto: de l'estime, de la bonne humeur et... de la proximité physique quand c'était encore autorisé !, Koen Bauters
Jean-Mi et Roberto: de l'estime, de la bonne humeur et... de la proximité physique quand c'était encore autorisé ! © Koen Bauters

" Entraîneur et coach, ça n'a rien à voir "

Tous les deux, vous avez failli être champions du monde. Mais des Français sont passés par là au moment clé : Jean-Philippe Gatien, les Bleus. Quand on est passé aussi près, on conserve un manque ?

SAIVE : Je vois les choses autrement. J'ai perdu une finale de Championnat du Monde mais c'était un résultat fantastique. Tout mon parcours dans ce tournoi a été fantastique. En quart de finale, j'élimine le premier joueur chinois. En demi, j'ai Jan-Ove Waldner en face de moi. C'est le génie, c'est Mozart. C'est le Roger Federer du tennis de table, en plus ça se joue chez lui, en Suède. Il est ultra favori, il a déjà été champion du monde, champion olympique, il est numéro 1 mondial. Dans le premier set, je le tue. Dans le deuxième, il mène de loin, je reviens, bam bam bam, je n'ai rien à perdre et je gagne. Il panique. Dans le troisième, je continue, bam bam bam. Gatien a eu un parcours beaucoup plus compliqué. C'est du 50-50, et avec lui, c'est chaque fois un combat mental. Il gagne le premier set, moi le deuxième, lui le troisième, moi le quatrième. Donc, je suis toujours en poursuite. Et je perds la finale de justesse. En 2012, la télé flamande a fait une longue reconstruction du match. J'ai témoigné, Gatien aussi. C'était la première fois que j'acceptais de revoir les images. Les trois derniers points, je les avais revus plusieurs fois. Mais l'ensemble du match, non. Trop d'émotion.

Dans une discipline individuelle, tu as ton talent, ton niveau, mais ce qui fait la différence pour aller chercher une grande victoire, les 5 % en plus, ils sont dans la tête. " Roberto Martinez

Directement, j'ai refusé de rester sur cette défaite. Des gens me disaient que j'étais passé à côté de ma chance, que c'était fini, que je n'aurais plus jamais une occasion pareille. C'est exactement ce qu'on a dit à propos des Diables après la Coupe du Monde. Je n'ai rien lâché. J'avais perdu la finale du Championnat d'Europe en 92, la finale du Championnat du Monde en 93. En 94, il y avait le Top 12, le plus grand tournoi en Europe, c'était un petit Championnat du Monde parce qu'on était devant les Chinois au ranking mondial. Je vais en finale. Je suis numéro 2 mondial, Waldner est numéro 1. Si je gagne, je prends sa place. Là, je me dis que c'est impossible de perdre une troisième grande finale de suite. Ce match, c'est Nadal - Federer... Waldner, c'est Federer, toujours zen. Moi, je suis Nadal, explosif. Si tu regardes la vidéo, tu peux lire sur mon visage que je me dis que je ne vais jamais perdre ! Je gagne et je passe numéro 1 pour 15 mois d'affilée. De mes deux défaites dans les finales, j'ai tiré tout ce qu'il y avait de positif à tirer au lieu de baisser les bras et de me dire que je n'y arriverais jamais.

Tu n'as jamais envisagé de devenir coach ?

SAIVE : Non. J'ai passé tellement de temps dans les salles, dans les avions et dans les hôtels pendant ma carrière que j'avais envie de m'occuper autrement. Quand tu es joueur, tu peux quitter la salle dès que l'entraînement est fini. Si tu es entraîneur, tu y restes encore bien plus longtemps, tu as huit ou dix joueurs, tu dois discuter avec ton staff, faire d'autres trucs. C'est lourd. J'ai préféré me reconvertir autrement, en défendant les droits des joueurs. Quand j'étais actif, il y avait souvent des décisions qui étaient prises sans tenir compte de nos avis. J'essaie que ça change.

