Montevideo vendredi 18 juillet 1930

La ville s'éveille au lendemain d'une longue journée de fête organisée pour commémorer le centenaire de l'indépendance. La veille, des avions ont survolé le ciel bleu au-dessus de la ville portuaire et des militaires ont défilé dans les rues. Le soir, l'hymne national a retenti tandis que des militaires argentins et brésiliens se sont mêlés à une parade spontanée. Pour la plupart des habitants de Montevideo, c'était la première journée de la Coupe du Monde, la journée de l'Uruguay, de toute une nation.
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La ville s'éveille au lendemain d'une longue journée de fête organisée pour commémorer le centenaire de l'indépendance. La veille, des avions ont survolé le ciel bleu au-dessus de la ville portuaire et des militaires ont défilé dans les rues. Le soir, l'hymne national a retenti tandis que des militaires argentins et brésiliens se sont mêlés à une parade spontanée. Pour la plupart des habitants de Montevideo, c'était la première journée de la Coupe du Monde, la journée de l'Uruguay, de toute une nation. John Langenus a lu les informations parues à son sujet dans la presse locale et ne s'est guère préoccupé du ton condescendant des articles. Il a d'autres chats à fouetter. Malgré la présence d'échafaudages, le stade est prêt à temps mais pas les vestiaires. Langenus et son juge de ligne, Henri Christophe, doivent donc se changer à l'hôtel. Cela ne leur prend pas beaucoup de temps car, hormis les chaussures, la tenue des arbitres s'assimile pratiquement à une tenue de ville. Ils dirigent en effet les matches en costume. Un seul d'entre eux porte un short qui lui arrive juste au-dessus des genoux tandis que les autres rentrent le bas de leur pantalon dans leurs chaussettes. Langenus, très attentif à son image, préfère les pantalons de golf. Il se rend au stade Centenario où la cérémonie d'ouverture a lieu avant le match Uruguay - Pérou. Quelques jours plus tôt, les arbitres se sont réunis pour parler de l'uniformité des règles car le règlement n'est pas appliqué ou interprété de la même façon partout dans le monde. Et comme les arbitres viennent des deux côtés du globe, il est nécessaire d'accorder les violons. On s'aperçoit rapidement que ce n'est pas le cas. Selon les arbitres (sud-)américains, le joueur qui effectue une rentrée en touche doit avoir les pieds sur la ligne. De plus, ils ne sifflent les hors-jeux que lors des actions sur le flanc gauche. On accorde également des penalties à tort et à travers. Langenus s'énerve mais il n'a pas à se plaindre : il dirige quatre matches, plus que n'importe quel autre arbitre, et se voit promettre un chronomètre en or... qu'il ne recevra jamais. Ses mots à l'égard de la presse locale ne sont pas très élogieux non plus : " Tout le monde faisait de son mieux mais c'était parfois un peu fantaisiste ", écrira-t-il plus tard. C'est ainsi qu'un journal local écrit un article sur l'équipe slave du sud (la Yougoslavie) sur base d'informations données par son collègue belge Henri Christophe. Or, celui-ci n'a parlé à aucun journaliste, que ce soit avant ou pendant la Coupe du Monde. Pire : il n'a jamais vu jouer les Slaves du Sud. Et puis, il y a les photographes, les aventuriers du monde journalistique. Pendant le match, ils montent parfois sur le terrain et, lorsqu'un incident se produit, ils s'approchent tellement de la bagarre qu'ils prennent parfois des coups. Sans parler des bagarres entre eux. C'est ainsi qu'en débarquant à Montevideo, Langenus assiste à un combat entre deux photographes sur le quai. " Ils se tapaient dessus tandis que leur appareil photo, en bandoulière, volait dans tous les sens et qu'un troisième photographe les photographiait à son aise. C'était le plus malin car cette photo