Les mauvaises langues parleraient sans doute d'amnésie post-traumatique. Les bonnes évoqueraient plutôt la longue carrière, les trophées empilés sur la cheminée et les dimanches qui filent aussi vite que les saisons. Un beau matin d'automne, Paul Van Himst décroche le cellulaire. Dix minutes à tenter de rassembler les souvenirs, mais dix minutes à botter en touche, gentiment. "Vous savez combien de matches j'ai joués?", interroge la légende, désormais âgée de 78 années, dont une quinzaine à enchaîner plus de 600 rencontres au haut niveau, entre Anderlecht et les Diables. "J'ai joué tellement de matches que j'en ai oublié certains. Il y en a eu des difficiles, mais ils remontent à plus d'un demi-siècle..." Alors, se rappeler de leur contenu, "c'est compliqué". Celui-ci a pourtant une valeur symbolique. Van Himst fournit un dernier effort, à l'aide de quelques indices. Le 27 décembre 1964, les champions en titre anderlechtois se déplacent chez les Métallos du Royal Tilleur FC. Des "footballeurs d'après-boulot", fraîchement montés en D1, qui reçoivent les ogres de la capitale, forts d'une série de treize victoires consécutives. "Je sais que ce n'était pas tellement loin du Standard", rembobine PVH, avant de balancer le spoiler. "Je me souviens que c'était sous la neige et qu'on avait été battus..." C'était effectivement sur le tapis blanc de Buraufosse, le temple tilleurien encastré dans les pentes raides de la commune de Saint-Nicolas, en plein bassin minier liégeois. C'était surtout la seule partie de l'élite disputée ce week-end-là, la plus belle du "grand Tilleur".
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Les mauvaises langues parleraient sans doute d'amnésie post-traumatique. Les bonnes évoqueraient plutôt la longue carrière, les trophées empilés sur la cheminée et les dimanches qui filent aussi vite que les saisons. Un beau matin d'automne, Paul Van Himst décroche le cellulaire. Dix minutes à tenter de rassembler les souvenirs, mais dix minutes à botter en touche, gentiment. "Vous savez combien de matches j'ai joués?", interroge la légende, désormais âgée de 78 années, dont une quinzaine à enchaîner plus de 600 rencontres au haut niveau, entre Anderlecht et les Diables. "J'ai joué tellement de matches que j'en ai oublié certains. Il y en a eu des difficiles, mais ils remontent à plus d'un demi-siècle..." Alors, se rappeler de leur contenu, "c'est compliqué". Celui-ci a pourtant une valeur symbolique. Van Himst fournit un dernier effort, à l'aide de quelques indices. Le 27 décembre 1964, les champions en titre anderlechtois se déplacent chez les Métallos du Royal Tilleur FC. Des "footballeurs d'après-boulot", fraîchement montés en D1, qui reçoivent les ogres de la capitale, forts d'une série de treize victoires consécutives. "Je sais que ce n'était pas tellement loin du Standard", rembobine PVH, avant de balancer le spoiler. "Je me souviens que c'était sous la neige et qu'on avait été battus..." C'était effectivement sur le tapis blanc de Buraufosse, le temple tilleurien encastré dans les pentes raides de la commune de Saint-Nicolas, en plein bassin minier liégeois. C'était surtout la seule partie de l'élite disputée ce week-end-là, la plus belle du "grand Tilleur". À l'époque, deux industries rythment la cité ouvrière: le foot et l'acier. L'une naissante, l'autre flamboyante. On forge le pécule autour de la sidérurgie, on coule les dimanches au stade. Les Métallos héritent leur sobriquet de leur écosystème. Le président du Tilleur FC, l'un des plus vieux clubs du Royaume, dirige également Ferblatil, l'entreprise du cru. La fine équipe porte du ciel et blanc, mais a davantage l'habitude de faire l'ascenseur entre première et deuxième divisions que de tutoyer les sommets. Aux grilles de Buraufosse, un gosse s'époumone quand même à la gloire de ces héros du quotidien. Le petit Francesco semble chauffer sa voix, pour mieux se muer, plus tard, en FrédéricFrançois. Comme tant d'autres Siciliens, le gamin a quitté le village natal pour suivre le paternel, descendu à la mine. La famille Barracato habite un deux pièces