Et puis, quand tu parles de coach, il faut bien faire la différence entre un entraîneur et un coach. Ce sont deux jobs différents. L'entraîneur donne les entraînements techniques et tactiques pendant la semaine. Mais pendant le match, c'est un coach qu'il te faut, pas un entraîneur. Et ça ne doit pas nécessairement être la même personne parce qu'il y a des gars qui sont bons dans un des deux métiers, et pas dans les deux. J'ai eu un entraîneur que j'adorais, mais quand il me donnait mon dossard et les épingles au moment où je devais partir à la table, il tremblait comme une feuille. Comment tu veux qu'un gars pareil soit bon comme coach dans le feu de l'action, comment tu veux qu'il prenne les bonnes décisions, qu'il m'aide ? Un bon coach, il fait les bonnes corrections, il te motive. On en voit qui se contentent de gueuler, ce n'est peut-être pas la bonne attitude. En foot aussi, l'entraînement et le coaching, ce sont deux activités bien distinctes.

" Un entraîneur n'a jamais les mêmes frissons que le gars qui marque un but "

MARTINEZ : Tout à fait. Du lundi au vendredi, tu gères des hommes. Le week-end, tu gères des footballeurs. L'idéal, c'est que la même personne puisse faire les deux choses mais ce n'est pas toujours possible. Tu ne peux pas être bon en tout, tu dois faire ce que tu fais le mieux. Quand j'étais manager d'Everton, je faisais tout : entraîneur et coach. C'était mon choix. J'étais jeune et j'adorais ça. Mais dans certains clubs anglais, l'organisation était complètement différente.

SAIVE : Tu donnes tous les entraînements aux Diables ?

MARTINEZ : Pas tous, non. Mais j'essaie d'être le plus possible sur le terrain. Parce qu'avec une sélection, tu n'as que trois ou quatre jours pour préparer un match. C'est différent dans un club, où tu as beaucoup plus de temps, et alors tu peux t'absenter et déléguer plus facilement. Mais je m'occupe toujours de la préparation tactique.

Devenir entraîneur, pour toi, c'était simplement logique ?

MARTINEZ : Oui, vraiment, c'était écrit. Mon père me l'avait dit bien longtemps avant la fin de ma carrière de joueur : Tu seras entraîneur. Dans ma tête, c'était déjà clair quand j'avais six ou sept ans : j'allais devenir footballeur professionnel, puis entraîneur professionnel. J'étais programmé. Aujourd'hui, il me manque simplement une chose par rapport à ma carrière de joueur : comme entraîneur, tu n'as plus jamais le même feeling, les mêmes frissons que le gars qui marque un but. Le top, c'est de marquer. Juste derrière, point de vue émotions, c'est de voir ton équipe marquer.

Être l'entraîneur de l'équipe qui élimine le Brésil à la Coupe du Monde, ça doit quand même être très proche de la joie du buteur, comme émotion ?

MARTINEZ : Ah ça oui ! Surtout quand tu le fais comme ça. Et dans des circonstances pareilles. Tu entres dans le stade, tout est jaune, tu comprends vite que tout le public va supporter l'adversaire. Et toi, c'est quoi ton meilleur souvenir de joueur ?

SAIVE : Le moment le plus fort, ça a été ma victoire au Top 12, quand je suis devenu numéro 1 mondial. C'est la seule fois où je me suis senti très mal dans le vestiaire. J'ai été pris par l'émotion, j'arrivais à peine à respirer. Je ne pouvais plus me contrôler, j'ai même eu peur de mourir !

Roberto Martinez : " Du lundi au vendredi, tu gères des hommes. Le week-end, tu gères des footballeurs. L'idéal, c'est que la même personne puisse faire les deux choses mais ce n'est pas toujours possible. ", Koen Bauters
Roberto Martinez : " Du lundi au vendredi, tu gères des hommes. Le week-end, tu gères des footballeurs. L'idéal, c'est que la même personne puisse faire les deux choses mais ce n'est pas toujours possible. " © Koen Bauters

" Pour les Diables, l'EURO est un tournoi faussé "

Pour la première fois, à l'EURO, s'il a bien lieu, la Belgique va être favorite, ou en tout cas co-favorite. Ça change quelque chose ?

