Le point commun entre une bonne et une mauvaise série est de tenter de donner envie aux téléspectateurs d'en voir plus. Et donc de se lancer dans un deuxième épisode susceptible de les emmener au bout de la nuit. C'est la part de folie contrôlable au milieu d'une routine. Au lendemain de l'épisode pilote de la première saison du Standard façon Luka Elsner, le moins que l'on puisse écrire, c'est qu'il a réussi à créer l'attente.
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Le point commun entre une bonne et une mauvaise série est de tenter de donner envie aux téléspectateurs d'en voir plus. Et donc de se lancer dans un deuxième épisode susceptible de les emmener au bout de la nuit. C'est la part de folie contrôlable au milieu d'une routine. Au lendemain de l'épisode pilote de la première saison du Standard façon Luka Elsner, le moins que l'on puisse écrire, c'est qu'il a réussi à créer l'attente. Parfois volontairement caricatural dans l'approche, ce fameux pilote est censé fixer les traits de caractère des différents acteurs principaux appelés à jouer un rôle majeur. Une méthode classique censée faciliter la mise en place de l'intrigue. On ne sait pas si Luka Elsner connaît les ficelles d'une série à succès et personne ne sait à ce stade si le Standard 2021-2022 a le casting nécessaire pour rêver d'en devenir une. Ce dont on se doute aujourd'hui, c'est qu'à défaut de récompenses ou de nominations diverses, il risque d'y avoir du suspense. C'est loin d'être une fin en soi, c'est rarement le mérite des premiers rôles, mais ça reste une bonne base de travail. Luka Elsner s'en serait toutefois bien passé. Lui rêvait d'un début de tournage tranquille. Au final, l'état de grâce aura duré moins d'une semaine. Il n'y avait aucun jeu d'acteur dans son regard livide, gelé, comme abasourdi, jeté dans le vide en direction de tribunes peu à peu en train de se vider samedi soir au coup de sifflet final d'une rencontre qu'on aurait cru impossible de ne pas gagner cinq minutes plus tôt quand le Standard menait encore de deux buts. Abattu, les deux pieds comme vissés dans son dug-out, Luka Elsner semblait presque ne pas comprendre ce qu'il venait de se produire. L'homme est pourtant récemment devenu un habitué des faux plans de dernière minute. Avec Courtrai, Elsner a connu trois mésaventures du même ordre en peu de temps, dont les deux plus récentes pour clôturer son bail à la tête des Kerels, à Zulte puis contre Charleroi, à chaque fois sur ce même score de 2-2. Pour la troisième fois consécutive, Luka Elsner a donc abandonné deux points que tous pensaient acquis. Même sans avoir séduit, il était sur le point d'empocher trois points précieux comme on s'offre du temps. Quelques minutes plus tard, on aurait sans doute vanté l'esprit de révolte liégeois. Enfoncé un peu plus la porte grande ouverte menant tout droit au "choc psychologique", si souvent loué dans les premières heures d'un mandat. Le matin même, au moment d'un petit déjeuner avalé dans le restaurant d'un hôtel proche du Palais des Congrès dans lequel il a établi ses quartiers, l'entraîneur aux cheveux gominés n'aurait pas craché sur un retour de hype pour vieux clichés éculés. Las, Luka Elsner a sorti un peu plus tôt que prévu sa tête des mauvais jours et les déclarations du perdant qui vont de pair au moment de revenir sur le premier trauma liégeois de l'ère Elsner. "Il y avait une odeur. On sentait que quelque chose allait se passer. On a provoqué les éléments négatifs." La force de l'habitude, sans doute. Presque plus orienté ces derniers jours sur le départ de Mbaye Leye que sur l'arrivée du Franco-Slovène sur ses nouvelles terres, le Standard espérait, peut-être un peu naïvement, voir ses ennuis disparaître en même temps que celui que Michel Preud'homme doit regretter d'avoir un jour voulu présenter comme son héritier. Il suffisait de prendre le pouls de la tonalité de la conférence de presse de présentation de Luka Elsner mardi dernier pour comprendre que la page Mbaye Leye n'était pas encore tout à fait tournée. Plus qu'un choix de coach déterminant pour son