Il n'y a rien à voir à Dortmund. Le centre est froid, la gare est la plus moche d'Allemagne. Un voile de tristesse plane sur la ville comme sur la Ruhr, dont les maisons, en banlieue, portent toujours les stigmates des fumées de l'ancienne industrie. La ville a une dette de 1,2 milliard.
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Il n'y a rien à voir à Dortmund. Le centre est froid, la gare est la plus moche d'Allemagne. Un voile de tristesse plane sur la ville comme sur la Ruhr, dont les maisons, en banlieue, portent toujours les stigmates des fumées de l'ancienne industrie. La ville a une dette de 1,2 milliard. Peu d'endroits vivent à ce point au rythme du football. L'omniprésence du jaune et du noir frappe dans cette métropole de 600.000 âmes. Le club local est la fierté des gens, comme l'affichent certains commerces. Les gens sourient quand le Borussia gagne, ils sont tristes dans le cas contraire. Le club leur offre une échappatoire. Lorsque le Borussia s'est adjugé le septième titre de son histoire, au printemps, plus de 100.000 personnes ont fait la fête jusqu'aux petits heures. C'était comme si une avalanche jaune et noire avait déferlé sur la ville, se libérant de ses frustrations, à l'image d'un club qui a enfin tiré un trait sur un passé traumatisant. Des erreurs de gestion ont conduit le Borussia Dortmund au bord du gouffre. En 1997, après sa victoire en Ligue des Champions, le club a voulu s'implanter parmi l'élite et a dépensé sans compter. Son entrée en bourse lui a rapporté 150 millions, injectés dans des transferts. Il y a dix ans, le Borussia Dortmund était confronté à un déficit de 300 millions. Le stade a été vendu à une banque, qui loue l'arène au Borussia. Doté de 80.720 places, il peut être racheté en 2020. Cet argent n'a pas suffi à rééquilibrer les finances du club, sous le regard attristé de ses supporters, fidèles en toutes circonstances, au point de rarement siffler leur équipe. Tout l'argent est passé dans l'équipe de football, au détriment de la formation de handball féminine, qui émargeait à l'élite européenne mais a vu son budget diminué de moitié, comme le club d'athlétisme, lui aussi d'un niveau très élevé. Ses membres ont émigré dans d'autres clubs, qui leur offraient de meilleures installations. Le désespoir peut mener au succès. Le revirement s'est produit quand le juriste Reinhard Rauball a été élu pour un troisième mandat présidentiel, après avoir sauvé le club de la faillite à deux reprises. Rauball le répète en mantra : il y a toujours une solution, il ne faut pas dramatiser. Le Borussia s'est assaini et a misé sur les jeunes. L'ancien footballeur Michael Zorc, maintenant directeur sportif, a été le garant de cette voie. Le Borussia a enrôlé et formé maints talents des divisions inférieures. En 2008, il a enrôlé Jürgen Klopp, qui aime travailler avec les jeunes. Sixième puis cinquième, Klopp a offert un billet pour l'Europa League au Borussia. L'été dernier, il a réalisé une affaire en or : il a transféré l'international japonais Shinji Kagawa de Cerezo Osaka (D2) pour 350.000 euros. Le médian est devenu l'architecte de l'équipe. Il a inscrit huit buts en 17 matches jusqu'à ce qu'il s'occasionne une grave blessure, en janvier, et doive faire l'impasse sur le reste de la saison. Cela n'a pas freiné Dortmund. Klopp aligne sept à huit joueurs de moins de 23 ans mais leur progression a connu un coup d'accélérateur. La saison passée, c'est l'équipe de Bundesliga qui a le plus couru. Son football n'est pas économique mais cela change. Plusieurs jeunes ont été appelés en équipe nationale, comme le médian Sven Bender (22 ans) ou son collègue Mario Götze (18 ans), un produit du cru qui multiplie les feintes et se dépense sans compter tout en poursuivant ses études. Il est considéré comme un grand talent en devenir, à Dortmund comme dans la Mannschaft. Kevin Grosskreutz, le travailleur de l'entrejeu, est un autre jeune du cru. Il y a deux ans, il supportait l'équipe fanion dans la tribune debout, la plus grande d'Europe avec ses 25.000 places. Maintenant, il en est une des valeurs sûres. Il abat en