Certains ont appelé ça l'effet Guardiola. La réussite du coach catalan, sorti de l'équipe réserve de son club de toujours pour être bombardé à la tête de l'équipe fanion du Barça, a fait des émules. Du côté de Milanello, d'ailleurs, on y croit toujours, malgré la transition ratée de Filippo Inzaghi entre les jeunes du Diavolo et le noyau pro.
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Certains ont appelé ça l'effet Guardiola. La réussite du coach catalan, sorti de l'équipe réserve de son club de toujours pour être bombardé à la tête de l'équipe fanion du Barça, a fait des émules. Du côté de Milanello, d'ailleurs, on y croit toujours, malgré la transition ratée de Filippo Inzaghi entre les jeunes du Diavolo et le noyau pro. Aujourd'hui à la tête de Venise, en lutte pour les premières places en Serie B, l'ancien buteur fétiche de San Siro avait succédé à Clarence Seedorf, un autre ancien de la prestigieuse Casa Milan. Cristian Brocchi a été le troisième enfant de la génération Carlo Ancelotti à prendre les rênes des Rossoneri, et le dernier jusqu'à ce que, au bout du mois de novembre, la direction milanista n'appelle Gennaro Gattuso à la rescousse, pour éteindre les feux rouges allumés par un début de saison raté sous la coupe de Vincenzo Montella. " Rino a fait d'excellents résultats à la tête de la Primavera (l'équipe U19 du club, ndlr) ", argumente Marco Fassone, directeur sportif du Milan, lors de la présentation de Gattuso, successeur rapidement vu par l'opinion publique comme un choix par défaut. Huit victoires en douze matches, mais des défaites face à l'Inter et à la Juve qui relativisent la portée de l'exploit, quand on peut compter sur l'un des meilleurs groupes de jeunes du pays. Alors, Fassone en remet une couche : " Rino représente l'histoire. Il connaît cet endroit, et il a prouvé qu'il était un homme du Milan. " Les couloirs de Milanello n'ont, en effet, aucun secret pour Gattuso. Homme de devoir par excellence, le milieu arracheur de ballons était le soldat préféré de Carlo Ancelotti, l'un des favoris du président Silvio Berlusconi et l'un des visages les plus charismatiques du Diavolo des années 2000, le dernier Grande Milan. Dans la fameuse chambre 42, seule habitation à plusieurs lits du complexe qu'il partageait avec Brocchi et Christian Abbiati, Rino était l'un des garants de l'ADN rouge et noir. Un peu plus de dix ans après la dernière Coupe aux Grandes oreilles soulevée par le club, Gattuso est donc appelé à la rescousse pour raviver les souvenirs du passé. Dès ses premiers mots, il invoque les grandes années du Diable lombard : " Quand on perd, l'ambiance à Milanello doit ressembler à celle d'un enterrement. " Au fil des ans, les atmosphères mortuaires étaient devenues fréquentes à Milan. Depuis la troisième place arrachée en 2013, le club n'a plus jamais terminé dans le top 5. La fermeture des robinets par un Berlusconi en fin de règne a empêché le renouvellement qualitatif d'un vestiaire vieillissant, et les joueurs moyens se sont succédé sous le maillot rossonero pendant que la Juve empilait les titres, que les géants romains se réveillaient et que Naples retrouvait la ferveur des années Maradona. La sixième place, grattée au nez et à la barbe de l'Inter au bout de la saison dernière, a aguiché l'optimisme des tifosi. Le retour en Coupe d'Europe, attendu depuis une élimination en huitièmes de finale de la Ligue des Champions en mars 2014, allait enfin pouvoir avoir lieu. En Europa League, certes. Mais aux yeux des amoureux du Diavolo, ce n'était qu'une étape. Les nouveaux propriétaires chinois n'ont pas débarqué les mains vides, et les 195 millions dépensés sur le marché estival pour construire une nouvelle équipe rendent un retour en C1 obligatoire, pour que les comptes du club restent viables. Le top 3 en championnat est un must pour la deuxième version du Milan de Montella. Pourtant, l' Aeroplanino ne survit pas aux derniers jours de novembre. Sur sa liste de courses d'été, le Milan a oublié d'inclure une référence offensive, indispensable pour jouer les premiers rôles dans le championnat de Gonzalo Higuain, Edin Dzeko, Ciro Immobile et Mauro Icardi. La promesse portugaise André Silva souffre de la classique année d'adaptation au Calcio, et Nikola Kalinic n'a pas l'étoffe des grands Bombers de la Botte. Abreuvé de recrues, Montella décide d'organiser son nouveau Milan autour du seul fuoriclasse de son effectif, l'élégant Leonardo Bonucci, dégoté à la Juve contre 42 millions d'euros. Fini, donc, le 4-3-3 qui avait permis à l'Espagnol Suso de devenir l'un des joueurs offensifs les plus redoutés d'Italie, et place à une défense à trois taillée pour les qualités du dernier libéro du XXIe siècle. La relance est soigneusement chorégraphiée, mais peine à se transformer en occasions franches. Trois mois et six défaites suffisent à la direction pour faire le ménage sur son banc de touche. Gattuso débarque à Milanello avec l'aura d'une légende vivante. Son pouvoir