avenir, c'est un acte politique que la direction liégeoise a posé en se séparant du Sénégalais et de son staff. Une urgence sportive devenue nécessité domestique, tant la relation entre l'ancien coach et sa direction s'était détériorée ces dernières semaines. En optant pour Elsner, Bruno Venanzi, Alexandre Grosjean et Pierre Locht ont élu cette fois-ci un diplomate en baskets. De ceux capables de vous tutoyer avec déférence. Pour ses premiers mots en tant que coach du Standard, l'homme remerciait d'ailleurs "Bruno et Alex" pour leur confiance. Du Elsner dans le texte. À mi-chemin entre une locution figée et un discours sincère. Ceux qui ne le connaissaient pas il y a dix jours décrivent un homme bavard, capable de tenir le crachoir pendant de longues minutes. L'homme ne parle pas pour ne rien dire, mais pour disperser ses éléments de langage. Parmi les plus entendus dans la bouche des Liégeois depuis l'intronisation de leur nouveau coach, ceux vantant la volonté de "susciter un espoir", de "retrouver un esprit de famille" ou "de replacer le football au coeur du projet".Un vocable simple, sorti avec l'éloquence à la française d'un homme aux idées claires. Suffisamment éclairantes pour convaincre en deux petites heures d'entretien la direction liégeoise du bienfait de sa politique. Et se distinguer de ses six ou sept concurrents entendus sur Teams pendant la trêve internationale. Tous n'avaient pas en commun d'être des trentenaires comme Elsner, mais le club n'avait jamais caché sa volonté de ne pas vouloir se dédire en continuant de miser sur la jeunesse. "Il y a une certaine forme de modernité qui plaît", avoue Alexandre Grosjean. " Clement, Blessin, Still, ils appartiennent à une nouvelle génération d'entraîneurs séduisants. Mais au Standard, il faut de l'expérience. Luka Elsner n'a que 39 ans, mais a huit ou neuf années de vécu derrière lui. Il a roulé sa bosse, comme on dit." Un vécu qui devra servir, et vite. Irrité par l'autocrate Mbaye Leye, le Standard s'est assuré avec l'ancien coach de l'Union, d'Amiens et de Courtrai le recrutement d'un entraîneur - et globalement de tout un staff - plus habitué à traîner devant les tableaux noirs que dans les bureaux à asseoir leur pouvoir. Comprendre que l'organigramme, bousculé hier, ne devra plus être discuté dans le nouveau monde voulu par la direction. Ce qu'Alexandre Grosjean détaillait en ces termes en conférence de presse au moment de revenir sur la non-nomination d'un successeur à Benjamin Nicaise. "À court terme, il n'y aura pas de remplacement, on va travailler de concert avec le staff. Dans le passé, il y avait une tendance à donner les clés du club au coach et à son staff. Ici, on veut apporter notre soutien. Avec une direction au plus proche du staff pour former une sorte de responsabilisation collective. C'est le discours que j'ai tenu dans le vestiaire il y a huit jours. En leur promettant que le nouveau coach serait nommé dans la semaine." Et Grosjean a tenu parole. En off, un proche du vestiaire liégeois ne s'en étonne pas. "Tout va beaucoup plus vite à tous les niveaux au Standard depuis l'éviction de Benjamin Nicaise, qui avait pris pour habitude de polluer l'atmosphère des débats." Le tacle est soigné, gratuit aussi. L'histoire retiendra, c'est un fait ici, que la guerre des clans opposant Mbaye Leye à l'ancien directeur sportif du Standard n'aura été profitable à personne. La première mesure du Luka Elsner coach du Standard n'aura en cela pas vraiment étonné. Face au bilan sportif des dernières semaines, le Franco-Slovène n'avait pas d'autres choix que de plaider l'apaisement. En réintroduisant les grands exclus de la gouvernance Mbaye Leye. Invisibilisés sous le Sénégalais, Noë Dussenne et Mehdi Carcela sont donc logiquement revenus dans le bain par l'intermédiaire de cette opération séduction. Leye lui-même ne s'y était pas pris autrement en fin d'année dernière au moment de sa nomination. L'histoire d'une quête de popularité sans fin qui commence toujours en flattant les vieux soldats. Au contraire de Carcela, Dussenne n'en est pas encore à compter ses