du camp de Horloz, à la frontière de Tilleur et Sclessin. Un charbonnage en forme de "ville dans la ville", "ceinturée par un mur haut de deux mètres", que le chanteur décrit avec passion dans "Les yeux charbon": "L'univers de la mine nous enrobait depuis le lever du jour jusqu'au coucher du soleil. Cet univers était très particulier, mais, n'en connaissant aucun autre, il nous paraissait ordinaire. Nous vivions dans le charbon et la fumée. [...] Le soir, à Tilleur, je laissais les fenêtres de la chambre ouvertes car j'adorais entendre tourner les roues de la mine. Je ne pouvais me passer de ce ronronnement. Lui seul m'aidait à m'assoupir. Lorsque, me croyant endormi, mon père venait m'embrasser dans mon lit, je respirais avec délice l'odeur du charbon." En avril 1964, un match parfume sûrement les songes du petit Francesco. Les Métallos auraient pu ne jamais revoir l'élite. Défaits à l'Union Saint-Gilloise, alors que le nul avait été arrangé, ils pensaient laisser leur place de montant à l'Olympic Charleroi. Un but carolo finalement annulé, c'est sur la pointe des pieds qu'ils refoulent les pelouses de D1. JosephPannaye, le coach à poigne, compte sur un noyau très serré, à l'heure où les remplacements n'étaient qu'une vague idée. Jean-PaulColonval débarque du Racing White, après un passage éclair au Crossing Molenbeek. Le profil promet: un Brusseleir en Principauté, issu d'une famille aisée, fils d'un pilote de chasse et attaquant justement doué dans le trafic aérien, que les Anderlechtois appellent "l'intellectuel". Mis au placard pendant plusieurs journées, parce que jugé trop tendre, Colonval hésite à tout lâcher. Puis, il finit par claquer un doublé. "Jo Pannaye était très conservateur, mais quand il accordait sa confiance, c'était d'une manière illimitée", assure le principal intéressé, dérangé au coeur de la sieste. "Je n'ai plus quitté l'équipe." L'enfant de la capitale compose ainsi une doublette redoutable, en compagnie d' HubertVanDormael. Le jour de la Saint-Nicolas, les deux artificiers distribuent les caramels: un triplé chacun, l'Antwerp prend 10-1. Berchem et le Lierse figuraient déjà sur la liste des victimes. Buraufosse n'est pas seulement une forteresse imprenable, c'est un champ de tir. Les Anderlechtois, qui poursuivent tranquillement leur promenade de santé, ne semblent pas vraiment s'en soucier. En même temps, le RSCA marche littéralement sur le championnat. Paul Van Himst, JackyStockman et JohanDevrindt, tout juste arrivé d'Overpelt, martyrisent les défenses. En septembre, le trio affronte les Pays-Bas, pour une rencontre restée dans les annales de l'Union belge. En deuxième période, onze Anderlechtois viennent à bout des Oranjes. Les Diables rouges sont devenus mauves. Un homme incarne cette réussite: PierreSinibaldi. En poste depuis 1960, le technicien corse a fait d'Anderlecht le miroir de ses principes. Jeu créatif, pressing haut, défense à plat et sans libéro. Le gardien dégage à la main, les joueurs assument leurs passes en retrait... Pour l'époque, c'est une révolution. Selon FrankyVercauteren, dans So Foot, c'est "un football de stylistes". Sinibaldi, qui sera sacrifié bien plus tard sur l'autel de ses préceptes, usera quant à lui d'une phrase alambiquée, mais équivoque: "Pour tous ces censeurs, j'avais simplement eu tort d'avoir raison trop tôt." À l'approche de Noël, les Mauves ne se sont que peu trompés. Ils ne se sont même inclinés qu'à deux reprises, lors d'une double confrontation européenne contre le Liverpool FC. À Anfield, les Anglais les avaient d'ailleurs accueillis tout de rouge vêtus, grande première dans l'histoire du club, définitivement surnommé les Reds. "Rouge pour le danger, rouge pour le pouvoir", aurait justifié l'emblématique BillShankly. Qu'importe, les Dikkeneks relèvent la tête et écrasent Beringen (7-0) pour embrayer sur une treizième victoire, en autant de matches de D1. À Buraufosse, l'affiche annonce une véritable opposition de styles. Sinibaldi l'esthète face à Pannaye l'impitoyable. Jo, ex-défenseur international, aurait introduit la mode du libéro en Belgique, privilégiant