symbolique est suffisant pour sortir Bonucci de sa zone de confort, et l'installer dans une défense à quatre plus classique. Rino revient au 4-3-3, avec Suso et le prometteur Hakan Calhanoglu en faux ailiers, dont le manque de profondeur est compensé par les infiltrations du puissant Frank Kessié et les appels inzaghesques du jeune produit maison Patrick Cutrone, buteur providentiel face aux pannes rencontrées par Silva et Kalinic. Sur les terrains de Milanello, Rino double les rations d'entraînement, et pointe indirectement du doigt l'absence de préparation physique menée par son prédécesseur. Les joueurs suivent comme un seul homme. Bonucci évoque " l'envie et la passion qu'il transmet ", et Kessié insiste : " Avec lui, on travaille beaucoup plus dur, surtout sur le plan tactique. " Dès son arrivée, Gennaro Gattuso doit lutter contre cette image qui le limite au coeur et à la grinta. Très vite, il évoque sa formation de coach à Coverciano, les modèles que constituent Ancelotti et Marcello Lippi, et est présenté par Renzo Ulivieri, directeur de la prestigieuse école d'entraîneurs italienne, comme " un élève assoiffé de savoir. " Lancé de l'autre côté de la ligne de touche lors d'une aventure en Suisse, à Sion, où il jongle pendant quelques mois entre les métiers de joueur et d'entraîneur sans grand succès, il démarre véritablement sa deuxième carrière en Grèce, à la tête de l'OFI Crête. " Avant de travailler à Héraklion, je ne savais pas comment aligner une défense à trois, par exemple. J'ai étudié, j'ai changé, ça a été l'expérience la plus importante de ma carrière jusqu'à maintenant. " Une expérience rendue douloureuse par les problèmes financiers qui touchent le club, mais que Gattuso parvient à retourner en faveur de son groupe, fédéré comme jamais derrière son coach. À l'approche des fêtes de fin d'année, il prête de l'argent à certains de ses joueurs, plongés dans de trop grandes difficultés financières au point de ne pas pouvoir se payer un billet d'avion pour passer Noël avec leurs familles. Quelques semaines plus tôt, pourtant, il avait présenté sa démission, avant de revenir sur sa décision quand 300 supporters du club ont passé la nuit sur le seuil de sa porte pour l'implorer de rester. " Quand je jouais, j'avais l'habitude de dire les choses de façon très directe ", reconnaît Gattuso au moment d'évoquer les difficultés de son nouveau rôle pour El País. " Aujourd'hui, j'ai appris à compter jusqu'à dix avant de parler. Enfin, je n'ai toujours pas réussi. J'arrive à trois, parfois trois et demi. J'espère pouvoir arriver jusqu'à six. " Une franchise qui lui a permis de s'imposer dans le vestiaire de Milan, avec le charisme indispensable pour remettre l'équipe au travail. Devant, Suso a ressuscité depuis le retour au 4-3-3, et fait à nouveau danser le Diavolo, qui brille surtout par son intransigeance défensive (13 buts encaissés en 2018, en 15 matches disputés). Gattuso aime pourtant se présenter comme un coach offensif. Lors de son séjour grec, il affirme ainsi être " un entraîneur atypique, parce que j'étais un joueur qui a passé sa vie à récupérer des ballons mais aujourd'hui, j'aime que mes équipes jouent un football offensif, qu'elles prennent des risques avec beaucoup de joueurs qui attaquent en même temps. " À Pise, qu'il fait monter en Serie B pour sa première sur un banc italien, son équipe fait pourtant parler d'elle dans sa propre moitié de terrain, réussissant l'exploit hors norme d'être officiellement reléguée à trois journées de la fin avec seulement 29 buts encaissés en 39 rencontres. Les Toscans sont derniers, mais présentent la meilleure défense du championnat. " Je préfère avoir le ballon ", objecte pourtant Gattuso quand fleurissent les premières comparaisons, flatteuses, avec Diego Simeone. En commun, les deux hommes ont pourtant le goût de l'effort sans compromis. Dans le livre Codice Gattuso, recueil d'anecdotes rassemblées sous douze règles d'or de la carrière de Rino, on peut ainsi lire que " l'entraînement ne se rate pas, même s'il y a un tremblement de terre. " La souffrance est une valeur intégrée, pour un coach qui doit quotidiennement s'injecter 5 milligrammes de cortisone à cause d'une infection oculaire. " J'aurais préféré prendre un coup de couteau qu'encaisser ce but ", lâche un Gattuso abattu après son premier match sur le banc du Milan, conclu par l'égalisation fantasque du gardien Brignoli, qui offre au modeste promu de Benevento son premier point de la saison après une série de quatorze défaites de rang. Le choc psychologique attend encore un mois, jusqu'au 27 décembre, jour de derby en Coppa Italia, avec une victoire 1-0 face au voisin interiste qui ouvre au Diavolo les portes du dernier carré. Depuis, seuls Arsenal (à deux reprises), la Juve et... Benevento, encore eux, ont contraint le Milan à la défaite. Gattuso n'est peut-être pas le nouveau Guardiola, mais il a déjà réussi une première mission : raréfier les longs lundis de funérailles à Milanello.