insignes. Leur seul point commun était peut-être d'avoir connu leur dernière titularisation le 1er mai dernier au sortir du douloureux 6-2 encaissé à Ostende. On raconte pourtant que le désamour entre Dussenne et son ancien coach remontrait à bien plus tôt, du temps où ils étaient joueurs ensemble à Mouscron. C'est aussi parce qu'il n'a pas su effacer ces vieilles querelles au profit de l'intérêt collectif qu'il n'y avait plus grand monde pour soutenir Mbaye Leye à la fin de son mandat. Ce qui sorti de la bouche d'un proche du dossier se traduirait comme ceci: "Tout le monde en avait marre de travailler avec un coach qui ne savait pas faire la part des choses". Samedi soir contre Louvain, Dussenne était de retour au nom du "leadership naturel" dégagé par l'intéressé et invoqué par Elsner. Mais le vent du changement ne s'est pas fait sentir que dans les noms alignés sur la feuille de match. En interne, et malgré les nombreux internationaux ayant peu eu le temps de goûter aux nouvelles habitudes maison, on valide déjà "un changement de philosophie". "Ça ne s'est peut-être pas encore vu samedi, mais il y a désormais une manière de jouer, de défendre, d'attaquer", certifie-t-on à bonnes sources. "On a déjà répété beaucoup de phases offensives, par exemple. Aujourd'hui, tout est écrit, tout est clair et tout le monde est concerné. Ce qui change, c'est que quand le coach donne les instructions, on sait où on va." Reste que samedi soir, la ligne directrice du plan de jeu liégeois était à chercher quelque part entre les déhanchés de Xavier Mercier et le manque de liaison rouche en zone de finition. Trop tôt pour en vouloir à un Elsner qui n'avait récupéré l'ensemble de son groupe qu'à 48 heures du rendez-vous contre OHL, mais suffisant pour rappeler qu'Mbaye Leye ne symbolisait pas à lui seul l'ensemble des maux de Sclessin. "Personnellement, je me suis toujours interdit de m'immiscer dans le sportif", coupait court Alexandre Grosjean dans les méandres de la rue de la Centrale. "S'interdire de poser des questions, ce n'est pas refuser de s'en poser à soi-même, ça consiste juste à laisser chacun à sa place. C'est une règle sacrée dans le foot. Les dirigeants dirigent et le staff coache. Si tu ne respectes pas ça, tu biaises la relation." Alexandre Grosjean parlera donc aussi peu des deux points de perdus dans les dix dernières minutes contre Louvain que des dernières semaines mouvementées du staff précédent. Juste jugera-t-il utile de préciser ne pas oublier qu'il y a désormais plusieurs têtes pensantes à la tête du navire sportif, pointant là "les énormes qualités de l'adjoint désormais en place". En engageant Will Still, la direction liégeoise n'a, en effet, pas seulement coupé l'herbe sous le pied de son concurrent anderlechtois, elle a aussi appris de ses erreurs. Et offert à son T1 un adjoint à la cote grandissante. "Un nouveau balai balaie toujours mieux. C'est une évidence et une banalité de le dire, mais là, le club s'est offert deux nouveaux balais", renchérit un autre intermédiaire proche du groupe liégeois. "D'un coup, les joueurs sentent davantage d'expérience. Avec Luka Elsner, on parle football. Avec Leye, c'était surtout centré sur l'extrasportif, la discipline, un peu à la Michel Preud'homme, façon caserne. Ici, on voit agir un communicateur. Et quand un communicateur séduisant remplace un dictateur zélé, la différence saute aux yeux." Ou plus loin et dans le même registre. "Elsner partage le boulot, Leye travaillait seul. Il refusait de s'entourer. Le problème, c'est qu'il n'avait aucune expérience et peu de joueurs à cent matches pros dans son groupe pour le tirer vers le haut. Ce noyau avait besoin d'un coach d'expérience et Leye n'en avait pas. Ce n'est pas de sa faute, c'était juste une erreur de casting." Suffisamment grossière pour "paralyser un groupe" trop jeune et faire le tri entre les "incohérences répétées" d'un ancien réalisateur dépourvus d'assistants au background suffisant. Parce qu'en football comme en cinéma, on change rarement les rôles-titres, mais on raffole de taper sur les accessoiristes.