une occupation de terrain défensive et des reconversions rapides. Un type déjà à l'ancienne, qui abhorre les tire-au-flanc. Avec lui, les séances d'entraînement durent deux heures, pas 1h58, et s'il faut, il rentre dedans. Alors, les échauffements... "Quand on jouait à domicile, on faisait une mise en train presque assassine. Tout le monde sortait de là avec le maillot trempé. Quand on voyait l'adversaire faire des jongleries, on rigolait bien. On commençait le match à deux mille à l'heure", raconte Jean-Paul Colonval, encore hilare. Mais le 27 décembre, le rouleau compresseur métallo risque de pâtiner. La neige est tombée en abondance et le Tilleur-Anderlecht du jour est la seule partie de l'élite à ne pas être annulée. Même le Standard voisin file un coup de main, à coups de machines pour déblayer le terrain, comme pour participer à ce Clásico par procuration, version Boxing Day. Dans La Wallonie, le journaliste GeorgesRemy s'extasie devant l'improbable décor de fête: "De toutes parts la foule était accourue! Il y avait des voitures garées à deux kilomètres à la ronde. Pour parvenir au stade (bourré une heure à l'avance), des gens qui dévalaient des hauteurs y étaient arrivés sur leur postérieur! Ça, c'était du sport! Une sourde rumeur planait sur le champ clos qui avait été dégagé avec soin, ne conservant qu'une pellicule neigeuse, sur sa face étincelante encadrée de visages roses." Les trognes des locaux prennent d'autres couleurs. Dans le vestiaire, les Métallos brûlent des bouchons de liège. L'objectif? Se cerner les yeux en noir, afin de ne pas être éblouis par la neige. À la sortie du tunnel, leur allure de guerriers ravit le public, un brin chambreur. Lorsque les Anderlechtois pénètrent dans l'arène, la foule acclame, hue et pousse des cris: "Liverpool! Liverpool!" Des ballons bleus et blancs sont lâchés, des pétards explosent, tandis que des dizaines de personnes ratent le moment, bloquées à l'entrée. 18.000 autres s'entassent un peu partout, 518.000 francs belges remplissent les caisses. Georges Remy reprend: "Quand vint l'instant du kick-off, il n'y avait plus un espace libre aux tribunes et aux gradins, où l'on se montait généreusement l'un sur l'autre!" Le clash peut commencer. Aux passes redoublées des visiteurs, les hôtes répliquent par de longues ouvertures. Le terrain ressemble à une patinoire et JeanBodart, dans sa culotte blanche façon Val d'Isère, semble être le seul à tenir sur ses cannes. Le père de Gilbert, futur grand-père d' Arnaud, s'emploie à la vingtième sur une frappe tendue de Paul Van Himst. Ce sera l'une des dernières occasions du meilleur footballeur belge du XXe siècle, tenu de près par JacquesVanhoren. D'après la légende, Jacky était sa "bête noire". Il était aussi le régional de l'étape. Né à Saint-Nicolas, Vanhoren vendait du whisky la semaine, puis saoulait les attaquants le week-end. Avec modération, c'est important. "C'était un gentil garçon, Van Himst. Tu le retournais de temps en temps et il ne disait rien. Il ne se plaignait pas, tant que tu ne le faisais pas méchamment", assure Jacky, depuis l'Andalousie, où il est devenu un chef cuistot réputé. "On y allait simplement pour l'empêcher de jouer." La tactique fonctionne. Tilleur laisse passer l'orage et sonne la révolte. Jean-Paul Colonval, "enfin solide sur ses quilles", avance vers la surface. Le centre-avant crochète deux joueurs et décoche un pétard rasant du gauche. Le cuir termine dans le coin droit du but. "Le stade se soulevait, éclatait, volait en l'air!", s'exclame Remy. "Des gens rebondissaient sur leurs voisins!" Colonval temporise, presque modeste: "J'ai profité de l'état du terrain et, malgré ma taille, j'ai gardé l'équilibre. Il faut dire aussi que j'étais bien chaussé." À savoir des pompes sur-mesure, acquises chez un certain VanLaethem, à Bruxelles. "Il avait du cuir d'excellente qualité, mais il faisait toujours des chaussures plus petites qu'elles ne devaient être. C'était un martyr avant qu'elles ne soient à la mesure de votre pied..." Quand l'arbitre siffle la mi-temps, le marquoir reste figé sur 1-0. Dès