Quand Frédéric Jay (29 ans) reçoit une invitation pour passer un test à Mons, en juin dernier, il ne se sent plus tout à fait footballeur professionnel. Il n'a plus joué un seul match officiel depuis plus d'un an. Et il s'est fixé un deadline : s'il n'a pas retrouvé de club en août, il cherchera une autre voie. Mons ? Il ne connaît pas. Le championnat de Belgique ? Il ne s'y est jamais vraiment intéressé. Les événements extrasportifs qui ont émaillé le foot belge en 2005-2006 ? Il en a lu des comptes rendus dans la presse française. L'épopée des Bleus à la Coupe du Monde ? Il ne l'a suivie que distraitement.
...

Quand Frédéric Jay (29 ans) reçoit une invitation pour passer un test à Mons, en juin dernier, il ne se sent plus tout à fait footballeur professionnel. Il n'a plus joué un seul match officiel depuis plus d'un an. Et il s'est fixé un deadline : s'il n'a pas retrouvé de club en août, il cherchera une autre voie. Mons ? Il ne connaît pas. Le championnat de Belgique ? Il ne s'y est jamais vraiment intéressé. Les événements extrasportifs qui ont émaillé le foot belge en 2005-2006 ? Il en a lu des comptes rendus dans la presse française. L'épopée des Bleus à la Coupe du Monde ? Il ne l'a suivie que distraitement. Bref, c'est un homme qui semble déjà penser à autre chose. Il a d'ailleurs commencé à suivre des cours d'entraîneur. Du temps, il en avait : pendant toute la saison dernière, Frédéric Jay a vécu sur le chômage... Drôle de parcours pour ce défenseur qui fut titulaire régulier à Auxerre pendant plusieurs saisons. " L'AJ Auxerre, c'est presque la moitié de ma vie ", dit-il. " J'y suis arrivé à l'âge de 14 ans. J'avais grandi dans la région de Lyon, et quand j'ai eu l'occasion de partir à Auxerre pour y suivre ma formation, je n'ai guère hésité. A l'époque, c'était carrément ce qui se faisait de mieux en France. Le club m'avait repéré dans un tournoi de sélections régionales. J'ai passé deux années à l'école de foot d'Auxerre, puis je suis entré au centre de formation. A 20 ans, j'ai joué mon premier match en équipe Première : victoire 7-0 contre Lyon ! Cela reste un de mes meilleurs souvenirs avec l'AJA. J'ai disputé près de 90 matches de championnat avec ce club, en six saisons. Il y a aussi eu des rendez-vous de prestige en Coupe de l'UEFA et même en Ligue des Champions : Dortmund, l'Ajax, La Corogne, la Lazio, Stuttgart, l'Espanyol Barcelone ". Jay est bien installé dans la vie auxerroise quand, en janvier 2003, le club lui suggère d'aller voir ailleurs : " C'était compréhensible. Je n'avais pas beaucoup joué depuis le début de la saison et Auxerre était éliminé de la Coupe d'Europe. Guy Roux n'avait donc plus besoin de tout son noyau. Mais je ne lui en voudrai jamais de ne pas m'avoir retenu. J'en garde un souvenir fantastique. C'est un homme qui vivait, mangeait et dormait football. Notre père. Finalement, l'image que le grand public se fait de lui n'est pas exacte. On l'a souvent croqué dans les médias. On l'a parfois fait passer pour un gendarme qui ne laissait rien passer à ses joueurs. Ce n'était pas le cas ". Quand il quitte Auxerre, Jay sait qu'il n'y retournera pas : " Dans ma tête, une chose était sûre : ce départ était définitif. Je me suis fait directement à cette idée. Evidemment, c'était quelque part dur à digérer car ce club représentait presque tout mon parcours de footballeur. Mais j'ai vite tourné le bouton, je me suis dit qu'il fallait être prêt à changer régulièrement de décor une fois qu'on avait choisi ce métier, j'ai fait ma valise et je suis parti sans me retourner ". Il aboutit à Rennes, mal embarqué dans sa lutte pour le maintien. Rennes, c'est le club de la famille Pinault, une grosse fortune française, propriétaire d'enseignes comme La Redoute, Conforama, la FNAC, etc. Les ambitions sportives du clan Pinault sont gigantesques : " Oui, il y avait beaucoup d'ambition dans le discours, mais les Pinault savaient très bien aussi que le football était différent des affaires et qu'il n'y avait aucune garantie de succès, même en investissant énormément d'argent. Ils sont restés assez sages, ils n'ont pas vu trop grand ". Jay est régulièrement dans l'équipe de base et l'aventure du club se termine plutôt bien : il se sauve lors de la toute dernière journée. Mais le nouveau Montois ne garde quand même pas des souvenirs fantastiques de cette expérience. " En passant de Guy Roux à Vahid Halilhodzic, je suis passé du