ROBERTO MARTINEZ : Ce qui change par rapport aux autres tournois, c'est qu'on va partir avec un gros handicap. C'est un tournoi faussé pour nous. On a été les meilleurs en qualifications, on est numéro 1 mais on n'aura pas l'avantage de jouer à domicile alors que deux équipes de notre groupe auront ça. Jouer le Danemark à Bruxelles ou à Copenhague, ça n'a rien à voir. Jouer la Russie à Bruxelles ou à Saint-Pétersbourg, c'est complètement différent. Et regarde les Anglais, s'ils vont en finale, ils joueront cinq matches à Wembley.

Mais vous avez battu les Russes chez eux en qualifs.

MARTINEZ : Oui, mais à l'EURO, on aura un match fort différent, j'en suis sûr. Les Russes ont éliminé les Espagnols à la Coupe du Monde. Je ne suis pas sûr que le résultat aurait été le même si le match s'était joué en Espagne. Jouer un tournoi à domicile, ça te permet de hausser ton niveau, c'est comme quand tu portes le maillot jaune au Tour de France, tu trouves naturellement des ressources supplémentaires. On ne va pas rigoler à Copenhague et à Saint-Pétersbourg, malgré tout ce que j'entends.

Il y a des joueurs qui arrêteront après l'EURO, on n'aura plus jamais une génération pareille dans un tournoi. Donc c'est maintenant ou jamais, tu es d'accord ?

MARTINEZ :Je relativise tout ça. Le Danemark et la Grèce ont gagné le Championnat d'Europe alors qu'ils n'avaient pas la meilleure génération de leur histoire. Et les Pays-Bas avaient leur génération la plus douée dans les années 70 mais ils n'ont rien gagné.

Jean-Michel Saive : " Le jour où je suis devenu numéro 1 mondial, j'ai eu peur de mourir. ", Koen Bauters
Jean-Michel Saive : " Le jour où je suis devenu numéro 1 mondial, j'ai eu peur de mourir. " © Koen Bauters

Trop gâtés, les joueurs de foot ?

Jean-Mi, tu dois rêver quand tu vois le complexe de Tubize et toutes les facilités offertes aux footballeurs ? Rien à voir avec la camionnette aménagée en bureau pour faire tes devoirs que tes parents conduisaient quand tu étais jeune !

JEAN-MICHEL SAIVE : Je t'avoue que je rigole un peu quand je vois un vestiaire de foot où tout est prêt pour les joueurs. Les godasses, le maillot sur un cintre devant chaque armoire. Parfois, je me dis qu'on ne les aide pas en les assistant comme ça. Moi, ça m'a avantagé de devoir me démerder seul. Ça m'a aidé à trouver moi-même l'énergie pour battre les Français, les Allemands, les Suédois, les Chinois. Si je ne préparais pas moi-même ma raquette et tout mon équipement, personne n'allait le faire à ma place. Les joueurs de foot ne sont pas obligés de réfléchir, il y a aussi trop d'argent autour d'eux. Les gars d'autres sports ont plus les pieds sur terre. Je ne parle pas des joueurs de l'équipe nationale, parce qu'eux, ils sont encore à un autre niveau, mais dans les clubs, on en fait trop.