lui a certainement rapporté de l'argent. Le lendemain, elle avait été publiée avec, en légende : Voici comment la concurrence a tenté de nous empêcher de faire notre travail. À l'époque, déjà, on se bat pour des exclusivités. Au stade, c'est la pagaille. Les gens se marchent sur les pieds, certains sont pratiquement piétinés et la police montée n'a qu'une seule mission : charger. Les chevaux se cabrent, les femmes et les enfants s'enfuient. Le nouveau stade peut accueillir un peu moins de 100 000 spectateurs mais ils sont au moins le double à vouloir y pénétrer. Avec ou sans ticket. Les premiers spectateurs sont arrivés dès 10h30 et se sont frayé un chemin à travers les matériaux de construction qui traînent. Le stade est loin d'être prêt et certains escaliers semblent susceptibles de s'effondrer à tout moment. Une porte en fonte devant les guichets est assaillie, des dizaines de personnes l'escaladent. La police intervient durement et n'hésite pas à jouer de la matraque. Mais face à autant de monde, les forces de l'ordre sont impuissantes. Certains policiers ne peuvent que regarder sans broncher la foule qui détruit un à un les grillages. À l'autre bout du stade, on ouvre une porte supplémentaire pour éviter le drame. Heureusement, le terrain n'est pas envahi. Il faut dire qu'il est séparé des gradins par une énorme fosse. Dans le livre 1930, El Primer Mundial Cartografía que je consulte à la bibliothèque, on trouve d'intéressantes illustrations de la journée du 18 juillet 1930. Sur une photo aérienne, on voit que l'Estadio Centenario est toujours entouré d'échafaudages et se remplit lentement. Une foule en rangs serrés se presse sur l'esplanade. Sur d'autres photos, les gens ressemblent à une armée de fourmis rentrant au nid. On trouve aussi des photos de l'intérieur du stade. Des hommes en costume, pardessus et chapeau sont refoulés vers le gradin le plus bas. Le chapeau n'est plus un signe de prestance : tout le monde en porte un. De plus, on est en hiver. Dans les tribunes, il n'y a pratiquement pas de femmes. Je remarque également un garçon noir tout endimanché lui aussi : chemise blanche, pantalon de golf, veste et casquette. Le lendemain, les médias sont furieux sur les organisateurs. " On a joué avec la vie des gens ", titre La Tribuna Popular. Dans la salle Artigas de la Biblioteca Nacional, je consulte un article qui dit que " la vente de tickets est anarchique. " Les guichets ont été ouverts à dix heures du matin mais, une heure plus tôt, des revendedores (revendeurs) étaient déjà au travail. Ils avaient acheté des tickets en grande quantité pour les revendre plus cher au marché noir. À 14h30, le stade est rempli et la cérémonie d'ouverture débute avec plus d'une heure de retard. Du haut du stade, entre la Tribuna Olimpica et la Tribuna Colombes, les 13 délégations descendent sur le terrain où elles sont présentées au public. Les Belges sont vêtus d'une veste bleue et d'un pantalon gris. Ils n'ont pas de drapeau. Ont-ils oublié de le prendre au consulat ou n'y en avait-il tout simplement pas ? Aujourd'hui encore, le mystère reste entier. Pourtant, lorsqu'ils montent sur le terrain, ils sont très applaudis. Hormis l'Uruguay, aucun pays n'est plus encouragé que les Diables. Le public apprécie visiblement que la Belgique ait été le premier pays à s'inscrire. Pour une fois, le vent ne souffle pas. Le soleil est bas mais réchauffe encore suffisamment et fait des ombres sur le terrain. L'Uruguay est le dernier pays à se présenter. Les joueurs arrivent deux par deux, vêtus d'une veste noire et d'un pantalon gris. Ils portent le drapeau frappé d'un soleil d'or et de lignes horizontales bleues et blanches. Plus ils avancent, plus le public est en transe. Il crie, surtout lorsque le drapeau arrive au point de corner. Pour