blanc au noir. Leurs méthodes de travail étaient complètement différentes. Roux est un homme calme et tout est calculé dans ses entraînements. Halilhodzic, c'est tout le contraire : il est chaud bouillant et il exige en permanence que ses joueurs fassent tout à fond. Il nous mettait une pression infernale. Psychologiquement, c'était parfois dur à supporter. Depuis mes débuts dans le foot, je m'étais toujours rendu à l'entraînement en sifflotant. Là, avec Halilhodzic, le plaisir avait disparu : je montais sur la pelouse avec des pieds de plomb ". Malgré le sauvetage in extremis, Frédéric Jay n'a pas marqué les esprits durant ces quelques mois à Rennes. On a commencé à l'oublier, on ne se souvient plus qu'il avait été considéré comme un bon espoir du foot auxerrois. Les clubs ne font pas la file pour le relancer. Et il est finalement obligé de descendre d'un étage : il signe à Grenoble, en Ligue 2. Si sa vie fut rose à Auxerre et grise à Rennes, elle fut carrément noire à Grenoble. " Je n'ai vraiment plus envie de revenir sur cette période de ma carrière. A part l'ambiance qui régnait dans le groupe des joueurs, je ne retiens rien de positif de ce club. Mais ne me demandez pas de détails, c'est un épisode que je voudrais rayer au plus vite de ma mémoire. Rien n'allait pour moi là-bas, c'est aussi simple que cela ". Grenoble, c'était le club de deux anciens Carolos : Sergio Rojas et Bertin Tokéné. " Deux chouettes gars. Rojas est retourné en Argentine entre-temps : son pays lui manquait beaucoup, mais sa femme était encore plus nostalgique. Et Bertin... Oui, un gars assez sûr de lui, comme vous dites. Mais un chouette type ". Le plus dur est encore à venir pour Frédéric Jay. Quand il quitte Grenoble, il n'a plus rien. L'attente commence : elle se chiffre en jours, puis en semaines et finalement en mois. Il se retrouve en quelque sorte SDF du foot : l'envie est là mais aucun club ne lui propose de l'héberger. " J'en ai tiré mes conclusions : je me suis donné un an pour rebondir. J'ai travaillé le plus souvent seul. Par moments, je m'entraînais avec un club de CFA2. J'ai aussi pu bosser quelques semaines avec la Réserve d'Auxerre : un cadeau de Guy Roux, qui ne m'avait pas oublié. Et j'ai également côtoyé l'équipe des chômeurs du foot français. Là, l'esprit de camaraderie et l'entraide étaient exceptionnels. Nous nous retrouvions sur le terrain en nous disant que nous étions tous dans le même bateau, que certains trouveraient peut-être un club le lendemain, que d'autres devraient patienter un peu plus longtemps, que d'autres encore ne retrouveraient plus jamais d'équipe. Humainement, c'était très riche comme expérience ". L'attente a finalement duré un an pour le Lyonnais. " J'ai ramé, mais les moments de déprime étaient finalement assez courts et je reprenais vite du poil de la bête. Le plus mauvais souvenir, c'est le travail en solitaire en plein hiver. Bosser seul dans la pluie et dans le froid, sans avoir aucune garantie de pouvoir encore dénicher un club, c'était pesant ". En juin 2006, toujours rien à l'horizon. Il a une offre de Louhans-Cuiseaux, un club de National (D3) qui le relance tous les jours. " Ça ressemblait déjà à une reconversion. On me proposait de m'y occuper des jeunes. Mais je savais que c'était alors la fin de ma carrière. Rebondir de National en Ligue 1 à 20 ans, c'est toujours envisageable. A 29 ans, c'est exclu. J'ai donc temporisé, j'ai expliqué aux dirigeants de Louhans-Cuiseaux que je conservais l'espoir de redevenir professionnel. J'ai été invité en Ecosse pour un test, aux Hearts of Midlothian. L'entraîneur voulait m'engager, j'ai cru que j'étais sauvé, puis la direction n'a plus voulu entendre parler de moi. Parce que je n'étais pas assez bon ? Parce que mon profil ne leur convenait pas ? Je n'en sais rien. Je suis revenu en France en me disant que mes jours dans le foot professionnel étaient comptés. Je n'étais pas prêt pour une nouvelle année d'attente. Je me donnais jusqu'à la fin du mois d'août. Je ne voulais pas tirer sur la corde. En France, on est bien payé par le chômage pendant près de deux ans, mais ce n'était plus une vie, il fallait que je tranche, que je retrouve une activité. L'offre de Mons est alors tombée comme un cadeau du ciel ". A Mons, son test est vite suivi d'un contrat de trois ans. La résurrection. " Retrouver un vrai groupe, un vrai vestiaire, un entraîneur cohérent, quel bonheur ! " PIERRE DANVOYE