la reprise, le RSCA cherche à laver l'affront. Si Tilleur manque le break, EmerTihange sauve sur sa ligne une tête de Johan Devrindt qui, quelques minutes plus tard, fait valser la neige de la barre transversale. Jean Bodart était de nouveau sur la trajectoire. Les Métallos sont héroïques: GuyGrimbérieux, blessé, permute avec Hubert Van Dormael ; RenéDelchambre surclasse JosephJurion, qui voit flou dans l'entrejeu, malgré ses lunettes. Les Tilleuriens sortent le bus, les Anderlechtois s'impatientent. Sur un dernier corner, Jean Bodart s'empare du précieux et le dégage le plus loin possible. Trois coups de sifflets retentissent... Les petits principautaires ont vaincu le géant bruxellois. "Les Métallos furent embrassés, étouffés, tandis que les supporters, s'avançant à toute vitesse, s'étalaient sur la neige. Le soleil descendait, le paysage se violaçait, la foule déferlait sur les pentes dans ce décor wallon par excellence", s'enthousiasme encore Georges Remy, qui poursuit son conte de Noël, plus que jamais liégeois. "Les réflexions les plus savoureuses fusaient, marquées de ces sourires narquois qui en disent long sur l'esprit local." Jacky Vanhoren résume l'affaire: "C'était l'apothéose." À ses côtés, Jean Bodart, ce pocket keeper, intraitable sur sa ligne, capable de toutes les folies au-delà, mais impérial en ce jour béni. Les soldats de Jo Pannaye sont portés en triomphe, le terrain est noir de supporters en délire. "On s'est fait arracher notre maillot, les gens étaient fous. C'était extraordinaire", s'amuse Jean-Paul Colonval. "C'est vrai que de se retrouver presque à poil, quand il fait moins cinq degrés sous zéro, ce n'est pas évident." Mauvais perdants, les Mauves accusent l'Union belge, coupable selon eux d'avoir fait jouer ce seul match. L'habituelle tarte offerte aux visiteurs finit sur le mur des vestiaires... Un beau gâchis. "Quand on veut qu'une chose arrive, on fait parfois tout pour qu'elle arrive", grommelle Paul Van Himst, qui semble avoir retrouvé la mémoire, et virerait presque complotiste. "Pourquoi jouer un match et pas les autres?" Le lendemain, la Une du journal Les Sports ne laisse planer aucun doute: Tilleur a bien infligé sa première défaite à Anderlecht. Si le record du meilleur départ en D1 tient jusqu'en 2001, actualisé par Bruges, les Anderlechtois n'attendent pas si longtemps pour obtenir leur revanche. Au retour, lors de l'ultime journée, Jean Bodart se retourne huit fois et Van Himst inscrit un quintuplé (8-1). La manita lui permet de doubler Hubert Van Dormael au classement des buteurs, mais pas Jean-Paul Colonval, sacré avec la bagatelle de 25 banderilles en 23 rencontres. Mais tout le monde est content: le RSCA réalise le doublé Coupe-championnat, Van Himst termine cinquième du Ballon d'Or et Tilleur au pied du podium. Les Métallos ne feront jamais mieux, bien qu'ils s'offrent encore le scalp mauve, la saison suivante. Même score, même tarif. "C'était pour faire bonne mesure et leur prouver que venir chez nous, ce n'était pas de la tarte", taquine Colonval. "C'était ça, venir à Tilleur: s'exposer à des défaites, parfois même à des humiliations." Les deux équipes recroisent le fer en demi-finale de la Coupe, en 1966, avant qu'Anderlecht ne valide un troisième titre de champion d'affilée. Cet été-là, Delchambre, Van Dormael et Colonval quittent l'antre mythique de Buraufosse. Bodart et Vanhoren restent fidèles au poste, sans pouvoir empêcher la descente des Ciel et Blanc. Le début d'une longue pente glissante, le ventre mou des divisions inférieures et, au mitan des années 90, la disparition du matricule 21. Aujourd'hui, le RFC Tilleur évolue en troisième provinciale, l'avant-dernier niveau. Heureusement, il y a les souvenirs, gravés dans les esprits, aussi sur les corps. "L'innovation tilleurienne eut ensuite du succès à Anderlecht et ailleurs", atteste l'éternel latéral droit mauve, GeorgesHeylens. "Quand le temps était à la neige, on sortait les bouchons de liège dont on brûlait un bout, avant d'étendre la partie noircie sur notre visage." Et le Royaume entier avait les yeux charbon.