eux, l'Uruguay est déjà championne du monde. Le match débute à 15h17, avec un bon quart d'heure de retard. Il est dirigé par John Langenus. Les Uruguayens sont tendus, l'équipe ne tourne pas aussi bien qu'on s'y attendait et le stade est pratiquement silencieux, comme si chacun retenait son souffle. L'enthousiasme qui s'était emparé de la ville semble avoir complètement disparu. Plus le match avance, plus l'angoisse et la peur sont palpables. Attendait-on trop de cette équipe d'Uruguay ? Les questions concernant la Céleste sont plus nombreuses que les réponses. L'équipe est vieillissante. Les champions olympiques sont-ils sur le retour ? Ce n'est pas parce qu'ils ont font désormais de la publicité dans les journaux qu'ils sont toujours aussi forts. L'arbitre belge est impressionné par l'équipe du Pérou. " C'était une équipe multicolore ", écrira-t-il dans son livre Fluitend door de Wereld (Siffler à travers le monde, ndlr) . " Des joueurs à la peau ébène comme celle de Jack Johnson, des bruns foncés comme Josephine Baker et même un blanc. De plus, ils ne jouaient pas mal du tout, ils se surpassaient face à l'Uruguay. Au repos, c'était toujours 0-0 et le public était nerveux : l'Uruguay devait toujours gagner. " Dans les rues du centre-ville, les gens se rassemblent auprès des bureaux des journaux afin de suivre les commentaires du match en direct. Là aussi, la tension monte. La deuxième mi-temps est entamée depuis longtemps lorsque Héctor Castro inscrit le but de la victoire. Des chapeaux mous volent dans les airs, des hommes qui ne se sont jamais rencontrés auparavant tombent dans les bras les uns des autres. Héctor Castro est surnommé El manco parce que, à l'âge de 13 ans, il a eu la main droite coupée par une scie électrique. Cela ne l'a pas empêché de faire une belle carrière au Nacional et en équipe nationale, avec laquelle il a joué 25 matches. Ce jour-là, au Centenario, Castro entre dans l'histoire et, après le match, les héros sont pratiquement portés aux nues. Les joueurs se frayent un chemin dans la foule (125 000 personnes selon Langenus) pour gravir les escaliers. Pour rentrer à leur hôtel, John Langenus et son assistant doivent aussi franchir une marée humaine et ce n'est pas une sinécure. À cause du trafic, la voiture qui doit venir les rechercher au stade n'arrive pas et les arbitres belges, toujours en tenue de match, doivent rentrer à pied, avec leurs chaussures à crampons. Comme ils se sont changés à l'hôtel avant de partir, ils n'ont pas d'argent sur eux et ne peuvent pas héler un taxi ou prendre le bus. D'ailleurs, il n'y en a pas. Le moral dans les chaussettes, ils entament une marche de 45 minutes pour rentrer à Pocitos. Ils quittent la tribune principale et suivent l'Avenida Doctor Americo Ricaldini jusqu'au début de l'Avenida Francisco Soco qui, plus loin, rejoint l'Avenida Brasil. De là, il leur reste un peu moins de deux kilomètres avant d'arriver à la plage et à l'hôtel. Après un quart d'heure, ils ont quitté la foule mais ils ne voient toujours pas de taxi ou de transport public. Marcher avec des chaussures à crampons sur les pavés n'est pas facile et, après une demi-heure, les studs leurs rentrent dans les pieds, brûlés par la chaleur. De plus, un fort vent froid venu de la baie souffle de face. Les dirigeants de la fédération, qui ont également dû rentrer à pied mais portent des chaussures normales, ont disparu depuis longtemps de leur champ de vision. Soudain, un autobus s'arrête. Le chauffeur, qui reconnaît Langenus pour avoir vu une photo dans le journal, est tellement honoré qu'il offre le voyage aux deux Belges. Le plus dur est passé. Avec les pieds en sang, ils arrivent enfin à l'hôtel, où ils partagent une chambre. Mais une surprise plus grande et plus désagréable encore les attend...