La vie ressemble parfois à un long carnaval avec ses carrosses de joie qui peuvent précéder les masques des mauvais jours. En 1993-94, l'élite belge découvre les petites merveilles brésiliennes de Seraing.
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La vie ressemble parfois à un long carnaval avec ses carrosses de joie qui peuvent précéder les masques des mauvais jours. En 1993-94, l'élite belge découvre les petites merveilles brésiliennes de Seraing. Ces artistes avaient participé avec brio au fabuleux championnat de l'équipe du Pairay en D2 : 16 victoires, 14 nuls, aucune défaite. " Tout était beau, l'avenir nous appartenait ", signale Edmilson. " C'était enthousiasmant et, moi le premier, nous n'avions pas le mot indiqué en bouche : prudence ". A l'époque, Paulo Da Silva Edmilson avait 25 ans. Ce gaucher hors norme, était arrivé de Recife trois ans plus tôt. Feu GérardBlaton avait repris Seraing en D3 et misa sur l'apport de nombreux joueurs brésiliens recrutés par José Rubulota. A l'époque, on chuchotait déjà que cet agent s'en était mis plein les poches, avait berné les parents des joueurs et caché soigneusement le fait que Seraing évoluait en D3. Ces mensonges firent naître pas mal de frustrations plus tard. Edmilson se promena en D3, brilla durant deux ans en D2 avant de devenir une des étoiles de D1. Vitesse, technique, puissance, frappe du gauche lourde et précise, présence dans le trafic aérien, sens du but : l'extérieur gauche brésilien avait tout pour réussir une grande carrière. En 1996, Edmilson, honnête et joyeux, généreux et bon comme une tasse de café de son pays, avait déjà un problème de discipline. Il ne crachait pas un verre de bière : " C'est vrai et j'étais entouré de copains qui ne m'ouvraient pas les yeux. La vie était facile. Je sortais, je me dissipais, j'étais trop bon, j'ai failli tout perdre dans cette aventure ". Naïf, Edi jeta son argent par les fenêtres et, comme la cigale, il chanta au lieu de préparer l'hiver : " Sans ma femme, Girlène, qui ne me laissa jamais tomber alors que je brûlais la vie par les deux bouts, je me serais totalement planté. J'ai commis l'erreur de quitter le Standard ". Pour lui, ce fut la plongée sportive avec des passages dans l'indifférence à Chypre, à Ostende et en Grèce. Dépité par son flirt avec la gloire, qu'il n'épousa jamais pour de bon, Edi rentra durant six mois au Brésil. Ses enfants et sa femme avaient cependant le mal de la Belgique et l'implorèrent de revenir sur leur terre d'accueil. L'ailier gauche retrouva Georges Heylens à Ath, en P1 du Hainaut. Même s'il décrocha le titre, cela n'avait plus rien de commun avec ses rêves d'autrefois. Deux ans plus tard, le FC Ath déposa la clef sous le paillasson en raison de ses problèmes de trésorerie. Edmilson se replia sur Seraing, y trouva un club (La Débrouille, P2B liégeoise) mais n'a toujours pas obtenu les papiers qui lui permettraient de régulariser sa situation sur le plan administratif. Avec ce sésame, Edi décrochera aussi un emploi. " L'avenir de ma famille est... belge. ", dit-il. " Mes enfants s'expriment en français. C'est leur patrie. J'espère que tout s'arrangera ". Ses fils sont des footballeurs doués. En cas de percée vers les sommets, ils sauront tirer les leçons des mésaventures de leur papa. Seront-ils le lot de consolation d' Edi ? Ce dernier garde son sourire légendaire mais convient que sa carrière a un goût de cendre : " Je ne me doutais de rien, je ne voyais pas les problèmes et je paye la note. Si j'avais entamé ma carrière en devinant tout ce que je sais aujourd'hui, tout aurait été tellement différent. Pour moi et pour les miens. C'est d'abord de ma faute. Enfin, la vie n'est pas finie. Je n'ai que 36 ans. J'ai soigneusement analysé le comment et le pourquoi des mauvais moments. Cela me rend plus fort pour la suite. Puis, il y a Wamberto. Sa réussite est une grande source de joie et de fierté pour