ROBERTO MARTINEZ : Je ne suis pas tout à fait d'accord. Les adversaires ont les mêmes facilités, alors c'est normal de s'adapter. N'oublie pas que pour arriver où il est, un footballeur professionnel a parcouru un long chemin, il a connu des années où il n'était pas gâté comme ça. Si tu deviens pro, ça veut dire que tu as tout fait, tous les sacrifices. Que tu sois footballeur, basketteur, tennisman,... Pour moi, c'est nécessaire de les assister comme on le fait. Ils ont quand même plein de choses à gérer, des trucs qu'on a tendance à sous-estimer. Quand un bon footballeur de 20 ou 22 ans a 10 millions de followers, tu crois que c'est simple pour lui ? Il est jugé par tout le monde. C'est le prix à payer mais ce n'est pas si facile. Ce sont des êtres humains, on peut avoir tendance à l'oublier. Il y a des joueurs totalement dépressifs alors qu'ils vivent leur rêve, c'est quand même une contradiction. Et leur carrière est courte, donc il faut leur permettre d'être focus sur l'essentiel : le jeu.

Tranche de vie et belle image dans le grand bureau de Roberto Martinez au centre national à Tubize. On n'est pas encore en période de prohibited kiss, Jean-Michel Saive et l'entraîneur des Diables se font une bonne accolade. On dirait deux vieux potes heureux de se revoir enfin. Pour ce numéro du quarantième anniversaire de SFM, on voulait réunir deux légendes, une du foot, une d'un autre sport. On a demandé à Jean-Mi s'il avait une idée, un plan. Il a réglé lui-même un rendez-vous avec l'Espagnol. Joli. Ils se sont déjà rencontrés l'une ou l'autre fois, par exemple quand Roberto Martinez avait invité des champions d'autres disciplines à partager leurs expériences, dans une ambiance informelle, avec ses Diables. En route pour une heure et demie de conversation ouverte entre deux (presque) champions du monde. ROBERTO MARTINEZ : J'ai toujours été intrigué par les sports collectifs mais aussi par les sports individuels. Dans une discipline individuelle, tu as ton talent, ton niveau, mais ce qui fait la différence pour aller chercher une grande victoire, les 5 % en plus, ils sont dans la tête. Croire en toi, contrôler tes émotions, c'est ça qui te permet d'y arriver. C'est pour ça que j'avais invité des athlètes, je voulais qu'ils expliquent leur parcours et leur solidité mentale à mes joueurs. J'ai fait venir Jean-Michel, Nafi Thiam, les Borlée, des athlètes paralympiques. Ils avaient tous leur histoire à raconter. La façon dont Jean-Michel s'est fait tout seul pour devenir numéro 1 mondial, son trajet personnel, c'est super intéressant et ça peut aussi inspirer des footballeurs. Et puis on dit que le foot est le plus individuel des sports collectifs ! Chaque footballeur joue un peu pour lui, pour sa carrière, pour sa gloire, quand même ? MARTINEZ : Je ne vois pas les choses comme ça. Je vois plutôt qu'un footballeur n'est jamais tout seul. Il travaille dans sa structure. Aujourd'hui, tous les joueurs de haut niveau ont leur équipe. Un préparateur physique, un nutritionniste, quelqu'un pour gérer leurs réseaux sociaux, etc. JEAN-MICHEL SAIVE : Je pense que dans les sports individuels, j'ai été un des premiers en Belgique à construire une équipe. Je me rendais compte que je dépensais énormément d'énergie derrière la table et la fédération ne pouvait pas m'aider parce que le monde du tennis de table n'est pas riche comme le milieu du football. Dans mon club, par exemple, ça pouvait être le président qui jouait au kiné. J'étais tout seul. Quand je suis devenu le premier joueur non chinois à gagner l'Open de Chine, il n'y avait personne avec moi sur place. J'ai compris que si je voulais continuer à progresser, je devais me faire aider. J'ai trouvé un bon médecin. Mon coach chinois était assez malin pour le laisser faire, il se focalisait sur les aspects techniques et le docteur