moyenne 14 kilomètres par match. L'arrière gauche Michael Schmelzer, qui a quitté le FC Magdebourg, une ancienne gloire de la RDA, pour l'internat de Dortmund il y a six ans, éclot aussi. Et il ne faut pas oublier Nuri Sahin, le médian turc qui a été jadis ramasseur de balles et a été le plus jeune débutant de l'histoire de Bundesliga à seize ans. Deux routiniers entourent les jeunes loups : le gardien Roman Weidenfeller (30 ans) et Lucas Barrios (26 ans), l'avant argentin, le meilleur buteur du club. Nul ne s'attendait à ce que le Borussia progresse aussi vite, pas même Klopp qui, en été 2010, se serait satisfait d'une cinquième place. Klopp est considéré comme l'artisan de ce succès. Originaire d'un petit village de la Forêt Noire, Klopp, qui a étudié la pédagogie, a travaillé sept saisons au FSV Mainz 05, où il a évolué, en défense, sous les ordres de René Vandereycken, en 2eBundesliga. Vandereycken a signé son arrêt de mort en bannissant de l'équipe l'influent Klopp, qui souffrait pourtant peu de cette mesure, s'estimant lui-même médiocre, au point d'affirmer ne pas comprendre comment un footballeur aussi limité avait pu se maintenir aussi longtemps en équipe fanion. Mais il n'était certainement pas impressionné par la philosophie footballistique de Vandereycken. Klopp ne voulait pas d'un jeu trop sûr, d'une défense à cinq. Il l'a rappelé à Dortmund, où il prône un jeu technique et offensif. Initialement, son concept s'est heurté à l'esprit de la métropole. Longtemps, le Borussia a développé un jeu conforme à l'âme de sa ville, préférant la sueur au parfum, la force et l'abattage à la finesse et à la frivolité. Klopp est parvenu à imposer ses idées. Il a formé une équipe selon sa philosophie. Ses mots-clefs ? Respect, passion et identification au club. Son équipe développe un jeu dominant et physiquement exigeant. Très méthodique, Klopp place l'accent sur la récupération et une transition rapide. Une fois le ballon conquis, il suffit généralement d'une passe pour placer un homme devant le but. Il répète inlassablement ce scénario à l'entraînement : presser, courir, poser le jeu, le tout à un rythme élevé. Klopp s'inspire du Barça. Celui qui ne convient pas à son jeu est exclu. Il ne reste que cinq footballeurs de l'équipe qu'il a reprise en juillet 2008. Il a embauché des éléments dotés d'un fort caractère. On n'a douté de son intelligence qu'à une seule reprise : quand il a engagé le défenseur serbe NevenSubotic, pour 4,5 millions. Actuellement, le joueur vaut trois fois plus. Klopp, dont le contrat court jusqu'en 2014, démontre qu'une bonne ambiance de groupe augmente la valeur de l'individu et le rendement de l'équipe. Il est un motivateur-né. A l'entraînement, il ne tolère pas le moindre relâchement. Les footballeurs de Dortmund s'exclament tous que jouer dans cette équipe est un rêve. Après le titre, ils ont juré de rester, malgré la convoitise d'autres clubs. Ainsi, Mats Hummels, le joueur le plus régulier de la saison, a-t-il résisté aux avances du Bayern, qui l'avait vendu il y a trois ans pour 4,2 millions et souhaitait le récupérer, moyennant un contrat prodigieux. Hummels a refusé. Seul Sahin a cédé. Le Borussia Dortmund va mieux mais il reste confronté à une dette de 57 millions. Son succès en championnat et sa qualification pour la Ligue des Champions doivent lui permettre de rembourser une partie de cette somme. Le club travaille actuellement avec un budget de 60 millions. La saison passée, il a vendu 150.000 maillots. Avant le dernier match à domicile de la saison, contre l'Eintracht Francfort, il a reçu... 300.000 demandes de billets. Comme il compte 60.000 abonnés, il ne lui restait que 20.000 places. Chaque saison, un million et demi de spectateurs franchissent les grilles du stade, un record européen. Les restaurants et cafés voisins de l'arène réalisent un chiffre annuel de vingt millions. Le Borussia compterait cinq millions de supporters dans toute l'Allemagne. PAR JACQUES SYSAu niveau du jeu, la philosophie du Borussia est proche de celle du BarçaJürgen Klopp montre ce qu'on peut atteindre grâce à une bonne ambiance