moi. Lui, il a su franchir le cap menant vers le top européen. Wambi est le seul de nous trois ayant été jusqu'au bout de ses rêves. Ce n'est pas un hasard. C'est le résultat de son travail. Et il ira encore très loin. Son vécu hollandais a encore enrichi son football. Il a perfectionné son registre technique et est plus fort qu'avant à la finition. Quand Wamberto a une occasion de but, il ne la rate généralement pas. C'est important pour un club qui cherche à sortir de la zone dangereuse. Avec Mons, Wambi est tout de suite redevenu une des attractions de la D1. Il est fort, très fort et n'est pas qu'un point d'appui parmi les autres des Montois. Wambi en est le sympathique leader. Son autorité est naturelle. Il ne parle jamais de lui mais avance sans cesse le collectif. Lui aussi a eu des problèmes et m'a parlé de ce qui lui a permis d'en sortir : la religion ". C'est le moment qu' Isaias choisit afin d'entrer dans la conversation : " Edi est sur le bon chemin. Lui aussi a retrouvé la religion. La foi ne permet pas d'obtenir des cadeaux. Elle déclenche un processus de réflexion. Dieu n'abandonne personne mais ne vous prend pas en mains. Il vous indique des pistes. A vous d'avoir la lucidité et la force de les emprunter. Wambi l'a fait, moi aussi. Il reste encore un peu de travail dans le chef d' Edi mais il y parviendra ". Magalhaes Da Silva Isaias (30 ans), Isa pour les amis, n'a pas toujours tenu ce discours. Lui aussi débarqua à Seraing en 1990. Il venait de Sampaio Correa, dans le nord-est du Brésil, la terre d'un certain Luis Oliveira. Si Edi se distinguait par son sourire, Isaias était un dur à cuire sur le terrain. Ce médian mettait le pied dans les duels, ne craignait personne, avait une puissance de frappe atomique. Les coups francs, c'était pour lui et ce roquet distillait changements d'ailes et passe à 40 ou 50 mètres avec une facilité tout à fait dérisoire. Patrick Teppers était un de ses fournisseurs de munition. Mais à l'entraînement, à Wihogne, Georges Heylens devait parfois éteindre les incendies lorsqu' Isaias faisait du petit bois avec ses équipiers. " Quand il fronçait les sourcils, nous savions tous à quoi nous en tenir ", avance Edmilson. " Cela allait chauffer ". En 1995, Isaias ne part pas au Standard avec ses copains brésiliens mais est transféré au FC Metz. Le président messin, Carlo Molinari et son coach, Joël Muller, ne jurent que par la bombe brésilienne. Il restera deux ans en Lorraine. Cette équipe était dans une bonne passe, entamait son ascension vers le haut du tableau du football français. Isaias prit part à cette construction mais son instabilité intrigua les patrons de Lille. Ennuyé par des problèmes sentimentaux, Isaias se partageait sans cesse entre la France et Liège. Son talent lui permettait encore de faire la différence mais, la fatigue aidant, il y eut une ardoise. Après une saison et demie, Metz décida d'engager un médian supplémentaire. Même s'il prit part à 24 matches de championnat cette saison-là, Isaias décida de quitter la France. " Plusieurs de mes équipiers messins me demandèrent de faire preuve de patience ", lance-t-il. " Je ne voulais rien entendre. Je suis parti en Turquie et ce fut l'erreur de ma vie ". Le ver était dans le fruit. Isaias ne vivait plus pour son métier. Dissipation sentimentale, jeu, boisson : le Brésilien ne maîtrisait plus rien même si Georges Heylens était le coach de son club turc, Gaziantepspor. Cette même saison-là, en 1997-98, il passe à Mouscron car Gaziantepsor ne le paye pas. Il est à l'aise à l'Excelsior mais les Turcs réclament un montant de transfert de 750.000 euros. L'UEFA repousse les prétentions turques et Isaias se retrouve pour trois ans à St-Trond. Il a disputé 146 matches en D1 belge, marqué 17 buts, avant de jouer à Lausanne Sport (2001-2002), d'en faire autant ensuite à Liège, Battice, Dessel et pour le moment à Lille, club de Promotion de la région de