faisait le reste. C'est lui qui me disait combien d'entraînements je devais faire, combien d'intervalles, combien de temps en préparation physique. J'ai poussé les barrières, changé les mentalités. Vers 30 ans, j'avais vraiment besoin de quelqu'un pour m'accompagner. Tout seul, tu ne peux pas être au top tout le temps. Il me fallait quelqu'un pour me pousser, pour m'aider à conserver ma motivation, pour me dire certains jours : Allez, va t'entraîner. Entre-temps, même dans le tennis de table, c'est courant qu'un joueur ait une équipe complète derrière lui. MARTINEZ : Sur un tournoi, j'ai un groupe de 23 joueurs... et un staff de 31 personnes, 32 si je me compte. C'est nécessaire si on veut avoir une bonne approche individuelle des joueurs. Tu ne traites pas de la même façon celui qui a joué une mi-temps sur les quatre premiers matches et celui qui a tout le temps été sur le terrain. La récupération, la prévention des blessures, tout ça doit être très individualisé. SAIVE : Et si tu ne pouvais garder qu'une personne de ton staff, tu garderais qui ? MARTINEZ : Tout dépendrait du momentum, du stade du tournoi où on se trouve. Il y a trois aspects cruciaux dans le travail : le boulot technique et tactique, le physique, et le psychologique. En début de tournoi, tout est très technique et tactique. Puis le physique devient un élément hyper important. Et puis sur la fin, c'est le psychologique. Parce qu'à ce moment-là, tout se joue dans les têtes. Qu'est-ce qui a fait la différence entre la troisième et la quatrième place à la Coupe du Monde ? Le mental. Après une défaite en demi-finale, tu dois encore trouver la motivation et le plaisir pour jouer le match pour la médaille de bronze. Là, c'est crucial d'avoir quelqu'un qui remotive les joueurs. SAIVE : On m'a souvent demandé pourquoi je ne prenais pas un préparateur mental. Mon père a été le premier à me poser la question. Je lui répondais : Arrête de me perturber avec des trucs pareils. Quelque part, ça me faisait peur. Je refusais parce que je pensais que j'étais très fort dans la tête. Puis, en prenant de l'âge, j'ai commencé à m'ouvrir. Et je me suis mis à faire certains exercices. Pendant l'échauffement avant un match, quand on faisait tous les deux une série de coups droits, puis des revers, je comptais combien j'arrivais en faire sans mettre la balle dehors ou dans le filet. Je voulais en faire de plus en plus, ça m'aidait. Je jouais déjà une bataille psychologique avec mon adversaire mais il ne le savait pas. Ça me mettait en confiance quand j'atteignais mes objectifs pendant l'échauffement. Ton frère n'aurait pas fait une plus belle carrière s'il avait été aussi fort que toi dans la tête ? SAIVE : Ne lui dis pas ça. (Il rigole). Mais quelque part, oui, c'est vrai. Les gens n'arrêtaient pas de faire des comparaisons, ça a duré pendant toute notre carrière et ce n'était pas nécessairement facile à vivre pour Philippe. Il a été 26e mondial, moi j'étais numéro 1 mais on disait qu'il était plus doué que moi. Il y avait parfois de la pression à la maison. Il me disait : Je fais des bons résultats mais on me compare toujours à toi. Il avait une belle technique, un beau style. Mais j'étais plus travailleur. Chez nous, il y avait un artiste et un bosseur. Quand on me questionnait sur mon talent, je répondais : C'est quoi le talent ? Avoir une belle technique ou aller au-delà de la limite ? Philippe, quand il venait de faire un beau point, il était content, il rigolait. Moi, faire un beau point ou le marquer grâce à un retour dans le filet de mon adversaire, ça n'avait aucune importance. Un point, c'est un point. Je ne faisais du show que dans des moments bien précis. En fin de carrière, quand j'étais mené deux sets à zéro, je savais que le match était fini, alors parfois je privilégiais le spectacle. Ou alors dans mes meilleures années en championnat de Belgique. La Villette en ping, c'était un peu le Barça ou le Real. On a gagné sept Ligues des Champions, on a joué 13 finales. Mais on était obligés de disputer le championnat de Belgique. C'était un peu comme si le meilleur club belge de foot affrontait une D3 entre deux matches de Ligue des Champions. À certains moments, on avait tellement d'avance qu'on faisait plaisir au public. C'est la même chose si une équipe de foot mène 5-0, ses joueurs vont peut-être commencer à essayer des petits ponts. Si les Diables devaient rejouer la demi-finale contre la France, tu ne leur demanderais pas d'être moins beaux ? MARTINEZ : Non ! Non ! On doit jouer en fonction de nos qualités. Ça veut dire qu'on doit avoir le ballon, pratiquer un football technique, prendre des risques. Si on décide de ne plus prendre de risques, d'être négatifs, défensifs, si je laisse certains de mes meilleurs joueurs sur le banc, ça ne nous ressemblera plus. Ce serait une énorme erreur. Et puis, jouer moins beau, ce n'est de toute façon jamais une garantie de résultats. Je ne pouvais pas non plus renier subitement notre style pour une demi-finale de Coupe du Monde. Ce match, il était condamné à être fini après le premier but. Et le premier but, ce sont les Français qui l'ont mis. Tous les deux, vous avez failli être champions du monde. Mais des Français sont passés par là au moment clé : Jean-Philippe Gatien, les Bleus. Quand on est passé aussi près, on conserve un manque ? SAIVE : Je vois les choses autrement. J'ai perdu une finale de Championnat du Monde mais c'était un résultat fantastique. Tout mon parcours dans ce tournoi a été fantastique. En quart de finale, j'élimine le premier joueur chinois. En demi, j'ai Jan-Ove Waldner en face de moi. C'est le génie, c'est Mozart. C'est le Roger Federer du tennis de table, en plus ça se joue chez lui, en Suède. Il est ultra favori, il a déjà été champion du monde, champion olympique, il est numéro 1 mondial. Dans le premier set, je le tue. Dans le deuxième, il mène de loin, je reviens, bam bam bam, je n'ai rien à perdre et je gagne. Il panique. Dans le troisième, je continue, bam bam bam. Gatien a eu un parcours beaucoup plus compliqué. C'est du 50-50, et avec lui, c'est chaque fois un combat mental. Il gagne le premier set, moi le deuxième, lui le troisième, moi le quatrième. Donc, je suis toujours en poursuite. Et je perds la finale de justesse. En 2012, la télé flamande a fait une longue reconstruction du match. J'ai témoigné, Gatien aussi. C'était la première fois que j'acceptais de revoir les images. Les trois derniers points, je les avais revus plusieurs fois. Mais l'ensemble du match, non. Trop d'émotion. Directement, j'ai refusé de rester sur cette défaite. Des gens me disaient que j'étais passé à côté de ma chance, que c'était fini, que je n'aurais plus jamais une occasion pareille. C'est exactement ce qu'on a dit à propos des Diables après la Coupe du Monde. Je n'ai rien lâché. J'avais perdu la finale du Championnat d'Europe en 92, la finale du Championnat du Monde en 93. En 94, il y avait le Top 12, le plus grand tournoi en Europe, c'était un petit Championnat du Monde parce qu'on était devant les Chinois au ranking mondial. Je vais en finale. Je suis numéro 2 mondial, Waldner est numéro 1. Si je gagne, je prends sa place. Là, je me dis que c'est impossible de perdre une troisième grande finale de suite. Ce match, c'est Nadal - Federer... Waldner, c'est Federer, toujours zen. Moi, je suis Nadal, explosif. Si tu regardes la vidéo, tu peux lire sur mon visage que je me dis que je ne vais jamais perdre ! Je gagne et je passe numéro 1 pour 15 mois d'affilée. De mes deux défaites dans les finales, j'ai tiré tout ce qu'il y avait de positif à tirer au lieu de baisser les bras et de me dire que je n'y arriverais