Turnhout. Il y a donc eu plus de bas que de hauts dans sa carrière. Comment et pourquoi ce surdoué a-t-il galvaudé sa carrière ? La gloire naissante a-t-elle brûlé ses ailes comme celles de tant de jeunes sportifs n'étant pas prêts mentalement afin de gérer argent et célébrité ? Etait-il sur le point de céder aux dangers de la drogue ? Isaias ne toucha pas aux poudres qui ont emporté, entre autres, Marco Pantani. Mais même ce danger-là rôdait probablement autour de lui. " Ma drogue à moi, c'était le jeu ", dit-il sans hésiter. " Je ne sais pas du tout combien j'ai perdu. Cela n'a pas d'importance. Il ne me reste plus rien, ou presque plus rien. J'étais un accro du casino. Cette maladie a atteint ses premiers tristes sommets quand je jouais à St-Trond. Tout me passionnait : roulette, black-jack, bingo. Je passais mes nuits au Millenium, entre autres à Liège. J'étais jeune, je croyais que ces nuits blanches n'avaient aucun impact sur ma carrière. Je me sentais bien quand je misais, j'avais besoin de ces émotions. Je jouais bien, j'étais doué mais, à la fin, on y perd toujours tout : son argent, sa dignité, sa vie. Je ne m'en rendais pas compte. J'étais connu, entouré, probablement apprécié par le monde de la nuit pour mon côté naïf. J'étais pris, piégé, englué, prisonnier d'une situation sans issue pour moi. Certains m'ont probablement mis en garde alors que je plongeais : c'était vain, je n'avais ni l'envie ni la force de les écouter ou de réagir. Je ne les ai pas entendus. A quoi bon ? Je me sentais bien et fort alors que j'étais plus fragile que jamais. Même quand la chance me tournait le dos, j'étais certain de me refaire ". Au fil des nuits, Isaias s'enfonce dans de gros ennuis financiers. Il emprunte de l'argent à gauche et à droite. Le Brésilien perd pied. " Je ne dormais plus du tout ", raconte-t-il. " Il fallait que je joue pour moi, pour rembourser mes dettes. C'était la spirale infernale. On me téléphonait à toutes les heures de la nuit : - Isa, qu'est-ce que tu fais ? Viens boire un verre avec nous. L'ambiance est superbe. On te prêtera un peu d'argent pour jouer. Je ne résistais pas même si je devais m'entraîner quelques heures plus tard. Mon métier de footballeur professionnel était devenu une préoccupation secondaire. Je ne voulais plus m'entraîner comme il le fallait. Je ne dormais pas assez, J'étais fatigué à l'entraînement, mauvais en match. Je ne songeais plus qu'à sortir, m'amuser, jouer. Faire la fête, c'était le plus important. J'avais de mauvais amis. Ils pensaient à eux, jamais à moi. J'étais connu et ils aimaient s'afficher avec moi. Avec le recul, je ne leur en veux pas. C'était à moi de dire non, de deviner qu'on ne peut pas s'amuser sainement jusqu'à six heures du matin ". La cascade de dettes décupla d'autres problèmes. Quand on traîne dans des casinos, l'alcool finit par vous prendre dans ses bras. Encore une consolation qui peut coûter très cher. Du bingo aux parties de cartes au king, ses dettes deviennent un très gros problème. A-t-il été menacé par des mafias du jeu ou des amis le tenant par les dettes ? " Non car je ne devais de très grosses sommes à personne ", avance- t-il tout de go. " Mais je devais rembourser plein de petits prêts ". Hélas, les petites rivières font les grands fleuves. A un moment, Isaias se sent menacé. Par lui-même, par d'autres ? Petites sommes ou la rumeur affirma même que sa tête de joueur endetté avait été mise à prix. Il dément. Mais ses choix de vie ne se résumaient-ils pas à peu de choses : à tomber un jour sous les balles d'un type louche ou à mettre fin à ses jours pour sortir de ses problèmes ? " Non, mais cela aurait pu arriver si je ne m'étais pas sorti de cette impasse ", confie-t-il. " J'étais loin. Un matin, je me suis couché et j'ai réfléchi. Je ne pouvais plus continuer de la sorte. Il ne restait plus qu'une voie de secours : Wamberto. Je lui ai téléphoné. Il a deviné au ton