jamais. Tu n'as jamais envisagé de devenir coach ? SAIVE : Non. J'ai passé tellement de temps dans les salles, dans les avions et dans les hôtels pendant ma carrière que j'avais envie de m'occuper autrement. Quand tu es joueur, tu peux quitter la salle dès que l'entraînement est fini. Si tu es entraîneur, tu y restes encore bien plus longtemps, tu as huit ou dix joueurs, tu dois discuter avec ton staff, faire d'autres trucs. C'est lourd. J'ai préféré me reconvertir autrement, en défendant les droits des joueurs. Quand j'étais actif, il y avait souvent des décisions qui étaient prises sans tenir compte de nos avis. J'essaie que ça change. Et puis, quand tu parles de coach, il faut bien faire la différence entre un entraîneur et un coach. Ce sont deux jobs différents. L'entraîneur donne les entraînements techniques et tactiques pendant la semaine. Mais pendant le match, c'est un coach qu'il te faut, pas un entraîneur. Et ça ne doit pas nécessairement être la même personne parce qu'il y a des gars qui sont bons dans un des deux métiers, et pas dans les deux. J'ai eu un entraîneur que j'adorais, mais quand il me donnait mon dossard et les épingles au moment où je devais partir à la table, il tremblait comme une feuille. Comment tu veux qu'un gars pareil soit bon comme coach dans le feu de l'action, comment tu veux qu'il prenne les bonnes décisions, qu'il m'aide ? Un bon coach, il fait les bonnes corrections, il te motive. On en voit qui se contentent de gueuler, ce n'est peut-être pas la bonne attitude. En foot aussi, l'entraînement et le coaching, ce sont deux activités bien distinctes. MARTINEZ : Tout à fait. Du lundi au vendredi, tu gères des hommes. Le week-end, tu gères des footballeurs. L'idéal, c'est que la même personne puisse faire les deux choses mais ce n'est pas toujours possible. Tu ne peux pas être bon en tout, tu dois faire ce que tu fais le mieux. Quand j'étais manager d'Everton, je faisais tout : entraîneur et coach. C'était mon choix. J'étais jeune et j'adorais ça. Mais dans certains clubs anglais, l'organisation était complètement différente. SAIVE : Tu donnes tous les entraînements aux Diables ? MARTINEZ : Pas tous, non. Mais j'essaie d'être le plus possible sur le terrain. Parce qu'avec une sélection, tu n'as que trois ou quatre jours pour préparer un match. C'est différent dans un club, où tu as beaucoup plus de temps, et alors tu peux t'absenter et déléguer plus facilement. Mais je m'occupe toujours de la préparation tactique. Devenir entraîneur, pour toi, c'était simplement logique ? MARTINEZ : Oui, vraiment, c'était écrit. Mon père me l'avait dit bien longtemps avant la fin de ma carrière de joueur : Tu seras entraîneur. Dans ma tête, c'était déjà clair quand j'avais six ou sept ans : j'allais devenir footballeur professionnel, puis entraîneur professionnel. J'étais programmé. Aujourd'hui, il me manque simplement une chose par rapport à ma carrière de joueur : comme entraîneur, tu n'as plus jamais le même feeling, les mêmes frissons que le gars qui marque un but. Le top, c'est de marquer. Juste derrière, point de vue émotions, c'est de voir ton équipe marquer. Être l'entraîneur de l'équipe qui élimine le Brésil à la Coupe du Monde, ça doit quand même être très proche de la joie du buteur, comme émotion ? MARTINEZ : Ah ça oui ! Surtout quand tu le fais comme ça. Et dans des circonstances pareilles. Tu entres dans le stade, tout est jaune, tu comprends vite que tout le public va supporter l'adversaire. Et toi, c'est quoi ton meilleur souvenir de joueur ? SAIVE : Le moment le plus fort, ça a été ma victoire au Top 12, quand je suis devenu numéro 1 mondial. C'est la seule fois où je me suis senti très mal dans le vestiaire. J'ai été pris par l'émotion, j'arrivais à peine à respirer. Je ne pouvais plus me contrôler, j'ai même eu peur de mourir !