de ma voix que c'était grave et m'a demandé de le rejoindre immédiatement à Amsterdam. Je ne le savais pas encore mais c'était la bouée de sauvetage. Wambi m'a écouté et parlé durant des heures. Je suis souvent retourné en Hollande. Wamberto me donnait parfois les 50 euros dont j'avais besoin pour faire le plein d'essence. Il m'a permis de trouver une solution pour mes dettes. Mais il a fait plus encore : Wambi m'a parlé de Dieu. J'étais croyant mais sans plus. Ma famille est protestante mais j'avais perdu tout cela des yeux. Wambi m'emmena à l'église. J'ai écouté un prêtre, je lui ai parlé et puis j'ai rencontré Dieu. Il ne m'avait pas abandonné mais je ne le savais pas. Ma vie a changé du tout au tout. J'ai vécu une courte rechute. Un soir, j'ai rejoué au bingo. J'étais un as, je voulais montrer à un gars comment il fallait s'y prendre. J'ai gagné des centaines d'euros. Le grand Isaias était de retour, gagnait, avait des admirateurs autour de lui. Le lendemain, j'ai perdu le double. Il fallait réagir au plus vite. Je suis retourné à Amsterdam, à l'église. Je ne retomberai plus jamais dans ces pièges. Je dois remercier aussi la femme de Wambi. Au Brésil, quand je passais devant chez les Wamberto en voiture, elle avait peur. Elle savait que si sortie il y avait, elle serait tardive. Je me souviens l'avoir retrouvée plus d'une fois à genoux, en prières à cinq heures du matin... Quand mon père est mort, je n'avais même plus de quoi me payer un billet d'avion. Au Brésil, il fait chaud et on ne tarde pas à inhumer les corps. Je n'étais pas là à l'enterrement et ce fut une épreuve terrible. Aujourd'hui, quand j'ai ma mère au téléphone, elle sait que je vais bien. J'ai beaucoup perdu mais j'ai beaucoup gagné aussi : je suis tranquille avec moi-même, heureux, requinqué. J'aurais pu me taire, ne jamais parler de tout cela. Le silence n'aurait servi à rien. J'ai vu beaucoup de joueurs qui ont plongé comme moi. D'autres jeunes sont peut-être sur le point de le faire. Des carrières se jouent pour rien. Je veux leur dire, en racontant ma vie, que c'est très dangereux. Tout passe si vite. Je joue désormais à Lille, j'ai été bien reçu, en Promotion, mais je suis certain d'avoir encore le rythme de la D1 dans les jambes. Je me soigne, je m'entraîne, je vis pour le football et on verra ce que cela donnera ". Si Isaias est célibataire pour le moment, Sousa Campos Wamberto (29 ans) est marié depuis ses 16 ans. Il débarqua à Seraing en D2 (1991-1992), un an après Isa et Edi. International Espoirs, Wambi justifia vite les espoirs placés en lui. Rapide, inventif, imprévisible, ce petit format et merveilleux soutien d'attaque égaya le Pairay puis Sclessin en 1996-1997. Pourtant, c'est au Standard qu'il plongea. " J'étais venu en Europe pour m'y révéler, gagner ma vie, assurer l'avenir de ma famille, de ma femme, Rosane, de mes enfants ", dit-il. " Après la reprise de Seraing par le Standard, le fisc nous a demandé des comptes. Seraing n'avait rien retenu à la source sur nos salaires. Nous ne le savions pas. Moi, j'ai dû rembourser des sommes folles, quasiment le fruit de toutes nos économies. Il était impossible de se retourner contre qui que ce soit. Le Standard n'était pas concerné. Le FC Seraing n'existait plus et Gérald Blaton était décédé. J'avais le moral à zéro. L'offre d'Ajax, c'était la manifestation de la bonté de Dieu. Il m'avait déjà sauvé. Avant, quand je rentrais au Brésil, c'était la folie. En été, durant un mois, je sortais, je buvais, je trompais ma femme. J'étais crevé au retour en Europe. Ma femme a été géniale et m'a offert tout son amour malgré ce que je lui imposais. Elle m'a incité à être croyant. Ce fut décisif pour la suite de ma vie et de ma carrière ". Pierre Bilic" J'étais doué POUR LE JEU mais, à la fin, ON Y PERD son argent, sa dignité, sa vie " (Isaias) " Seraing n'avait pas payé mes taxes : TOUTES MES éCONOMIES Y SONT PASSéES " (Wamberto)